Croyances et intentions collectives, et économie

C.H.

Les récentes primaires « citoyennes » organisées par le parti socialiste me donnent l’occasion d’aborder une question qui n’intéresse généralement pas beaucoup les économistes mais qui a pourtant une signification économique tant théorique qu’empirique : le rôle des intentions et des croyances collectives. Les candidats à la primaire, en dépit de leurs efforts pour maintenir une certaine cohésion et unité, ont fait état ces dernières semaines d’un nombre non négligeable de désaccords sur des sujets centraux sur lesquels le programme du PS avait pourtant déjà pris position. Maintenant que François Hollande vient d’être désigné candidat officiel du PS, tous ses anciens « adversaires » vont se ranger de son côté et, défendre des idées qu’ils ont ouvertement critiqué lors des débats de la primaire. De son côté, les positions et les propositions de Hollande ne seront plus seulement les siennes, mais bien celles du parti socialiste dans son ensemble.

On peut considérer que les propositions du candidat Hollande et du parti socialiste sont le produit d’un ensemble de croyances et d’intentions qui ne se résument pas aux croyances et intentions du seul candidat Hollande. Le jeu des alliances de l’entre-deux tours de la primaire fait que nécessairement Hollande va être amené à défendre des idées qui n’étaient pas obligatoirement les siennes au départ. Il en découle un phénomène intéressant : le programme officiel du PS, celui que va défendre officiellement le candidat du parti, repose sur des croyances et des intentions qui ne sont pas nécessairement celles des personnes qui vont le défendre lors de la campagne présidentielle. Sur un plan philosophique (ontologique et épistémologique), cela pose une intéressante double question : d’une part comment peut-on conférer à un groupe d’individus (ici le PS) des croyances et des intentions collectives (ce qui nous amène à utiliser des phrases du genre « les socialistes souhaitent », « les socialistes pensent », « les socialistes veulent ») ; d’autre part, à partir du moment où il est évident que les membres du groupe n’ont pas tous les mêmes croyances et les mêmes intentions, comment peut-on penser des croyances et des intentions collectives qui soient disjointes des croyances et intentions individuelles ?

La première question est essentiellement de nature ontologique : un groupe peut-il avoir des croyances et des intentions ? La seconde question ajoute une dimension épistémologique : comment peut-on connaître les croyances/intentions d’un groupe sans passer par les croyances/intentions des membres de ce groupe ? Dans son article « Modelling Collective Belief », la philosophe Margaret Gilbert propose une solution originale par le biais du concept de joint acceptance. Gilbert commence par souligner les problèmes d’une approche réductionniste (ou « additive ») de la question qui consisterait à ne faire des croyances collectives que la somme des croyances individuelles. Cette approche à deux versions, une version simple et une version plus complexe. La version simple peut se résumer ainsi :

Un groupe G croit que p si et seulement si la plupart de ses membres croient p

Cette conception a plusieurs problèmes. Le principal résulte du fait qu’il est tout à fait possible que chaque membre de G croit que p mais que personne ne le sache, peut être parce que chaque membre du groupe craint de révéler sa croyance de peur d’un boycott social (il s’agit de l’ignorance pluraliste). Cette condition n’est donc pas suffisante pour conférer une croyance collective à un groupe, puisque chaque membre G sait qu’il croit que p mais pas que les autres croient également que p.

La version plus complexe de l’approche réductionniste remédie à ce problème en ajoutant une clause de connaissance commune (common knowledgep est connaissance commune si X sait p, X sait que Y sait p, X sait que Y sait que X sait p, etc.). On obtient alors la proposition suivante :

           Un groupe G croit que p si et seulement si 1) la plupart des membres de               G croit que p, et 2) la condition 1 est connaissance commune dans G.

Le principal problème de cette conception est qu’elle repose sur une notion de groupe qui est superflu. Le fait que plusieurs individus partagent une croyance et qu’ils sachent cela n’est pas suffisant pour définir un groupe et, donc, pour attribuer à un groupe une conscience collective. En clair, il manque une clause d’identification. Cela est évident si l’on prend les cas où un même ensemble de personnes appartiennent à deux groupes différents : intuitivement, il semble raisonnable de pouvoir penser que a) le groupe G croit que p et que b) les membres de G croient chacun que p alors même que c) lorsque ces mêmes membres forment un autre G’, il ne soit pas pertinent d’affirmer que G’ croit collectivement que p.

La solution de Gilbert est non-additive et non-réductionniste : elle consiste à détacher les croyances des membres du groupe des croyances collectives du groupe. La thèse de Gilbert est qu’il n’est pas nécessaire qu’une majorité des membres de G croient que p pour que G ait une croyance collective que p. L’idée est qu’une croyance collective est le produit d’une acceptation jointe (joint acceptance) prenant la forme d’un accord (tacite ou explicite) où les membres de G, en tant que membres de ce groupe, conviennent que G croit que p. Par le biais de cet accord, chaque membre du groupe prend une forme d’engagement à maintenir que la croyance de G est que p, même si individuellement il croit que non-p. Pour mieux comprendre ce point, imaginons les membres du bureau politique du parti socialiste qui à l’issue d’une série d’interminables réunions parviennent à mettre sur pieds un programme pour la campagne présidentielle. Gilbert considère qu’à l’issue de ces réunions, chaque membre du bureau politique à pour obligation tacite (si ce n’est explicite) de défendre le programme du parti en ne remettant pas en cause à titre collectif les croyances et les intentions qui y sont exprimées. Cela ne veut pas dire que les membres du groupe n’ont pas de croyances/intentions individuelles, ni même qu’ils perdent le droit de l’exprimer. Mais dans le cas d’une divergence entre la croyance individuelle et la croyance collective, le membre du groupe aura « naturellement » tendance à préciser sa position en ajoutant la clause « à titre personnel, je crois que… ». Ce type de clause (qui intuitivement semble plausible) indique bien l’existence d’une disjonction entre la croyance personnelle de l’individu et la croyance que ce même individu attribue collectivement au groupe. Si le raisonnement est poussé à l’extrême, il est tout à fait possible qu’une croyance soit attribuée collectivement à un groupe alors même qu’aucun membre de ce groupe ne possède cette croyance à titre individuel !

La solution de Gilbert repose fondamentalement sur le présupposé que l’acceptation jointe est définie par l’engagement de chacun des membres du groupe à exprimer que le groupe croit que p. Il est évident qu’une telle injonction normative n’est pas automatiquement présente, auquel cas on ne peut considérer l’existence d’une dimension collective. En l’absence d’une telle injonction, il n’y a plus nécessairement la possibilité de distinguer la croyance collective de la croyance individuelle. L’existence d’une croyance collective implique donc que cette dernière à le pouvoir de contraindre les actions et les déclarations des membres du groupe possédant cette croyance collective. Gilbert conjecture également que l’existence d’une croyance collective est de nature à influer sur les croyances individuelles. On peut donner plus de substance à cette dernière idée en s’appuyant sur la théorie des faits sociaux développée par le philosophe John Searle. L’approche de Searle (qui consiste à quelque sorte à réconcilier constructivisme et réalisme) vise à montrer que les institutions sociales possèdent une forme d’extériorité qui leur confère une objectivité épistémologique dans le sens où, peu importe si l’agent x croit que p ou que non-p, il est contraint dans son action par les croyances et les intentions qui sont collectivement détenues par la communauté. Une institution sociale telle que la monnaie constitue un tel exemple de contrainte : peu importe ce qu’un agent pense des bouts de papier qui nous servent de billets, ces bouts de papier acquièrent une force sociale particulière dès lors que ce même agent leur associe une croyance collective détenue par la communauté à laquelle il appartient selon laquelle ces bouts de papiers ont pour fonction de servir de monnaie. La monnaie devient ainsi un fait social objectif, indépendant des représentations individuelles de chaque agent.

L’exemple de la monnaie est intéressant car il s’agit de l’une des premières institutions dont les économistes ont interrogé la nature (j’évoque ce point dans ce texte sur Carl Menger). L’approche standard consiste aujourd’hui à appréhender la monnaie comme un équilibre dans une dynamique évolutionnaire où progressivement les croyances et les comportements finissent par converger sur un bien particulier utilisé comme moyen d’échange. La monnaie est un équilibre de Nash : étant donnés les croyances et les comportements des agents dans la population, aucun agent n’a intérêt à adopter un autre bien comme moyen d’échange. Une caractéristique des modèles qui appréhendent la monnaie ainsi est qu’ils expliquent la stabilité de la monnaie par un processus d’optimisation locale mis en œuvre par chaque agent individuellement. Ce processus d’optimisation n’a pas à être conscient (le modèle s’applique très bien à des automates, comme dans le cadre des agent-based models) mais le fait saillant est qu’il exclu tout phénomène de réflexivité concernant l’existence du fait social « monnaie ». Autrement dit, les individus optimisent en prenant en compte les interactions passées et/ou leurs anticipations sur ce que feront les autres agents, mais pas en prenant en compte l’existence de la Monnaie comme institution.

Bien entendu, Searle ne prétend pas que les individus intègrent consciemment à tout moment l’ensemble des institutions sociales qui les entourent, pas plus que Gilbert ne suppose que l’acceptation jointe est toujours le produit d’un accord explicite. Cela épuiserait les capacités cognitives des individus ; au lieu de cela, la plupart des institutions sociales forment un background que les individus considèrent comme donné sans pour autant délibérer dessus. C’est ce qui donne aux institutions sociales la même objectivité épistémologique (du point de vue des individus) que les lois de la nature. Ce background forme les « règles constitutives » à partir desquelles les individus interprètent tous les faits et qui de ce fait définissent le jeu social auquel les individus participent quotidiennement. J’essaye dans ce papier de développer une idée similaire à partir du concept de compréhension commune (common understanding), qui pourrait ce reformuler comme l’idée selon laquelle des individus qui évoluent dans le cadre des mêmes règles constitutives interpréteront les mêmes faits de la même manière. A cela, j’y ajoute la clause (qui est finalement également posée par Gilbert) que la compréhension commune suppose que les individus reconnaissent leur appartenance au même groupe ou à la même communauté. Une telle approche pose la question de la nature des relations entre institutions sociales (croyances collectives) et comportements individuels, que l’on peut interpréter par le concept controversé de causalité descendante ou, plus simplement, d’effet descendant.

Il y a certainement un certain nombre d’implications intéressantes pour l’économie, et en particulier pour la macroéconomie comme le suggère  Kevin Hoover dans un chapitre de cet ouvrage. On connait le souci des macroéconomistes de doter leurs modèles de fondements microéconomiques. Hoover suggère que l’approche searlienne est compatible avec la critique de Lucas, laquelle pousse à chercher les paramètres fondamentaux permettant de stabiliser les relations entre les différents agrégats macroéconomiques. Le paradigme des anticipations rationnelles cherchent ses paramètres fondamentaux dans la nature des anticipations (rationnelles donc) des individus. J’ai indiqué récemment que des anticipations de nature différente (n’intégrant pas le « bon » modèle de l’économie supposé par l’économiste) peuvent aboutir au même résultat. Mais il est aussi possible de considérer que certaines institutions sociales (les règles constitutives) expliquent la stabilité des relations entre agrégats. Il existerait en quelque sorte des mécanismes sociaux non-individuels expliquant les phénomènes économiques. De manière plus générale, cela remet en cause le présupposé selon lequel l’agent économique soit l’unité d’analyse en économie. Il faut concéder que la plupart des phénomènes étudiés par Searle et Gilbert peuvent parfaitement s’analyser à l’aide de modèles de théorie des jeux fondant des explications purement individualistes (comme dans le cas de la monnaie). Mais comme le suggère Robert Sugden, il n’y a rien dans la théorie des jeux qui empêche de doter les groupes de croyances et de préférences, puisque la définition d’un jeu dépend toujours de la manière dont les individus se représentent (au sens de to frame) la situation.

4 Commentaires

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4 réponses à “Croyances et intentions collectives, et économie

  1. Georges

    Prenez une règle d´ aggrégation des préférences (scrutin majoritaire par exemple) plus les preférences du membre médian et vous obtiendrez probablement une explication plus adéquate du comportement du PS et de Hollande. Cela dit, la question des croyances et intentions collectives soulevées ci-dessus est particulièrement interessante (voire marchés financiers par exemple!!!!!!!!!!!!!!)
    Merci pour vos efforts

  2. Peut-être que la gauche et la droite ne sont que des nuances, des styles, qui n’empêchent pas chaque gouvernement d’agir au nom d’une croyance collective nationale. Peut-être que la « rupture » sarkozyste était une réaction contre cela.

  3. Gu Si Fang

    La définition de la croyance collective par Gilbert est intéressante, et s’applique assez bien à des situations concrètes comme les primaires du PS. Cependant, ça ne me fait pas changer d’avis sur le fait que la « croyance du groupe » est définie comme un agrégat de croyances individuelles. Par définition, le groupe « croit » lorsque chacun croit qu’il vaut mieux ne pas s’exprimer contre la croyance du groupe. C’est une définition… On ne peut absolument pas en conclure à l’existence d’un « esprit collectif » comme dans le holisme de Durkheim.

    En cherchant un exemple j’ai trouvé une métaphore qui me semble intéressante. Y a-t-il des cas où l’on peut dire que « le tout est plus que la somme de ses parties » ? Par exemple, est-il possible de savoir quelque chose sur le groupe sans avoir d’information précise sur chacun de ses membres ? Imaginons une feuille quadrillée dont on sait qu’elle est peinte en damier noir et blanc. Si je vous demande de quelle couleur est le carré en haut à gauche… impossible de le dire. Pourtant on sait quelque chose sur le groupe. Mais on ne sait rien sur chacun de ses membres.

    • C.H.

      Je ne pense pas que l’intention de Gilbert soit de montrer qu’il existe un « esprit collectif » qui soit indépendant des représentations individuelles (en tout cas, ce n’est pas mon intention de mon côté).

      Le point est plutôt de souligner que sur un plan épistémique (et non ontologique), nous (les individus et les scientifiques) pouvons penser l’existence d’un groupe (de ses croyances, de ses intentions) sans faire référence aux individus (leurs croyances, leurs intentions) qui constituent ce groupe. Et plus loin : non seulement, cela est possible, mais c’est ce que nous faisons en pratique et cela n’est pas neutre. C’est ce qui confère cette extériorité et cette objectivité (épistémologique) aux institutions. Le point de Gilbert et de Searle n’a rien d’ésotérique je pense. D’ailleurs, depuis plusieurs mois je m’applique à montrer que l’on peut suggérer la même chose en utilisant la théorie des jeux épistémiques. Cette convergence entre la théorie des jeux et le point de vue de certains philosophes est assez rare pour être soulignée.

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