Agrégation, émergence, mécanismes causaux et relations constitutives

C.H.

Daniel Little a proposé récemment sur son blog une série de billets très intéressants autour des concepts d’agrégation, d’émergence et de mécanismes causaux dans les sciences sociales : ici, ici, ici et . Ces billets rejoignent un certain nombre de questions qui ont été traité récemment sur ce blog. La lecture des billets de Little fait comprendre que l’un des grandes préoccupations des sciences sociales contemporaines est de « décomposer » les phénomènes sociaux pour en faire ressortir les micro-fondements. En clair, vous constatez certains patterns macro-sociaux et vous cherchez à les expliquer par le biais du comportement des individus au niveau micro.

Cette approche est basée sur l’idée forte que les mécanismes de causalité n’existent qu’au niveau micro, comme cela apparait clairement dans le célèbre diagramme de Coleman au travers duquel James Coleman a réinterprété la thèse de Weber sur la relation entre éthique protestante et esprit du capitalisme :

 

Le lien macro entre éthique protestante et capitalisme n’a pas d’existence ontologique, ou plus exactement il n’y aurait pas de relations causales directes. La relation passe par le lien micro entre certaines valeurs et le comportement économique des agents. Il s’agit d’une approche réductionniste (« individualiste ») des phénomènes sociaux qui est aujourd’hui au coeur des modélisations à base d’agent-based models et dont Thomas Schelling a été l’un des précurseurs.

Comme je l’avais indiqué ici, ces approches ont toutefois au moins un point aveugle dans le sens où elles ne s’intéressent finalement qu’à la relation ascendante entre action et structure. La relation descendante est soit totalement ignorée, soit traitée de manière floue. Par example, comment doit-on interpréter la relation 1 dans le diagramme de Coleman entre la doctrine calviniste et les valeurs des individus. Cela renvoie notamment au problème de la causalité descendante qui est un concept très contesté en philosophie de l’esprit. Dans un précédent billet, j’ai essayé de montrer que l’on pouvait obtenir une interprétation intéressante de la causalité descendante dans les sciences sociales si l’on formalise les institutions (conventions, normes, règles) comme des équilibres comme des équilibres corrélés. 

Il me semble cependant nécessaire d’aller encore un peu plus loin. Si l’on interprète une institution comme un équilibre corrélé, cela veut dire que l’institution agit comme un signal externe qui indique aux individus ce qu’ils doivent faire. En ce sens, il y a bien une relation de causalité. De par son statut, une institution a une certaine saillance qui lui donne un caractère évident et visible pour tous les individus. Cependant, bien souvent, il existe au même moment et au même endroit une multitude de phénomènes potentiellement saillants (parfois plusieurs institutions) qui peuvent jouer le rôle d’instrument de corrélation. De plus, comme l’avait indiqué en son temps Durkheim, toute règle ou tout « contrat » est toujours incomplet dans le sens où il ne spécifie jamais dans le moindre détail le comportement qui est attendu. En d’autres termes, une institution doit être interprétée.

Cette nécessité correspond à ce que j’appelle les relations constitutives entre institutions et actions individuelles. Pour formuler les choses de manière un peu formalisée, on peut dire qu’une règle R prescrit un comportement C lorsqu’une classe d’évènements E se produit. Pour reprendre la terminologie de la théorie du common knowledge de Lewis, un évènement E est un indicateur de la règle R si et seulement si, quand E se produit, tout le monde sait que tout le monde sait que chacun va adopter le comportement C prescrit par la règle R. Dans le cadre d’une interaction stratégique (où le « bon » comportement à adopter dépend de ce que font les autres), E ne peut indiquer R que si tout le monde raisonne de la même manière à partir de E ; c’est la condition de raisonnement symétrique. Le problème fondamentale est donc que pour qu’une institution soit causalement efficace, il faut qu’elle soit interpréter de la même manière par tout le monde et donc que les individus raisonnent de manière symétrique et, au-delà, que chacun sache cela.

La réalisation de la condition de raisonnement symétrique est au fondement des relations de constitutivité entre institutions et action individuelle. De mon point de vue, le raisonnement symétrique est équivalent à ce que j’appelle dans ce papier une compréhension commune de la situation. Cette compréhension commune fait que les individus partagent une même conception de la saillance, de sorte que l’évènement E indique la règle R prescrivant le comportement C à toute la population. A la limite, on peut interpréter la compréhension commune comme une forme de raisonnement collectif fictif : « nous interprétons la situation comme X, donc je dois faire x ». L’idée est que la compréhension commune vient probablement en partie du fait que les membres d’une population partagent un même patrimoine institutionnel, c’est à dire qu’ils ont en commun le fait de se référer au même ensemble de normes, de règles et de conventions. Autrement dit, la saillance d’une institution particulière et l’interprétation qu’en font les individus dépend de l’existence d’un ensemble d’autres institutions que les membres de la population partagent. On a alors une dimension de synchronicité qui caractérise n’importe quelle relation constitutive : à tout moment, mon action est constituée de l’ensemble institutionnel dans lequel elle s’inscrit en permanence. En ce sens, les institutions sont à la fois causalement efficaces et constitutives de l’action individuelle.

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