Sur les modèles en économie

C.H.

Gérard Dréan (qui intervient ici sous le pseudo d’Elvin) a posté un long et intéressant commentaire à mes deux récents billets sur le statut des modèles en économie. La démarche d’Elvin (qui consiste à imaginer comment un physicien modéliserait la concurrence entre des entreprises sur un marché) est originale même si je ne partage pas ses conclusions. Il y a au moins deux points sur lesquels je suis en désaccord : d’une part, je ne suis pas du tout certain qu’un physicien aborderait le problème de la manière dont Elvin la décrit ; il me semble qu’Elvin décrit ici plutôt la démarche de l’ingénieur, lequel cherchera à produire un modèle qui soit « opérationnel ». D’autre part, Elvin introduit un biais dans son expérience de pensée en faisant jouer un rôle à un « panel d’entreprises » finançant le programme de recherche du physicien. Cela génère une distorsion importante  dans la mesure où tout modèle scientifique a une dimension « cognitive » qui dépend des intentions du modélisateur et des utilisateurs du modèle. Il est évident qu’un chef d’entreprise et qu’un scientifique n’ont pas les mêmes objectifs et que, par conséquent, ils ne vont pas attendre forcément les mêmes choses d’un modèle. De ce fait, les critères d’évaluation ne seront pas les mêmes.

Il me semble qu’Elvin (mais il n’est pas le seul, loin de là) commet l’erreur de vouloir évaluer la pertinence des modèles construits par les économistes (en prenant comme référence ce que ferait un physicien imaginaire dans un contexte très spécifique) en isolant leurs pratiques de modélisation du contexte sociologique et historique de la discipline. Dans mes billets, je ne cherche pas à déterminer si la manière de procéder des économistes est la bonne ou non, notamment parce que je me place du point de vue du philosophe des sciences et non pas de celui de l’économiste modélisateur. Il s’agit d’abord d’expliquer pourquoi les économistes procèdent ainsi et pas autrement. Ce qui m’a intéressé dans l’approche de Suàrez, c’est qu’il fait jouer un rôle essentiel au modélisateur, à ses compétences et à ses intentions. Par exemple, on peut juger que le modèle proposé par Akerlof dans son fameux article « Markets for Lemons » sur les asymétries d’information ne modélise pas de manière satisfaisante ce qui se passe sur un marché. Mais le modèle prend du sens dès lors que l’on comprend le contexte dans lequel il a été produit et qui se caractérisait par la domination du paradigme de la concurrence parfaite. Le modèle a remplit alors à cette époque une fonction cognitive essentielle : modifier les représentations des économistes sur le fonctionnement de la concurrence. Il est clair que seul un économiste au fait de l’état de la discipline pouvait, à l’époque, comprendre l’intérêt de la douzaine d’équations et de la narration les accompagnant que l’on trouve dans l’article d’Akerlof.

Cela ne veut pas dire que les économistes ne doivent que communiquer entre eux. De fait, il y a des modèles conçus par les économistes et qui ont pour vocation de s’adresser à d’autres communautés. Je pense en particulier aux modèles développés en économie financière voire en économie du développement. La question de savoir ce qu’est un « bon » modèle est indissociable de la question du contexte sociologique et historique dans lequel il s’insère. Notez que la question du statut, ou encore de l’ontologie des modèles, est différente. C’est cette question qui m’intéressait initialement, mais ce n’est à pas celle-là qu’Elvin a essayé de répondre il me semble.

Sinon, toujours sur le sujet « un (bon) modèle, c’est quoi ? », voici une intéressante vidéo trouvée sur le blog « History of Economics Playground » :

1 commentaire

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Une réponse à “Sur les modèles en économie

  1. elvin

    Juste deux compléments au commentaire de Cyril.

    1. je considère que, pour toutes les sciences qui parlent de choses sur lesquelles nous pouvons agir (contrairement à l’astrophysique par exemple), un objectif est de nous aider, même indirectement, à agir efficacement. J’ai parlé des rôles du chercheur et de l’ingénieur, notamment en économie, dans ce papier https://docs.google.com/Doc?docid=0AZF7IJ139_KDZGc1a2I4bTNfM2ZtOGpkZ2Nm&hl=en_US

    2. j’utilise ma petite histoire du panel d’entreprises en tant que test de pertinence, tout en sachant bien qu’un jugement de pertinence est subjectif et hautement dépendant de qui le porte (et pertinence par rapport à quoi?).

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