‘Market in everything’… même dans le cerveau

Via Marginal Revolution, je suis tombé sur ce récent article à propos de la neuroéconomie et de ses développements. L’article explique que la neuroéconomie est une discipline en expansion, comme en atteste le fait qu’aux Etats-Unis notamment, de plus en plus de projets décrochent des financements publics. De même, un nombre croissant d’universités dans le monde se dotent d’un centre de recherche en neuroéconomie. Tout en décrivant certaines des recherches du domaine, l’article revient aussi sur la difficulté qu’ont les « neuroéconomistes » à se faire accepter par les économistes, lesquels tendent à ignorer ou à minorer l’importance des résultats produits par la discipline.

Il y a là une question de fond qui dépasse le seul blocage institutionnel qui fait que, presque par nécessité, les membres d’une discipline sont toujours méfiants envers des méthodes et des pratiques différentes qui s’exportent sur leur terrain (plus la neuroéconomie s’étend, plus sera les compétences « traditionnelles » des économistes obsolètes et plus cela réduit les financements accordés à la recherche en économie « standard »). Notons déjà que, comme cela est très bien expliqué dans l’article, la neuroéconomie c’est finalement beaucoup d’économie et finalement encore assez peu de neurologie. Les travaux de Paul Glimcher, le pionnier de l’une des deux branches principales de la neuroéconomie (la seconde consistant à scanner le cerveau des individus pendant qu’ils prennent une décision, afin de localiser les zones du cerveau correspondant à telle ou telle attitude ou comportement), fait par exemple un usage extensif de la théorie économique standard pour étudier l’activité neuronale. Le rejet relatif de la neuroéconomie par les économistes standards ne s’expliquent donc pas fondamentalement par un problème de méthode. Le vrai problème porte plutôt sur l’utilité des résultats produits par cette discipline.

Imaginons que je décide de faire un don à une association, éventuellement après avoir lu un article sur l’association en question. On peut expliquer ce choix de plusieurs manières. L’économiste va typiquement raisonner en termes de croyances et de préférences. En l’occurrence, ce choix révèle une préférence pro-sociale. L’économiste ne postulera pas nécessairement que cette préférence est donnée (elle peut être le résultat d’un mécanisme de « framing » suite à la lecture de l’article) mais qu’en tout état de cause elle est suffisante pour rendre compte du comportement de l’individu. Le neuroéconomiste va typiquement chercher à associer ce choix à une activité neuronale spécifique et localisée à un endroit particulier du cerveau. On va ainsi expliquer le choix de l’individu par l’activation de cette zone du cerveau.

Quelle est l’explication la plus pertinente ? Tout dépend en fait de ce que l’on cherche à comprendre et à expliquer. Une thèse courante en philosophie des sciences consiste à inférer que parce que tout évènement macro M est en principe réductible à ses déterminants, à savoir un ensemble d’évènements micro P (thèse de la survenance), alors on doit expliquer M en termes de P. Cette thèse (que l’on peut résumer par « survenance-implique-explication-réductionniste ») repose en fait largement sur un saut logique et pose de nombreuses difficultés. Sans rentrer dans les détails (voir cet ancien article de Fodor, ou cet article récent de List et Menzies), on peut faire au moins trois objections :

1) la sous-détermination de P par M : en clair, un même évènement macro (le fait de donner à une association) peut avoir comme contrepartie au niveau micro différents évènements (différentes activités neuronales), de sorte que l’on ne peut pas réduire M à un ensemble P déterminé ;

2) la relation entre P et M peut être complexe et impliquer des effets émergents. Le problème n’est pas ontologique (on peut accepter le réductionnisme) mais épistémologique (il est peut être en pratique impossible de réduire M à P) ;

3) une explication causale n’est pas nécessairement réductionniste, au moins si on définit la causalité en termes d’intervention/manipulation : par exemple, l’évènement « le présent billet a été rédigé » peut s’expliquer causalement par le fait que j’ai tapé sur les touches de mon clavier. Cette explication est largement suffisante à bien des égards, même si une explication causale plus fondamentale (comment le fait d’appuyer sur les touches causent l’écriture du texte aux niveaux mécanique et électronique) est également possible.

En clair, outre le fait qu’une explication réductionniste peut être impossible en pratique, elle n’est souvent pas nécessaire. De ce point de vue, les économistes utilisent depuis très longtemps les catégories de la folk psychology (croyances, désires, préférences) pour rendre compte des phénomènes qui les intéressent. La raison principale raison est que ce type d’explication fait abstraction des milliers de détails neurologiques qui ne sont pas pertinents étant donné les questions posées et se focalisent essentiellement sur ce qui intéresse les économistes : le comportement effectif des agents et leurs conséquence systémiques, autrement dit, les phénomènes d’agrégation au niveau social. Depuis Adam Smith, ce sont ces phénomènes (la manière dont les mécanismes de marché agrègent l’offre et la demande, la manière dont on peut agréger les préférences au travers d’une fonction de bien-être sociale, la manière dont des comportements stratégiques génèrent des normes sociales, etc.) qui intéressent en priorité les économistes. Et, comme le suggère Jack Vromen, il n’est pas du tout évident que la neuroéconomie apporte une réelle valeur ajoutée à leur étude. Pour reprendre mon exemple du don à l’association, ce que les économistes vont chercher à expliquer c’est le montant agrégé des dons aux associations, ses variations dans le temps et surtout ses conséquences. Déterminer quelle partie du cortex cérébral est activée lorsqu’un individu fait une donation n’est pas inintéressant, mais pour un économiste, il est plus parcimonieux et pertinent de partir des choix des individus et d’inférer qu’ils ont des préférences pro-sociales (ou qu’ils suivent une norme sociale) pour étudier les conséquences de l’agrégation de ces comportements.

Loin de moi l’idée de suggérer que la neuroéconomie ne sert à rien. Il y a certainement quelques perspectives qui peuvent intéresser les économistes. Par exemple, dans une optique paternaliste (et nonobstant les critiques que l’on peut faire à cette dernière), mieux connaître les déterminants neuronaux de certains comportements économiquement significatifs peut permettre d’agir plus facilement dessus. On trouve parfois des suggestions similaires en neuroéthique, même si elles tendent à faire peur en raison de leurs relents totalitaristes. Sur un plan plus scientifique, la neuroéconomie peut permettre de mieux comprendre les mécanismes de framing, de saillance ou de manière plus générale comment les individus forment leurs croyances, leurs préférences et leurs représentations en fonction du contexte institutionnel dans lequel ils évoluent. Si l’on considère que les institutions émergent des comportements individuels, mais qu’en retour elles modifient ces comportements, cela a une certaine pertinence. Par exemple, admettons qu’il soit pertinent sur un plan théorique de distinguer des préférences individuelles ou subjectives  et des préférences collectives ou morales chez un agent (les premières correspondant à des comportements optimisant une fonction d’utilité que l’on peut attribuer à un individu, les secondes à un groupe), la neuroéconomie peut permettre de mieux comprendre dans quel contexte ce sont les premières ou les secondes qui seront « activées ». C’est probablement sur ce genre de problématique qu’économie et neurosciences peuvent trouver des points de convergence.

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