Quand il est rationnel de voter

Billet de David Duhamel

Alors que, c’est un euphémisme, le sort de la planète se joue aujourd’hui, l’heure est à la discussion du vote ou plutôt de sa signification pour la théorie économique entendue au sens large. Dès 1957, Anthony Downs lançait un débat qui demeure d’actualité comme en témoigne le dernier post de Cyril. Pour résumer, les économistes jugent majoritairement que le vote n’est pas un acte rationnel, dans la mesure où le coût (s’inscrire, se déplacer, attendre, le coût d’opportunité) excède de beaucoup l’avantage, c’est-à-dire la probabilité d’émettre un vote décisif.

Et effectivement, lorsqu’un Français vote dans un scrutin national, il influence le résultat du vote dans des proportions infimes (80% d’environ 40 millions d’électeurs ont voté lors de l’élection présidentielle de 2012 en France, soit un poids par bulletin de 1/32.000.000, autrement dit 0). Il est vrai qu’aux USA, l’organisation du scrutin est différente, si bien que dans certains cas, la probabilité d’un vote décisif augmente sensiblement. Il suffit d’observer la pagaille en Floride depuis deux jours pour s’en convaincre. De même, l’action de voter redevient intelligible si les motifs de l’action sont incorporés dans les conséquences « élargies » de l’action. L’électeur vote davantage pour la valeur qu’il attribue au fait de voter, de participer à la vie publique, d’honorer une tradition républicaine etc., que pour la très maigre influence qu’il a sur le scrutin. Mais la version standard de la théorie du choix rationnel refuse de sortir d’un conséquentialisme strict. Il existe pourtant une façon de réconcilier vote et rationalité.

Admettons que les électeurs soient rationnels et que ce fait soit connaissance commune. Apriori, il est irrationnel de voter (trop coûteux pour aucune influence). Les électeurs étant rationnels, ils décident de ne pas voter. Mais s’ils s’abstiennent tous, il redevient rationnel de voter, puisqu’un seul vote décide de l’issue de l’élection. Sachant cela, tous vont voter et il redevient irrationnel de voter, dès lors plus personne ne vote, mais alors un seul vote fait l’élection et…etc., je pense que vous avez compris. C’est ce que l’on appelle le jeu du chat et de la souris. Nous le devons à Dennis Mueller de l’université de Vienne.

Evidemment, cela n’a pas énormément d’applications pratiques. En revanche, que l’on ne s’y trompe pas : voter dans certains comtés de l’Ohio, du Nevada ou de Floride, est hyper-rationnel. Là-bas, votre vote a une chance sur quelques milliers d’être décisif, et s’il l’est, vous aurez décidé du destin de la planète toute entière. Et c’est un euphémisme.

Bonne élection

DD

Downs, Anthony, Downs, 1957, An Economic Theory of Democracy, New York, Harper and Row.

Dennis C. Mueller, 2003, Public Choice III, Cambridge, Cambridge University Press.

5 Commentaires

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5 réponses à “Quand il est rationnel de voter

  1. Moggio

    Comment ça « le sort de la planète se joue aujourd’hui » ?… C’est un gag, c’est ça ?…

  2. @Moggio

    Disons qu’une certaine manière de présenter l’information, ou d’évaluer la valeur de chacune des issues possible, peut inciter à poser comme hypothèse ab initio que l’élection présidentielle est un évènement
    1) démocratique
    2) décisif pour la vie publique (nationale ou internationale)
    3) décisive pour la vie privée (ce qui pourrait être une juste raison d’aller voter)

    J’aime bien les analyses en terme de rationalité sur les élections ou d’autres situations assez formalisables. Le problème est juste de croire que cela est une analyse véritablement sérieuse des motivations des citoyens à aller aux urnes.
    A un moment, il faut effectivement poser des hypothèses si on veut dire quelque chose de considérable par ne serait ce que la classe académique du champ en question.
    Si au contraire on souhaite prendre le pari de livrer une analyse qu’on pourrait qualifier de plus humaine, continentale, sociologique, psychologique ou philosophique (et je dirai old-school), on se risque à faire de la critique sociale (Jacques Elllul, Guy Debord, Jaime Semprun, Bruno Latour, et j’en passe), ce qui signifie soit être un génie capable de lire dans la matrice en profondeur, ou faire de la philo de comptoir.
    Je ne dis pas que ces deux types de réflexions se repoussent mutuellement, mais qu’au moins une distinction facilite les prétentions qu’on s’autorise. Dans le fond, je vois très bien ce que vous voulez dire…

  3. Titan

    Le vote universel n’est pas rationnel du point de vu politique. Mais il est à l’image de petits présidents qui font du conflit des parties un enjeu politique! Qui pouvait être contre DeGaulle? Un Mitterand, son plus grand opposant, celà fait donc de lui un grand homme pour certains. Si le sens de l’engagement est de verser dans le populisme, nos électeurs ne seront donc pas surpris de ce qu’ils ont vu hier comme aujourd’hui…

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