Chamberlain, Gretzky et Ibrahimovic sont dans un bateau…

Après quelques semaines de rodage, il semble que les centaines de millions d’euros investis par le PSG commencent à porter leur fruit. C’est notamment le cas en ce qui concerne Zlatan Ibrahimovic, l’attaquant suédois, dont les 14 millions d’euros de salaire annuel ont pas mal fait parlé, indignant certains pendant que d’autres adoptaient une forme de « pragmatisme fiscal ». La rémunération des sportifs de haut niveau est souvent un sujet à polémique car elle semble disproportionnée par rapport à « l’utilité sociale » moyenne son bénéficiaire. En même temps, le cas des sportifs de haut-niveau est intéressant d’un point de vue économique et philosophique car elle nous expose à ce qui semble être la logique d’une économie de marché poussée à son extrême. De ce point de vue, le fait que les réactions soient souvent à ce point indignées en dit long sur les conceptions de la justice qui tendent à prévaloir dans nos sociétés.

Ces considérations font que l’on ne doit pas s’étonner de trouver des philosophes s’intéressant aux questions de moralité et de justice prenant le cas de sportifs pour leurs expériences de pensée. C’est notamment le cas de Robert Nozick qui dans Anarchie, Etat et Utopie (1974), expose une conception procédurale de la justice en prenant l’exemple de Wilt Chamberlain. Pour les novices, Wilt Chamberlain, dit « The Stilt », est l’un des plus grands basketteurs des années 1960 et 1970, le seul joueur à avoir marqué 100 points dans un match de la ligue professionnel américaine. En avance sur son temps physiquement et techniquement, Chamberlain avait aussi une réputation sulfureuse (il a par exemple prétendu avoir couché avec 20 000 femmes dans sa vie…)… et il était bien sûr extraordinairement bien payé pour l’époque puisqu’il fut le premier basketteur américain à gagner plus de 100 000$ par an. Pour Nozick, la rémunération de Chamberlain, même extravagante, est juste car elle résulte d’un ensemble de transactions volontaires. La rémunération de Chamberlain n’est que le produit de son talent, incitant les spectateurs à céder une partie de leurs droits de propriété (sur leur argent) pour le voir jouer au basket. La conclusion qu’en tire Nozick est la suivante : si la distribution initiale des droits de propriété au sein d’une population est juste dans le sens où elle n’est pas le résultat d’une quelconque forme de coercition, alors la distribution finale de ces droits après un ensemble de transactions volontaires est nécessairement également juste. La justice est uniquement procédurale dans le sens où elle ne porte pas sur le résultat (qui peut être très inégalitaire) mais uniquement sur le mécanisme qui a engendré la distribution des ressources.

En réponse à Nozick, le philosophe canadien David Gauthier prend l’exemple du grand hockeyeur canadien Wayne Gretzky pour défendre une conception alternative de la justice. L’exemple pris par Gauthier s’inscrit dans le cadre plus large de sa théorie de la justice mutualiste fondée sur l’idée de « maximisation contrainte ». Je reviendrai probablement sur celle-ci dans d’autres billets mais, de manière schématique, le propos de Gauthier est le suivant : dans le cadre d’une société organisée sur la base du marché, la morale et la justice sont requises dès lors que surviennent des défaillances de marché ou des situations de rente (le marché de concurrence parfaite est une « morally-free zone » dans les termes de Gauthier). En cas de défaillance, si chaque individu maximise ses gains sans considérations pour les autres, le résultat collectif sera sous-optimal ; la moralité d’un agent s’exprime par le fait qu’il est un « maximisateur contraint » : il choisit l’action qui permet d’atteindre le résultat qui est collectivement optimal (c’est en fait un peu plus compliqué que cela : chaque agent choisit l’action qui minimise la concession relative maximale faite par les parties dans une transaction, ce qui correspond à la solution de Kalai-Smorodinski dans le Nash bargaining game).

Gauthier souligne que le revenu perçu par un sportif talentueux comme Gretzky (ou Chamberlain) est issu de ce que les économistes appellent une rente : l’offre de talent provenant de Gretzky est par définition totalement inélastique au-delà d’un certain prix. Au-delà d’un certain seuil de rémunération, peu importe le niveau de celle-ci, l’offre ne changera pas. Une telle situation de rente est également celle, par exemple, des producteurs de pétrole (dont certains payent le salaire… d’Ibrahimovic). La caractéristique d’une situation de rente est qu’une hausse de la demande se traduit invariablement par une hausse des prix et donc des revenus pour celui qui la détient, alors même que le bien produit ou le service rendu reste le même. Selon Gauthier, et contrairement à ce qu’affirme Nozick, toute la partie du revenu correspondant à la situation de rente ne revient pas légitimement à Gretzky : ce dernier peut légitimement demander à percevoir une rémunération correspondant à la contrainte de participation (rémunération en dessous de laquelle il déciderait de faire autre chose que du hockey), mais pas au-delà. La rémunération excédentaire, liée à la situation de rente, doit être redistribuée dans la société. Le principal argument avancé par Gauthier repose sur l’idée de coopération liée à la maximisation contrainte : des agents moraux, donc se comportant comme maximisateurs contraints, considèrent tout problème de décision comme une « entreprise de coopération ». La société elle-même, lorsqu’elle est peuplée de maximisateurs contraints, est une entreprise de coopération. Les agents doivent alors prendre en compte les caractéristiques de la situation de départ, dont aucun d’entre eux n’est responsable, pour déterminer le niveau de concession de chacun des participants. Notamment, ni Chamberlain ni Gretzky ne sont responsables du fait qu’ils vivent dans une société où le sport de haut-niveau est une attraction populaire. Comme l’indique Gauthier, la rareté de leur talent n’est pas une caractéristique intrinsèque, elle dépend de la structure de l’offre et de la demande, laquelle est déterminée par une structure sociale dont ils ne sont nullement responsables. Taxer le surplus lié à la position de rente serait alors « juste », en plus de ne pas mettre en péril le fonctionnement du marché.

L’argument de Gauthier n’est pas sans problème car il repose sur une interprétation discutable du concept de rente. En particulier, dans son exemple, il ne considère que les alternatives hors du monde du hockey professionnel se présentant à Gretzky. Mais si le salaire de Gretzky est la somme que son équipe des Oilers d’Edmonton doit lui verser pour ne pas qu’il aille jouer chez les Kings de Los Angeles, alors ce salaire couvre ses coûts d’opportunité. Taxer cette partie de la rémunération de Gretzky aurait un impact sur le fonctionnement du marché et sur son efficience, contrairement à ce que Gauthier avance. Le point intéressant est toutefois ailleurs : les controverses répétées sur le salaire des sportifs tendent à indiquer que notre conception intuitive de la justice est plus proche du « mutualisme » de Gauthier que du « procéduralisme » de Nozick. Il y a certainement de nombreuses explications à cela, la plupart renvoyant plus généralement à la relative aversion pour le marché qui prévaut dans les sociétés modernes. Dans un récent billet sur le sujet, l’anthropologue et psychologue français Pascal Boyer évoque une possibilité :

Another plausible factor is that markets are intrinsically probabilistic and therefore marked with uncertainty. Even though it is likely that whoever makes something that others want will earn income, it is not clear who these others will be, how much they will need what you make or when you will run into them. Like other living organisms, we are loss-averse and try to minimise uncertainty

La rémunération des sportifs de haut-niveau est un cas exemplaire de phénomène marqué par la contingence, l’incertitude et le hasard. D’une manière ou d’une autre, elle est perçue comme le résultat d’une multitude de contingences : le fait d’être né avec un talent inné, le fait d’être né dans une société qui sur-valorise le sport, le fait de ne pas avoir été blessé gravement, etc. L’aversion pour l’incertitude et le risque qui serait le produit de notre histoire naturelle peut expliquer l’aversion à l’égard des fortes rémunérations (pas seulement des sportifs, pensez aux grands patrons) dont on a le sentiment qu’elles sont précisément liées à un système qui rémunère excessivement la chance.

1 commentaire

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Une réponse à “Chamberlain, Gretzky et Ibrahimovic sont dans un bateau…

  1. Titan

    Vous prenez pour hypothèse de départ, dans le cadre du philosophe David Gauthier, une hypothèse forte: celui de la moralité initiale des agents, suivi du principe de maximisation sous contraintes. A juste titre, vous dites que la rémunération est excédentaire d’une part, et que le principe de marchandisation est poussée à son extrême d’autres part.
    Mais ce n’est pas un tel processus qui est responsable de tels résultats et de la moralisation? Cette problématique soutend deux questions:
    D’abord, la moralisation peut-elle exister si l’on n’est pas tenté au départ par le vice de l’argent, pour le repousser?
    Ensuite, n’est-ce pas à cause du défaut de la collectivisation et de la maximisation sous CONTRAINTES des bénéfices que les individus deviennent amoraux?
    En supposant le contraire: Parfaite répartition des bénéfices, liberté des agents avec un coup de pouce octroyé de l’Etat, il n’y a plus d’amoralité, et les phénomènes de contingence, hasard deviennent sans ambiguité.
    Pour les deux joueurs cités, vous décrivez parfaitement le phénomène de médiatisation, qui dit que le marketing ne marche pas?

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