Un débat sur la sélection de groupe

C.H.

On peut trouver par ici les vidéos des interventions de plusieurs chercheurs (économistes, biologistes, philosophes) dans le cadre d’un débat sur la sélection de groupe qui s’est tenu l’année dernière. Herbert Gintis était notamment l’un des intervenants :

L’intervention du philosophe Samir Okasha est particulièrement intéressante :

Okasha oppose la « vraie » sélection de groupe à la causalité ascendante. La première implique qu’il existerait un lien causal direct entre le groupe et ses caractéristiques et la valeur sélective (fitness) de ce groupe. La causalité ascendante indique au contraire que le lien entre le groupe et la valeur sélective du groupe (laquelle découle directement de la valeur sélective des membres du groupe) n’est qu’une corrélation et qu’en fait tout se passe au niveau individuel. La théorie de la sélection de groupe ne serait alors qu’un moyen particulier de tracer, sur un plan comptable (via l’équation de Price notamment), l’effet de la sélection au niveau individuel. Si j’ai bien suivi Okasha, ce dernier est très sceptique à l’égard de la « vraie » sélection de groupe.

Il me semble pourtant qu’il y a une possibilité intermédiaire où, sans supposer que le groupe aurait une valeur sélective, ce dernier peut toutefois intervenir causalement dans le processus de sélection. Prenons l’exemple abstrait le plus simple possible. Soit deux groupes A et B composés respectivement de n et m individus. La population totale N est tout simplement la somme de la population des deux groupes. Imaginons qu’il existe deux types d’individus dans cette population : des coopérateurs C et des défecteurs D qui intéragissent dans un dilemme du prisonnier (par conséquent, les défecteurs ont toujours l’avantage). Notons par p et q la proportion respective de coopérateurs dans les groupes A et B (p et q sont supposés différents). Enfin, notons par vGi(p) la valeur sélective d’un individu de type  i = C, D dans le groupe G = A, B en fonction de la proportion d’individus coopérateurs dans la population. Conformément à ce qui se passe dans le cadre d’un dilemme du prisonnier, plus le nombre de coopérateurs est élevé, plus la valeur sélective de n’importe quel individu sera élevé. Mathématiquement, on a donc dvGi /dp > 0.

Faisons l’hypothèse que la valeur sélective moyenne d’un groupe est simplement la somme des valeurs sélectives des membres du groupe divisée par la population. Ce faisant, on s’assure qu’il n’y a aucun « saut ontologique » entre individus et groupes et on se conforme à l’orthodoxie de la biologie évolutionaire qui nous indique que la sélection agit toujours in fineau niveau individuel. Par conséquent, si on note VG la valeur sélective moyenne du groupe G = A, B (c’est à dire, le nombre moyen de descendants des membres du groupe), nous avons

VA = 1/n ∑n vAi

VB = 1/m ∑m vBi

Par rapport aux hypothèses énoncées plus haut, on peut facilement déduire que

dV/dp > 0

dVB/dq > 0

(un groupe croît d’autant plus vite qu’il comporte un nombre élevé de coopérateurs). Dans ce modèle abstrait et sans dimension spatiale, un groupe ne va se définir que par une seule et unique chose, la proportion p (ou q) de coopérateurs à un moment donné. La construction même du modèle fait que si l’on change arbitrairement la valeur de ce paramètre pour l’un des groupes, alors on modifie la valeur sélective des membres du groupe et, par conséquent, la valeur sélective du groupe dans son ensemble. Si l’on accepte la définition « interventionniste » de la causalité selon laquelle un phenomène X cause un résultat Y à partir du moment ou toute intervention modifiant X en X’ produit directement un résultat Y’ différent de Y, alors il semble bien que l’on puisse parler d’une causalité du groupe sur la valeur sélective de l’individu. Comme, par ailleurs, la valeur sélective des individus détermine la valeur sélective mais aussi la composition du groupe, on a bien un lien causal, certes indirect, entre le groupe (définit par ses caractéristiques, ici le paramètre p) et la valeur sélective du groupe. Je ne suis pas certain que cela corresponde exactement à ce que disent la plupart des biologistes qui défendent la version « faible » de la théorie de la sélection multi-niveaux dont parle Okasha dans son intervention.

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