Harsanyi et l’observateur impartial (2/2)

(Suite et fin du billet précédent)

Harsanyi semble donc avoir démontré l’existence d’un observateur impartial unique. Cerise sur le gâteau, cet observateur impartial serait utilitariste. Toutefois, n’est-ce pas trop « beau » pour être vrai ? Évidemment, il y a une vaste littérature (que je n’ai pas la prétention de connaître) qui examine les diverses facettes de la théorie d’Harsanyi. Les objections sont souvent très techniques, portant par exemple sur le fait qu’Harsanyi mélange préférences et utilité. C’est notamment une critique faite à l’ensemble de la théorie utilitariste d’Harsanyi : si l’utilité n’est qu’une représentation des préférences, il n’y a aucune raison de considérer uniquement des fonctions d’utilité satisfaisant les axiomes de von Neumann et Morgenstern. Mais si l’on accepte d’autres fonctions d’utilité, alors les conclusions utilitaristes ne sont plus valables. Or, Harsanyi ne donne aucune justification à son choix restrictif concernant les fonctions d’utilité considérées. Il faudrait alors adopter une interprétation « old school » des fonctions d’utilité, en termes d’état psychologique, pour sauver les conclusions utilitaristes, ce qui n’est évidemment pas satisfaisant.

Je vais ici me concentrer sur les difficultés spécifiquement liées à la manière dont Harsanyi justifie l’uniformité des préférences étendues et donc dérive son théorème de l’observateur impartial unique. Je vais présenter quelques critiques qui me semblent convaincantes et intéressantes. Une première objection est de nature technique et est proposée par John Broome dans un article datant de 1993 paru Social Choice and Welfare. Broome montre que la conclusion d’Harsanyi est fondée sur une confusion formelle entre les causes des préférences et les objets des préférences. Cette critique est directement dirigée contre l’approche causale d’Harsanyi qui postule la stricte équivalence entre les préférences d’un individu et les causes de ces préférences. Dans la fonction d’utilité représentant les préférences étendues Vi(x; Rj), le terme xj représente l’objet sur lequel porte les préférences tandis que le terme Rj est une variable causale ; les deux ne jouent pas le même rôle dans la fonction d’utilité et ne doivent pas être confondus. On peut le comprendre en prenant un simple exemple proposé par Broome. Soit une fonction U(c, e) qui décrit le niveau d’utilité d’un individu en fonction de la consommation de deux biens substituables c et e. La fonction a la forme suivante :

U(c, e) = a log c + (1 – a) log e, avec 0 < a < 1

Admettons maintenant que l’utilité qu’apporte la consommation de chaque bien dépend de l’âge de l’individu t et supposez que a = t/100. On peut alors réécrire la première fonction de la manière suivante :

U(c, ; t) = t/100 log c + (1 – t/100) log e

En introduisant l’âge, nous avons introduit une variable causale. Le point est de voir que la variable causale t joue un rôle très différent des objets de préférence que sont c et e. On peut le voir aisément : une augmentation de c ou e implique une augmentation de U qu’on interprétera comme une augmentation de l’utilité de l’agent. En revanche, même si une variation de t fait varier U, il serait clairement absurde de l’interpréter comme une variation de l’utilité. En effet, la fonction ne représente pas une préférence concernant l’âge. Pour voir les implications, on peut transformer la seconde fonction de la manière suivante (on divise U par t/100) :

V (c, ; t) = log c + (100/t – 1) log e

Si les arguments de U sont c, e et t, alors V n’est pas une transformation croissante de U. En effet, si U est croissant dans t lorsque c est supérieur à e, ce n’est plus vrai avec V ! En revanche, si t est considéré comme un paramètre, alors la transformation préserve l’ordre de préférences.

Broome démontre que l’approche causale d’Harsanyi commet exactement cette erreur en postulant que Pi et Ri sont formellement similaires : le premier est un objet de préférence tandis que le second est une cause. Cela conduit à remettre en cause l’idée de l’existence d’un observateur impartial unique. En effet, la fonction W est construite à partir des fonctions Vi. Puisque les fonctions Vi satisfont aux axiomes de von Neumann et Morgenstern, il en va de même a priori pour W. Notamment, on doit pouvoir exprimer le même ordre de préférences avec une fonction W’ correspond à une transformation de W. Mais ce n’est pas possible, pour exactement les mêmes raisons que dans l’exemple plus haut. W et W’ décrivent alors deux ordres de préférences morales différents mais tout aussi légitimes. Conclusion de Broome : il est impossible de démontrer que les préférences étendues doivent être uniques dans une population ; des comparaisons interpersonnelles universelles de bien-être ne peuvent pas être basées sur le concept de préférence.

Dans son article « The Impartial Observer Theorem of Social Ethics » (2001), Philippe Mongin développe une critique similaire mais plus générale. Mongin montre que les préférences étendues sont nécessairement dépendantes de l’identité de l’observateur, et que par conséquent il ne peut y avoir, dans l’approche d’Harsanyi, un observateur impartial unique. Mongin souligne que l’approche causale d’Harsanyi ne démontre pas que tous les individus vont exprimer, sous voile d’ignorance, les mêmes préférences étendues mais seulement qu’ils vont faire les mêmes prédictions sur les jugements (les préférences) subjectifs des membres de la population. Bien sûr, faire des prédictions sur les préférences des membres d’une population n’est pas isomorphique avec le fait de faire des jugements sur les préférences. De plus, dans son traitement formel, Harsanyi ne parle pas véritablement de préférences étendues mais plutôt de jugements d’utilité étendus. Dès lors, L’approche causale d’Harsanyi démontre uniquement (nonobstant la critique de Broome) l’uniformité de la mesure en termes d’utilité des différentes situations sociales, mais ne démontre pas l’uniformité des préférences étendues. Même si on interprète la fonction Vi(x; Ri) en termes de degré de satisfaction des préférences, on retombe sur le même problème que plus haut : on a uniquement une prédiction et non un jugement sur les préférences des membres de la population. La conclusion de Mongin est qu’il est impossible de démontrer, dans l’approche utilitariste et basée sur les préférences d’Harsanyi, l’unicité des préférences étendues. Ici encore, on doit admettre que l’observateur impartial unique n’existe pas.

Un dernier ensemble de critiques est formulé par des auteurs tels que David Gauthier ou encore John Broome. Il s’agit ici d’une objection moins technique mais plus fondamentale relative à la nature de la décision sous voile d’ignorance. On a vu dans le billet précédent que, dans le cadre d’une décision sous voile d’ignorance, l’individu ne connait pas son identité : il ignore non seulement sa position sociale, mais aussi ses préférences subjectives et étendues. Cette conception du voile d’ignorance est bien entendu destinée à garantir l’impartialité. Il y a ainsi chez Harsanyi (mais la même chose est vraie chez Rawls, par exemple) un triptyque justice/impartialité/uniformité qui indique qu’un jugement en termes de justice est un jugement impartial, et que l’impartialité implique l’uniformité. Ce que Harsanyi nous demande d’accepter dans sa théorie utilitariste de la justice, c’est que les individus abandonnent leur identité et plus largement leur personnalité : la justice telle qu’elle est définie sous voile d’ignorance n’est pas le fait de personnes, mais d’entités dépourvues de toute subjectivité, de toute histoire. Cette idée est parfaitement reflétée dans l’axiome de « souveraineté du consommateur ». On peut bien sûr se demander si une conception de la justice basée sur une telle construction intellectuelle est pertinente. On peut même se demander si elle a un sens : la justice, c’est un ensemble de conceptions et de pratiques qui sont le fait de décisions prises par des agents qui ont justement une histoire, une subjectivité, bref une personnalité. Dans ce cadre, Gauthier suggère notamment que l’agent idéal imaginé par Harsanyi, personnifié par le spectateur impartial unique, ne maximise aucune réelle fonction d’utilité et ne se détermine à partir d’aucun ordre de préférences. Dans la mesure où l’observateur impartial ne sait pas qui il est, il n’a aucun repère pour construire un ordre de préférences sur les différents états sociaux. Son classement est uniquement construit sur la base d’une évaluation de la propension des différents états à satisfaire des préférences subjectives contradictoires, ce n’est donc pas un ordre de préférences au sens strict du terme. Ce qui est maximisé c’est une quantité qui n’existe pas puisqu’elle n’exprime les préférences d’aucune personne.

La théorie utilitariste fondée sur les préférences d’Harsanyi fait donc face à un dilemme : son concept d’impartialité implique également une forme d’impersonnalité qui la rend incompatible avec la notion même de préférence. L’observateur impartial unique (si tant est qu’il existe) maximise alors une valeur qui n’a aucune signification sociale et morale, et qui n’a donc aucune existence. L’alternative consiste à conserver le concept de préférence, mais à renoncer à l’idée que des préférences étendues uniformes soient possibles au sein d’une société. Autrement dit, il faut renoncer à l’observateur impartial unique : l’uniformité est perdue et avec elle le projet d’une fonction d’utilité sociale unique. Puisque les préférences étendues ne peuvent être détachées de la personnalité, il semble également que la condition d’impartialité soit perdue.

Même si je n’ai pas encore assez réfléchi à la question, il me semble que sortir de ce dilemme nécessite de ne pas lier uniformité et impartialité comme le fait Harsanyi et plus généralement l’utilitarisme. Autrement dit, admettre la possibilité que la justice ne suppose pas à la fois l’uniformité et l’impartialité. Une alternative est la solution naturaliste proposée par Ken Binmore qui explique l’uniformité des préférences étendues comme le résultat d’un processus d’évolution biologique et culturel. Une autre approche est de considérer que la justice ne suppose pas l’uniformité des points de vue, et qu’une théorie de la justice doit prendre en compte le fait que nos jugements moraux sont indissociables des conditions sociales, sans que cela remette en cause nécessairement leur impartialité. Mais cela revient fondamentalement à rejeter la doctrine d’Harsanyi et à admettre que les individus ont des « priors » hétérogènes. C’est l’approche qui me semble la plus pertinente et la plus prometteuse.

Advertisements

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s