Rationalité, choix et préférences

J’annonçais l’autre jour l’ouverture d’un blog sur le manuel de microéconomie de Mas-Colell et al. ; on peut y trouver aujourd’hui un billet sur le premier chapitre du manuel qui revient sur le concept de rationalité, ainsi que sur les principaux axiomes et autres concepts qui lui sont associés (préférences, choix, etc.). Le billet est très intéressant et fait notamment le point sur deux axiomes essentiels dans la théorie du choix rationnel, l’axiome de complétude et l’axiome de transitivité des préférences. Le billet revient également sur l’articulation étroite entre choix et préférences telle qu’on la retrouve dans la théorie des préférences révélées. Ce dernier point mérite quelques précisions.

La théorie des préférences révélées part du principe que l’on doit inférer les préférences des choix que font les individus. Dire que i préfère x à y signifie que i a choisi x alors qu’il aurait pu choisir à la place y. Sur cette base, on définit un axiome fondamental, l’axiome faible des préférences révélées (WARP, pour Weak Axiom of Revealed Preference) qui, en substance, indique que si i a choisi x alors que y était disponible, alors i ne choisira jamais y lorsque x est disponible (ou, autrement dit, si i révèle une préférence x > y, il ne peut pas par ailleurs révéler une préférence y > x). On peut montrer que WARP garantit par ailleurs la condition plus forte de transitivité des préférences*. La théorie des préférences révélées a été élaboré par Samuelson en 1938 dans l’optique de détacher la théorie du consommateur (et plus largement la théorie de l’utilité) de tout fondement psychologique. En associant de la sorte directement et exclusivement choix et préférences, l’économiste n’avait plus à se préoccuper de ce qui se passe dans la tête des agents économiques. Ce qui est généralement largement moins souligné, c’est que par ailleurs l’approche proposée par Samuelson s’inscrit dans un contexte scientifique et philosophique caractérisée par la montée en puissance du positivisme logique (le Cercle de Vienne) et de son influence dans les sciences sociales, ainsi que par la domination du behaviorisme en psychologie. Le positivisme logique comme le behaviorisme se rejoignent sur un point : n’est scientifique que ce qui est observable. Le comportement et les choix sont observables, donc une théorie scientifique peut s’appuyer dessus ; les mécanismes psychologiques « internes » pouvant expliquer les préférences ne le sont pas.

Aujourd’hui, positivisme logique et behaviorisme sont largement passés de mode, mais une grande partie des économistes continuent malgré tout de défendre une version ou une autre de la théorie des préférences révélées. Le plus bel exemple de défense héroïque de cette approche se trouve dans un papier de Gul et Pesendorfer, « The Case for Mindless Economics« . Dans ce papier, les auteurs s’attaquent à la pertinence de l’économie comportementale et encore plus de la neuroéconomie, au motif que ces approches ont un objet d’étude non pertinent pour l’économiste, lequel n’a pas besoin de s’intéresser à ce qui se passe au-delà des seuls choix que font les individus. Don Ross, dans son ouvrage Economic Theory and Cognitive Sciencedéfend également une version forte de la théorie des préférences révélées, mais reconnaît un intérêt à certaines variantes de la neuroéconomie dans la mesure où elles permettent l’utilisation des outils de la théorie du choix rationnel. Franz Dietricht et Christian List proposent une réponse, selon moi très convaincante, à Gul & Pesendorfer leur article « Mentalism versus Behaviorism in Economics« . L’argument de Dietricht & List est qu’il n’y a aucune raison (philosophique ou scientifique) pour faire des choix observables l’unique base empirique à partir de laquelle on devrait inférer les préférences des individus. Les méthodes scientifiques contemporaines permettent de recourir à d’autres sources. Et même si la base empirique se restreignait aux choix, le contenu de la théorie pourrait néanmoins ne pas s’y restreindre. Enfin, l’approche de Gul & Pesendorfer est marquée d’un dogme positiviste, selon lequel l’existant se réduit forcément à l’observable.  Dietricht & List ne défendent pas pour autant une approche totalement réductionniste de l’économie où l’on expliquerait entièrement les comportements par des déterminants psychologiques et cognitifs, mais montrent de manière convaincante qu’il faut dissocier choix et préférence pour comprendre les comportements économiques.

Il faut noter que cet appel à la dissociation choix/préférences n’est pas nouveau. C’est même le cœur de la critique que formulait dès 1977 Amartya Sen dans son fameux article « Rational Fools« . Plus précisément, l’argument de Sen était qu’il ne faut pas réduire les choix des individus à leurs préférences individuelles reflétant leur bien-être personnel. Un exemple célèbre, basé sur l’idée de « valeur épistémique du menu » (plus développée dans cet article) est le suivant : imaginez que vous êtes invité chez quelqu’un ; sur la table, devant, se trouve un panier de fruits avec deux pommes dedans. Vous avez le choix entre prendre l’une des deux pommes, ce que l’on note respectivement x et y, et ne rien prendre, z. Supposons que vous choisissiez de prendre l’une des pommes. Formellement, on écrira alors C{x, y, z} = x (ou y). Maintenant, prenons le même cas de figure mais cette fois-ci, il n’y a plus qu’une pomme dans le panier. Vous choisissez de ne rien prendre. Formellement, C{x, z} = z. On voit facilement que votre choix viole WARP. Etes-vous irrationnel ? Pour Sen (et pour beaucoup de monde), la réponse est bien sûr non. Le second choix s’explique simplement par le fait que l’on ait suivi une norme sociale. La non-transitivité apparente de votre choix ne fait que masquer le fait que des facteurs externes (par exemple, le contexte dans lequel vous devez choisir, ou les options à votre disposition) fournissent en eux-mêmes des raisons d’agir de telle ou telle manière.

On peut facilement protéger la théorie des préférences révélées de ce type d’exemples. Il suffit juste de faire remarquer que, formellement, les pommes dans le premier choix ne sont pas les mêmes que dans le second parce que le contexte n’est pas le même ; notons-les respectivement x1, y1 et x2. Nos choix manifestent alors la relation de préférence suivante : x1 > z > x2. Aucune non-transitivité ici (à condition que x1 > x2). Cette défense est-elle convaincante ? Elle montre formellement que la théorie des préférences révélées est irréfutable, ce qui n’est pas grave si cette dernière est uniquement considérée comme un outil de description  des comportements, et non un outil d’explication. Cela va d’ailleurs dans le sens de ce qui est dit dans le billet cité plus haut : les axiomes de la théorie du choix rationnel ne se fondent pas sur des justifications positives (ils ne décrivent pas ce qu’est la rationalité) ni normatives (ils n’indiquent ce que doit être un comportement rationnel), mais s’expliquent par des motivations méthodologiques : ces axiomes sont commodes pour dériver des théories qui, elles, sont explicatives.

Bien sûr, cette dernière réponse n’est pas totalement satisfaisante. Le nœud du problème, c’est que l’on aimerait bien être capable d’expliquer la formation des préférences des individus en fonction du contexte et de leurs motivations et éventuellement dissocier différents types de préférences. Par exemple, dans quelles circonstances les individus vont-il être essentiellement motivés par des considérations morales et se comporter en fonction de préférences morales ? Les préférences des individus reflètent-elles toujours leur bien-être personnel ? On pourra trouver des éléments de réponse à ces questions dans ce petit ouvrage de Daniel Hausman dont je recommande fortement la lecture. Cet article de Dietricht et List propose un nouveau cadre d’analyse pour relier motivations et préférences (voir aussi cet autre papier). Vous pouvez également retrouver pas mal de considérations présentes dans ce billet dans un de mes working papers.

* Simple démonstration : il suffit de voir que la non-transitivité implique la violation de WARP. Soit une personne i dont les préférences révélées sont les suivantes : x > y, y > z et z > x. Ces préférences ne satisfont donc pas à la condition de transitivité. Si i doit choisir entre x, y et z, son choix violera nécessairement WARP. Par exemple, s’il choisit x, cela rentre en contradiction avec la préférence par ailleurs révélée z > x.

2 Commentaires

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2 réponses à “Rationalité, choix et préférences

  1. Gu Si Fang

    Merci pour les références.

    La dissociation choix/préférences est déjà présente dans la définition de la valeur par Mises, baptisée plus tard « préférences démontrées » par Rothbard pour les distinguer des « préférences révélées » de Samuelson. C’est une définition de la valeur comme une relation ternaire entre 1) un agent, 2) la fin choisie et 3) la fin à laquelle il renonce, le tout s’appliquant uniquement à des choix réels, concrets. Mises écrit ainsi : « there is no room left in the field of economics for a scale of needs different from the scale of values as reflected in man’s actual behavior. »

    Malgré les différences entre les théories intrinsèques de la valeur (valeur-travail) et le marginalisme néoclassique, les deux ont en commun de présupposer l’existence d’une échelle de valeurs qui peut être plus ou moins connue même en l’absence d’une action concrète. On connaît les problèmes posés par la théorie objective de la valeur-travail, mais la fonction d’utilité néoclassique est trompeuse car elle n’est pas aussi subjective qu’elle en a l’air. En effet, elle peut conduire dans certains cas à affirmer : « Pierre préfère X à Y, même si j’observe en pratique qu’il a choisi Y ». Faire une telle observation revient à nier en partie le caractère subjectif de l’échelle de valeurs de Pierre, pour lui substituer une autre échelle – objective, mathématique, ce qu’on veut. Ceci est indépendant du fait que l’on parle de valeurs ordinales ou cardinales.

    J’ai l’impression que l’on se trouve selon les auteurs face à un continuum de définitions possibles de la valeur, que l’on peut classer de la plus objective à la plus subjective, en passant par les valeurs intersubjectives, la fonction d’utilité, etc. etc.

  2. Gu Si Fang

    Suis en train de lire l’article de Gul et Pesendorfer, et un commentaire me vient à l’esprit. Lorsqu’on parle de « vraie utilité » ou de « bonheur observé dans le cerveau » on est parfois supris que les choix concrets des individus ne correspondent pas toujours à ce qui les rend « heureux » (bye bye Max U…). Je crois que c’est Nozick qui parle d’une expérience de pensée dans laquelle il demande : s’il existait une machine (pilule…) capable de vous plonger jusqu’à la fin des temps dans un état de félicité absolue, est-ce que vous choisiriez de l’utiliser ?

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