L’éthique du paternalisme libéral

C.H.

William Easterly semble avoir beaucoup aimé le dernier ouvrage de Daniel Kahneman, Thinking, Fast and Slow. Kahneman utilise les apports de l’économie comportementale pour défendre une forme de « paternalisme libéral » dont l’idée centrale pourrait se résumer par « les pouvoirs publics doivent aider les individus à faire les bons choix ». A la fin de son article, Easterly relève un des problèmes de cette approche :

Kahneman’s endorsement of “libertarian paternalism” contains many good ideas for nudging people in the right direction, such as default savings plans or organ donations. But his case here is much too sweeping, because it overlooks everything the rest of the book says about how the experts are as prone to cognitive biases as the rest of us. Those at the top will be overly confident in their ability to predict the system-wide effects of paternalistic policy-making – and the combination of democratic politics and market economics is precisely the kind of complex and spontaneous order that does not lend itself to expert intuition.

Les « experts » et les pouvoirs publics ne sont effectivement après tout pas plus immunisés contre les biais mis en avant par l’économie comportementale. Je ne suis pas certain toutefois que ce soit la critique la plus forte que l’on puisse faire contre le paternalisme libéral. Ce billet de Leigh Caldwell fait un certain nombre d’objections à cet argument :

First, we are not comparing like with like. There is no claim that a regulator, when placed in the same situation and making the same decision as a citizen, will come up with a better answer. Instead, we are looking at times when citizens make snap decisions without thinking them through – or, often, make no overt decision at all because they do not notice that there is a decision to be made. In these cases, the regulator’s goal is either to say « what would the citizen decide if they did think about it carefully? », or even better, to encourage the citizen to make the effort of thinking it through themselves. If the answer to « what would the citizen decide? » is controversial or ambiguous, the regulator is unlikely to try to intervene.

Second, everyone specialises in something. A lawyer specialises in the law – I wouldn’t expect them to be better at making business decisions than me, but where my business decisions have legal ramifications I’d like to have their input. A doctor does not know better than me what I should choose to eat for dinner, but they can give me useful information to help me pick the foods that are right for me. And similarly, somebody who spends their professional life thinking about decision-making and examining the extensive research in this field is likely to be able to help me make decisions that I’ll be happier with.

Third, even if regulators are not perfect, a best-effort regulation may well be better than none at all. The absence of regulation does not mean the absence of nudging. As Thaler and Sunstein point out in Nudge, our decisions are going to be influenced by context, framing and defaults no matter what. If the government takes no part, then the influences will be random, or chosen by private companies (whose interests are sometimes opposed to mine, though not always). If a democratically accountable government can help to move from one default frame to another that is more likely to be in my interest, then why would I not prefer that one?

Ce qui est intéressant dans le paternalisme libéral, c’est qu’il justifie l’intervention de l’Etat d’une manière qui n’est pas traditionnelle en économie. Pour un économiste, l’intervention de l’Etat va notamment pouvoir se justifier en cas de défaillance de marché. Or, les biais comportementaux des individus (et notamment leur propension à avoir des préférences non stables et non cohérentes) ne remettent pas nécessairement en cause le bon fonctionnement du marché, comme l’a montré Robert Sugden. Autrement dit, « l’irrationalité » des individus (Kahneman n’aime pas parler d’irrationalité, d’où les guillemets) ne remet pas en cause la « rationalité écologique » du marché. Derrière la justification de l’intervention de l’Etat dans le cadre du paternalisme libéral se cache donc un argument sur les préférences des individus : les individus n’ont pas les « bonnes » préférences eu égard à certains critères d’évaluation. Ces critères ne sont pas économiques en tant que tels mais plutôt éthiques. A mon sens, la plus grande objection que l’on peut faire au paternalisme libéral n’est donc pas une objection « technique » (ou économique) mais plutôt une objection philosophique sur la nature des présupposés éthiques qui sous-tendent cette approche, présupposés au demeurant rarement explicités.

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6 Commentaires

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6 réponses à “L’éthique du paternalisme libéral

  1. Moggio

    Mouais… Cela reste plutôt encore un oxymore pour moi et pour certains libéraux aussi (voyez par exemple http://www.thefreemanonline.org/columns/thoughts-on-freedom-libertarian-paternalism/ et http://www.thefreemanonline.org/featured/libertarian-paternalism-a-test/ et http://www.thefreemanonline.org/columns/perspective/perspective-paternalist-nudges/ ) et mon premier réflexe (peut-être pas un bon réflexe, peut-être pas assez « rationnel » à en croire les deux auteurs de Nudge justement !…) est d’être plutôt d’accord avec Easterly (le côté intrusif et « on-veut-votre-bien » de l’idée développée par Sunstein et Thaler peut aussi inquiéter…). Je crois avoir compris l’argumentaire de Caldwell mais mon premier réflexe (idem) est de me dire que ce que propose Caldwell peut, dans le temps avec des ressources qui « spontanément » sont « mobilisées », se mettre en place entre les individus par différents moyens « institutionnels » non explicites (disons, en « laisant faire ») plutôt que par l’intervention explicite des pouvoirs publics. En lisant votre billet, j’ai aussi pensé à ce bout de texte (je n’ose pas dire « bien connu ») de Bastiat au sujet des socialistes de son temps : http://bastiat.org/fr/laissez_faire.html

  2. Do

    Merci beaucoup pour ces liens (je fais une thèse sur l’épistémologie de l’économie comportementale où j’y aborde les débats sur le « nouveau paternalisme » et je cherchais exactement le genre d’arguments développés par Caldwell).
    A mon avis ce débat pourrait être extrêmement intéressant, mais il est tellement imprégné par l’idéologie des libéraux qui la déguisent grossièrement derrière leur « rationalité écologique » que s’en devient ridicule. Il n’y a qu’à regarder les papier de Rizzo (http://www.arizonalawreview.org/2009/51-3/rizzo-whitman entre autres) ou la dernière #%^¨¨! de Foka-Kavalieraki et Hatzis (http://www.cairn.info/revue-de-philosophie-economique-2011-1-p-3.htm) pour avoir une démonstration d’une mauvaise foie assez impressionnantes. On n’y apprend que les Etats-Unis n’ont pas de problèmes d’obésité (l’obésité n’étant pas une notion objective), que les lois anti-fumeurs dans les avions sont une mauvaise chose étant donné que les risques de cancer passif n’ont jamais était prouvé, que les gens font rationnellement le choix d’arriver à la retraite avec pas assez d’argent etc.
    C’est en somme un dialogue de sourd puisque d’un côté, l’économie comportementale et sa psychologie « cognitiviste », pense pouvoir comprendre ce que les gens pensent ; et de l’autre l’économie expérimentale et sa psychologie « vraiment cognitiviste » (de leur propre terme, mais cela reste du behaviorisme pur et dur) pensent que ce n’est pas possible étant donné la nature « subjective », au sens hayékien (qui est largement invoqué par ces derniers), des préférences des agents.
    C’est à s’en mordre les doigts parce que la tournure évolutionniste de l’économie comportementale a quelque chose d’intéressant tout de même ; mais elle est clairement en train de virer dans un darwinisme sociale assez dangereux à mon sens (alors que des auteurs comme Gintis ou Bowles (enfin l’école de la complexité) fait également appel à la psychologie évolutionniste, mais de manière plus intelligente. Donc la vraie question est à mon avis la suivante : comment le côté libéral du débat peut-il faire ne serait-ce qu’un minuscule pas vers le « nouveau paternalisme » et proposer quelque chose de manière constructive. A mon avis c’est presque mission impossible à cause de leur fort attachement au fameux subjectivisme hayékien ; donc une fois de plus un débat économique qui ne mènera nulle part.

    Par contre la vraie (de vraie) question ici pour moi est la suivante : est-ce que ce sont les idéaux politiques qui influencent les choix méthodologiques (behaviorisme + subjectivisme « fort » vs. « cognitivisme » + subjectivisme « étudiable ») ou l’inverse ?…

  3. Do

    Et si quelqu’un invoque des histoires de « slippery slopes », svp qu’il le fasse avec de vrais exemples empiriques autres que les non-convaincants de Rizzo ; les slippery-slopes « choc » (autrichienne aussi) où on finit toujours en exercice de rhétorique à parler d’URSS ou de Nazis… (mais je précise que j’adore l’école autrichienne sur beaucoup d’autre point que leur subjectivisme et leurs idéaux politiques)

  4. gg

    @ Do : Je ne connaissais pas ce débat autour du libertarian paternalism. Est-ce que vous auriez quelques articles importants à nous conseiller pour découvrir ces questions (pour chacune des tendances dont vous parlez par exemple: économie « expérimentale » contre « comportementale »). Je ne parle pas d’Hayek et des « classiques » comme lui, mais des débats contemporains. Merci.

    • Do

      Alors, le truc c’est que les économistes comportementaux font clairement partis du débat :
      En très gros (c’est déjà bien dégrossis, mais pour se faire une idée rapidos, Thaler & Sunstein 2003 et Camerer et. al. 2003 suffisent), tout commence avec :

      Jolls, C., Sunstein, C. R., & Thaler, R. H. (1998). A Behavioral Approach to Law and Economics. Stanford Law review, (50), 1471-1550.

      puis

      Thaler, R. H., & Sunstein, C. R. (2003). Libertarian Paternalism. American Economic Review, 93(2), 175-179.

      Où le « nouveau paternalisme » prend un nom.

      Ensuite d’autres économistes comportementaux s’y mettent :

      Camerer, C. F., Issacharoff, S., Loewenstein, G., O’Donoghue, T., & Rabin, M. (2003). Regulation for Conservatives: Behavioral Economics and the Case for “Asymmetric Paternalism.” University of Pensylvania Law Review, (151), 1211-1254.

      O’Donoghue, T., & Rabin, M. (2006). Optimal sin taxes. Journal of Public Economics, 90(10-11), 1825-1849.

      Et enfin avec un peu plus de réponse aux anti-paternalistes :

      Loewenstein, G., & Haisley, E. (2008). The economist as therapist: methodological ramifications of “light” paternalism. In A. Caplin & A. Schotter (Eds.), Perspectives on the future of economics: positive and normative foundations. Oxford: Oxford University Press.

      Thaler, R. H., & Sunstein, C. R. (2008). Nudge: Improving Decisions About Health, Wealth, and Happiness (p. 293). Yale University Press.

      Du côté de l’économie expérimentale c’est un peu plus compliqué car ce ne sont pas directement les praticiens qui répondent mais des intermédiaires utilisant les résultats de cette approche (on sait toutefois que les pontes de l’économie expérimentale : Smith et Plott ; on tous deux étaient président du Mont Pèlerin, on se doute donc de leurs avis sur la question). 2 papiers sont représentatifs de cela :

      Berg, N., & Gigerenzer, G. (2010). As-If Behavioral Economics: Neoclassical Economics in Disguise? History of Economic Ideas, 18(1), 133-166.

      Foka-Kavalieraki, Y., & Hatzis, A. N. (2011). Rational after all: Toward an improved theory of rationality in economics. Revue de philosophie économique, 12, 3-51.

  5. « If the government takes no part, then the influences will be random, or chosen by private companies (whose interests are sometimes opposed to mine, though not always). If a democratically accountable government can help to move from one default frame to another that is more likely to be in my interest, then why would I not prefer that one? »

    Because the government like private companies is composed of private individuals who are pursuing their self-interest in a way which is sometimes (I would argue most of the time) opposed to ours.

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