Coopération, confiance et réciprocité (2/2)

C.H.

Il est à peine exagéré je pense de réduire l’histoire du développement économique des sociétés humaines à la mise en place d’institutions (c’est-à-dire de règles, de normes, de convention et d’organisations) rendant possibles des mécanismes de réciprocité indirecte faisant circuler de l’information et permettant l’établissement de la réputation. Le développement des coalitions de marchands juifs en Afrique du nord au 11ème siècle, les guildes de commerçants en Europe au 12ème et 13ème siècle, les foires de Champagne au 17ème siècle ou encore les dites de ventes en ligne comme Ebay aujourd’hui ont tous en commun d’être fondé sur des dispositifs permettant une circulation relative de l’information, laquelle permet de porter à chacun un jugement sur la propension de l’autre à coopérer. Alexandre dans son billet évoque son exemple personnel de l’achat de lentilles sur internet. Ici encore, la réciprocité indirecte joue à plein car même s’il n’y a pas de dispositifs directs contrôlant l’honnêteté du vendeur de lentilles, une malhonnêteté récurrente de sa part finirait par entacher sa réputation. Le vendeur de lentilles ne fait finalement que suivre une stratégie de coopération conditionnelle dans le jeu géant qu’est l’économie mondiale. Si malgré tout de nombreux cas de fraudes existent, c’est précisément parce que l’information est largement imparfaite et que les agents peuvent tricher sur les signaux qu’ils envoient.

Bien entendu, nos comportements de coopération sur le plan économique n’ont qu’un lointain fondement génétique ; c’est l’évolution culturelle qui nous a « programmé » à coopérer. Un Dawkins dirait que le mème de la coopération a proliféré pour des raisons analogues à l’évolution des gènes conduisant leurs porteurs à coopérer. Cela dit, le concept de mème n’est pas nécessaire : par le biais de nos capacité cognitives (génétiquement héritées), nous avons appris que la coopération conditionnelle était souhaitable étant donnés nos objectifs (nos préférences). La meilleure preuve étant que nous sommes capables de rationnaliser cette coopération, à l’instar de ce que je suis en train d’écrire ici.

Il reste malgré tout un dernier point à éclaircir. Le dernier paragraphe repose sur le postulat qu’un comportement (la coopération) a été (culturellement) sélectionné parce qu’il permettait l’atteinte de nos objectifs. Cependant, cela ne correspond pas vraiment au ressenti des personnes qui coopèrent en acceptant de respecter les règles et les normes. Lorsque l’on s’intéresse aux motivations des individus, on s’aperçoit que généralement ces derniers vont invoquer des raisons (voire des émotions) qui sont autres que le seul intérêt bien compris. Si vous demandez à quelqu’un pourquoi il a respecté un accord ou une loi, il ne répondra pas nécessairement « parce que c’est dans mon intérêt » mais plutôt « ne pas le faire aurait été mal ». Nul doute qu’à ce stade le psychologue et le sociologue sont les mieux placés pour aller plus loin. Cela dit, en tant qu’économiste et armé de la « folk psychology » que sont les concepts de préférences et de croyances, je peux apporter deux ou trois éléments. Pour l’économiste, les motivations, qu’elles relèvent de la raison ou des passions (pour reprendre ce fameux dualisme humien) trouvent leur place dans la fonction d’utilité des individus*. Pour simplifier, on peut donc considérer qu’au cours d’une transaction économique, un individu va avoir deux types de motivations : des motivations d’ordre pécuniaire ou matérialiste dites extrinsèques et des motivations intrinsèques liées au fait de se conformer aux normes et aux règles. L’existence de ces dernières renforce la propension à coopérer et peut même faire que, dans des situations où un individu aurait intérêt (au sens restreint du terme) à faire défection, il se conforme à la norme. Plus précisément, ces motivations intrinsèques peuvent prendre la forme d’une préférence conditionnelle à la conformité à ce que l’individu croît être la norme. C’est notamment la thèse défendue par Cristina Bicchieri dans un ouvrage dont j’ai parlé plusieurs fois ici. Bicchieri souligne notamment la manière dont l’existence d’une norme sociale peut transformer un dilemme du prisonnier en jeu de coordination lorsque les individus ont une préférence pour la conformité. D’après Bichierri, une norme sociale R existe dans le cadre d’une situation S quand, dans une population P, une fraction significative P’ de la population existe de manière à ce que pour chaque membre i de P’ :

1)      i sait que R s’applique dans S

2)      i préfère se conformer à R dans S à la condition que :

         a)      i croit qu’une partie suffisamment large de P va se conformer à R dans S, et 

         b)      i croit qu’une partie suffisamment large de P s’attend à ce que i se conforme à R dans P, ou

         b’) i croit qu’une partie suffisamment large de P s’attend à ce que i se conforme à R dans P, préfère que i se conforme et peut sanctionner un comportement non conforme.

Il est possible que tous les individus au sein d’une population n’aient pas une telle préférence pour la conformité. Dans ce cas, à chaque interaction, les agents se trouvent en présence d’un jeu Bayésien où avec une certaine probabilité le co-contractant a également une préférence pour la conformité (le jeu est alors de coordination) et avec la probabilité inverse le co-contractant n’a pas cette préférence (le jeu est alors un dilemme du prisonnier). L’intérêt de cette explication par rapport aux théories des préférences pro-sociales comme la thèse d’aversion pour l’inégalité de Fehr et Schmidt ou celle de la réciprocité forte de Gintis et al. est double : d’une part, elle permet de rendre compte du fait que les individus semblent ne pas afficher les mêmes préférences pro-sociales suivant le contexte ; d’autre part, elle réinstaure l’importance des normes sociales et souligne que ce qui fait la spécificité des humains, c’est leur incomparable capacité à être imprégné de croyances normatives.

Deux questions restent en suspens. Tout d’abord, comment cette capacité à intégrer des normes sociales a-t-elle pu évoluer. A ma connaissance, cette évolution reste à modéliser et à théoriser. On peut imaginer que l’avantage évolutif procuré par cette capacité est notamment lié au fait qu’elle permet à un individu de faire face à un environnement incertain. Par ailleurs, bien que sortie par la porte génétique, la mise en avant des normes sociales est un moyen de faire rentrer la sélection de groupe par la fenêtre culturelle. De nombreux éléments suggèrent que la sélection de groupe est plus forte au niveau culturel qu’au niveau biologique. La principale raison est que les communautés humaines se sont dotés de dispositifs pour atténuer la variance intra-groupe (les exemples extrêmes étant l’endoctrinement et la propagande) et pour accroître la variance inter-groupes. Etant donnée la propension des humains à suivre les normes sociales, il semble évident que les communautés s’étant dotées des normes les plus « efficaces » ont pu se développer plus vite. A l’inverse, on connait des exemples de sociétés entières qui se sont éteintes parce qu’elles ont été incapables de définir des règles et des normes régulant notamment la gestion des biens publics. Une théorie de la sélection de groupe dans l’évolution des « contrats sociaux » reste elle aussi à écrire, même si un certain nombre de travaux a déjà pu souligner, par exemple, le lien entre sélection de groupe culturelle et conflits inter-ethniques.    

 

*Je rappelle qu’un bon économiste ne prétend pas que les individus ont réellement une fonction d’utilité et encore moins qu’ils l’optimisent consciemment. Une fonction d’utilité décrit les préférences des individus telles qu’elles ont pu être déduites de son comportement effectif. La meilleur preuve étant que l’on peut écrire une fonction d’utilité pour une mouche. Une fonction d’utilité n’explique donc absolument rien, elle ne fait que décrire. Par conséquent, la fonction d’utilité n’explique pas les motivations, elle se borne à les constater et à les représenter d’une certaine manière. Savoir si c’est la bonne est une autre histoire.  

2 Commentaires

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2 réponses à “Coopération, confiance et réciprocité (2/2)

  1. Gu Si Fang

    Deux perles :

    « nous avons appris que la coopération conditionnelle était souhaitable étant donnés nos objectifs (nos préférences). La meilleure preuve étant que nous sommes capables de rationaliser cette coopération, à l’instar de ce que je suis en train d’écrire ici. »

    Oui ! Et c’est sans doute le plus grand apport de l’économie politique que de l’avoir théorisé, ce qui a permis de concevoir l’échange créateur de valeur au lieu de la vision « partage du gâteau » malheureusement si répandue. On n’insistera jamais assez sur ce point. Depuis Aristote qui voyait une « égalité » entre les objets échangés, on arrive maintenant à comprendre que des échanges à deux personnes et même beaucoup plus sont des jeux à somme positive : contrats, conventions, etc. Quel progrès !

    « Je rappelle qu’un bon économiste ne prétend pas que les individus ont réellement une fonction d’utilité et encore moins qu’ils l’optimisent consciemment. Une fonction d’utilité décrit les préférences des individus telles qu’elles ont pu être déduites de son comportement effectif. La meilleur preuve étant que l’on peut écrire une fonction d’utilité pour une mouche. Une fonction d’utilité n’explique donc absolument rien, elle ne fait que décrire. »

    Absolument ! La seule réalité à partir de quoi l’économiste fait ses déductions, ce sont les actions concrètes des gens dans des situations concrètes. La valeur, l’utilité sont des abstractions qui permettent de raisonner sur tout ça, mais en aucun cas ce ne sont des réalités ayant un rôle causal ou explicatif. Les détracteurs simplistes de l’homo economicus feraient bien d’en prendre de la graine (et ses partisans simplistes aussi, naturellement). Rothbard exprime cela dans un article de 1956 où il critique la notion de « préférences révélées » de Samuelson, pour leur substituer les « préférences démontrées », qui sont très précisément ce que vous avez décrit. http://mises.org/resources/290 on retrouve là la tradition causale réaliste en sciences sociales héritée de Menger.  C’etait accessoire par rapport au billet, mais votre formulation est parfaite amha et cela méritait d’être souligné.

    Sur le coeur du billet, il me semble qu’on est encore au stade des conjectures. Je retiens qu’il y a plusieurs explications concurrentes en lice : Fehr, Gintis, Bicchieri… Mais probablement pas de réponse claire et définitive à la question d’Alexandre pour l’instant.

    Cela dit, ce que l’on sait sur le sujet est déjà beaucoup. On sait que l’homme a une certaine propension à être honnête et confiant – mais pas toujours ; on sait que ce comportement s’acquiert et/ou se renforce par la répétition; et on a quelques idées encore un peu floues sur le processus qui nous a faits ainsi. Ce constat, quoi qu’il soit très vague, est déjà suffisant pour comprendre l’achat de lentilles ou d’or sur Internet dans le billet d’Alexandre. Dans certains marché, la confiance et l’honnêteté s’établissent, persistent, et des mécanismes existent qui permettent de faire efficacement la chasse aux voleurs. Dans d’autres marchés, les choses se passent mal et le marché disparaît. La question de savoir pourquoi il est possible d’acheter des lentilles et de l’or sur Internet sans trop se faire arnaquer est, en fin de compte, une question purement empirique. On atteint là les limites de la théorie. Les ingrédients -confiance, honnêteté – sont là, mais pour savoir si le pudding est bon il faut le gouter.

  2. Tiberius

    Dans les spéculations sur le développement de la coopération vous me semblez manquer, tout ce qui concerne la reproduction (union, élevage des petits…).

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