De la possibilité de la procrastination structurée

C.H.

Comme tous les ans, la remise des prix Nobel est précédée de la cérémonie des prix « Ig Nobel » dont l’objet est de récompenser des travaux relevant de différentes disciplines pour leur côté incongru, quoique que (plus ou moins) sérieux. Cette année, le prix Ig Nobel de littérature a été remis au philosophe John Perry pour son idée de la « procrastination structurée » qu’il a développé dans un article de 1996. L’idée est assez simple et Perry l’exprime ainsi : « he procrastinator can be motivated to do difficult, timely, and important tasks, as long as these tasks are a way of not doing something more important ». On peut se convaincre de la possibilité de la procrastination structurelle par un simple modèle mathématique.

Soit un individu qui a à réaliser une tâche A très importante, mais très pénible. Le jour 1, il a le choix entre réaliser cette tâche, ou bien ne rien faire, ce que l’on appellera la « tâche » C. S’il choisi C lors du jour 1, notre individu n’a pas d’autre choix que de réaliser la tâche A lors du jour 2. Notons UA1 = rAacA l’utilité liée au fait d’effectuer la tâche A le 1er jour avec rA une mesure de l’utilité intrinsèque de l’activité A (qui reflète par exemple son urgence ou son importance) et cA le coût lié à cet activité. Le paramètre a > 1 peut s’interpréter comme un coefficient de procrastination : il correspond à un phénomène psychologique de saillance qui amplifie le coût d’une activité qui doit être réalisée le jour même. Du point de vue de notre individu, l’utilité de réaliser l’activité A le second jour correspond à UA2 = rA – cA – b. Le paramètre a a disparu (puisque le fait de remettre quelque chose au lendemain fait disparaitre la saillance de la pénibilité) mais on ajoute un paramètre b qui traduit le fait que l’activité se retrouve faite dans l’urgence. L’utilité liée au fait de ne rien faire durant le jour 1 et le jour 2 est simplement UC1 = UC2 = rC. On pose que rA > rC. Il est facile de voir que notre individu rationnel procrastinera (faire C le jour 1 et A le jour 2) si UC1 + UA2 > UA1 + UC2 soit,

a > (cA + b)/cA                        (1)

Rien de très surprenant. Introduisons maintenant une troisième activité, l’activité B. Il s’agit d’une activité encore plus « difficile, urgente et importante » que l’activité A. L’utilité liée au fait de la réaliser lors du jour 1 est UB1 = rBacB – b et, lors du jour 2, UB2 = rB – cB – b. On considère que les inégalités suivantes sont satisfaites :

rB > rA > rC

cB > cA > 0

UA1 > UB1

On considère que si l’activité B n’est pas réalisée le premier jour, elle doit être effectuée nécessairement le second jour. L’introduction d’une troisième option va-t-elle changer le comportement de notre individu ? Pour qu’il y ait une procrastination structurée, il faut que notre individu fasse A le jour 1 (et B le jour 2), plutôt que C le jour 1, soit UA1 + UB2 > UC1 + UB2, ce qui implique que UA1 > UC1. Or, si l’inégalité (1) est satisfaite, c’est impossible. On peut toutefois imaginer qu’il existe un mécanisme (psychologique) qui altère le paramètre a lorsque l’activité B doit être réalisée. On peut par exemple supposer que le coefficient de procrastination appliquée à une activité varie relativement à la pénibilité/difficulté/urgence/importante de cette activité par rapport à l’activité la plus pénible/difficile/urgente/importante. Par exemple, considérons que aA = cA/cBa. Concrètement, cela signifie que la saillance de la pénibilité d’une activité particulière (aA) dépend de la tendance « naturelle » à la procrastination (a) et de la pénibilité de cette activité par rapport à la pénibilité de l’activité la plus pénible que l’on a prévu d’effectuer (cA/cB). Puisque cA < cB, aA < a. L’introduction d’une nouvelle activité urgente fait donc baisser la tendance à la procrastination pour l’activité précédente, éventuellement jusqu’à un point où l’inégalité (1) peut ne plus être vérifiée. Pour cela il faut que :

cA/cBa < (cA + b)/cA

a < (cA + b)cB/cA2                   (2)

La prédiction de ce modèle est la suivante : il y a aura procrastination structurée quand 1) la tendance à la procrastination (mesurée par a) est suffisamment élevée pour que l’inégalité (1) soit vérifiée mais ne dépasse pas un certain seuil définit par l’inégalité (2) et 2) si la difficulté de l’activité la plus essentielle par rapport à l’activité un peu moins urgente (le ratio cA/cB) est prononcée. Cela correspond bien à la recommandation de Perry consistant à placer en haut de sa liste des choses prioritaires des tâches particulièrement difficiles. Sur ce, après avoir bien procrastiné de manière structurée en écrivant ce billet, je retourne à mes activités les plus urgentes.

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