Narration, description et formalisation

C.H.

J’ai suivi jeudi dernier un intéressant séminaire animé par Hervé Dumez autour de la démarche narrative. Pour ceux qui ne connaissent pas, je conseille la lecture de cet article co-écrit par Dumez avec Alain Jeunemaître et paru en 2005 dans la Revue économique. La démarche narrative est une approche empirique qualitative (qui se distingue donc – sans nécessairement s’opposer – des approches quantitatives) qui consiste à analyser un phénomène de manière non formelle pour en restituer le déroulement et produire une explication. Pour être tout à fait précis, dans le cadre de cette démarche, l’explication est contenue dans la narration.

Ce dernier point pose pas mal de questions, notamment si l’on considère que toute narration présuppose une description. Dumez a pas mal discuté de ce moment de la description et il a avoué avoir lui-même des difficultés à le caractériser. Le problème fondamental est que dans la mesure où, sans pour autant tomber dans le post-modernisme, la description « objective » et « neutre » est impossible, et que toute description présuppose l’existence d’outils pour décrypter le réel, décrire c’est déjà expliquer. Dans le cadre de l’approche narrative, la distinction description/explication reste donc problématique. Sur ce plan, il me semble que chez un auteur comme Max Weber la notion de description est purement et simplement absente, ce qui se comprend dans la mesure où chez Weber le questionnement scientifique part d’un rapport aux valeurs, lequel conditionne d’emblé la construction des idéaux-types explicatifs.

En ce qui me concerne, l’aspect narratif m’intéresse depuis un certain temps, pas en tant que démarche méthodologique propre, mais en tant que dimension inhérente à toute explication économique y compris formalisée. La narration apparait explicitement dans les approches de type « analytic narrative » dont Dumez a rapidement parlé, ainsi que dans la plupart des modèles économiques comme « appendice interprétative ». Ces articles de Morgan et de Grüne-Yanoff et Schweinzer sur le rôle de la narration dans les modèles appliqués de théorie des jeux sont très éclairants sur ce point. A mon sens, la narration joue un rôle fondamental non seulement dans l’interprétation des modèles mais également dans la justification de leur pertinence. Je vais prendre deux cas sur lesquels je travaille depuis plus d’un an. Le premier exemple est celui des modèles évolutionnaires. Le problème fondamental des modèles de jeux évolutionnaires utilisés en économie est de justifier la pertinence d’utiliser des concepts et/ou un type de formalisation provenant initialement d’une autre discipline (la biologie). La narration – c’est-à-dire un argument discursif et rhétorique qui s’appuie sur des analogies, un appel au sens commun et à l’intuition ou sur un storytelling ou encore sur des connaissances non formalisés/formalisables – est par exemple essentiel pour justifier de type le dynamique utilisée dans le modèle. La narration est également utilisée pour justifier l’hypothèse – ontologique – qu’il doit y avoir d’une manière ou d’une autre un mécanisme de réplication. Une étude de cas intéressante est de voir comment un auteur comme Binmore mobilise le concept de mème à cette fin. Du fait des hypothèses très fortes des modèles évolutionnaires (population théoriquement infinie, réplication « asexuée », etc.), la narration est essentielle pour rendre le modèle crédible.

L’autre cas est plus général : la plupart des modèles de théorie des jeux, qu’ils soient utilisés à des fins purement théoriques ou pour mener des études empiriques, présupposent que 1) la structure du jeu, 2) la rationalité des joueurs et 3) leurs croyances sont connaissance commune (sans cela, le concept d’équilibre de Nash perd toute sa force conceptuelle). Or, les derniers développements en théorie des jeux épistémique (pour un aperçu des développements les plus récents, lire les chapitres 7 et 8 de cet ouvrage de Gintis) nous indique que considérer l’hypothèse de common knowldege comme une « primitive » est injustifiée ; le common knowledge est un évènement, quelque chose qui peut se produire… ou pas. A quelle condition par exemple les joueurs peuvent-ils avoir une connaissance mutuelle (si ce n’est commune) de leurs croyances ? Une possibilité est qu’ils partagent une culture commune et des normes sociales jouant le rôle de « signaux » sur ce que chacun va faire. Typiquement, ces normes seront hors du modèle. On peut les intégrer formellement par exemple au travers du concept d’équilibre corrélé, mais alors il faut expliquer pourquoi tel signal est utilisé et pas tel autre. Comme on ne peut décemment pas faire croître le modèle à l’infini, on est obligé à un moment de postuler des éléments exogènes. C’est la fonction de la narration de rendre convaincant ce postulat.

Pour finir, Dumez a insisté sur le fait que la démarche narrative était fondamentalement une méthode reposant sur le raisonnement contrefactuel. Le sociologue Richard Swedberg a émis l’idée que l’intérêt d’un outil formel tel que la théorie des jeux pour le sociologue est précisément d’aider au raisonnement contrefactuel. Cela suggère une autre affinité entre narration et théorie des jeux.

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3 Commentaires

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3 réponses à “Narration, description et formalisation

  1. gdm

    « En ce qui me concerne, l’aspect narratif m’intéresse un certain temps, ». Il semble manquer le mot « depuis ». Vous pourrez supprimer mon message ensuite.

    • C.H.

      Merci. Je viens de voir qu’il y avait un certain nombre d’autres coquilles. Cela m’apprendra à ne pas me relire…

  2. elvin

    Il me semble que la description et la narration devraient tenir en économie la même place que dans les autres sciences : des préalables indispensables à la modélisation, qui établissent fermement l’explanandum que les modèles cherchent à expliquer voire à prédire.

    Faute de consacrer suffisamment de temps et d’efforts à observer, à décrire et à raconter, les économistes développent des modèles qui n’ont que très peu de chances de correspondre suffisamment à la réalité observable et donc de servir réellement à la comprendre.

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