Not so cheap talk

C.H.

Le terme de « cheap talk » (que l’on pourrait traduire par « paroles en l’air ») est utilisé pour qualifier l’éventuelle phase de communication entre joueurs qui précède une interaction stratégique. Au contraire du signaling où, dans un contexte d’information incomplète, la communication peut véhiculer de l’information, le cheap talk n’a aucune incidence sur la nature de l’interaction et ne véhicule aucune information utile aux joueurs. Par conséquent, une telle phase de communication ne devrait pas modifier le comportement des joueurs.

Chris Dillow rapporte une étude de Maros Servatka et al. qui montre qu’au contraire la communication gratuite entre joueurs a une incidence sur leur comportement. Les auteurs ont fait participer des individus à un jeux de l’investissement dont la structure est la suivante : un joueur A dispose d’une somme  de 10$ et à la possibilité de donner le montant x de son choix à un joueur B. Le montant x est multiplié par 3 et le joueur B (qui dispose donc de 3x) a la possibilité de redonner une fraction de son choix de cette somme au joueur A. Les auteurs ont fait fonctionner le jeu sous trois variantes : une variante « classique » où les joueurs ne peuvent pas communiquer ou jouer des coups autres que ceux stipulés plus haut ; une variante avec possibilité de don (le joueur B peut faire un don à A avant le début du jeu) et une variante avec possibilité de communication (le joueur B peut envoyer le message de son choix à A avant le début du jeu). Les deux dernières variantes introduisent donc une étape supplémentaire dans le jeu. Mais si on considère que les joueurs sont rationnels, uniquement intéressés par les gains monétaires et que cela est common knowledge, cette étape supplémentaire ne change rien. Pour s’en convaincre, il suffit de raisonner à rebours : au dernier coup, B n’a rien à gagner à redonner une partie de la somme de 3x à  A puisque le jeu n’est pas répété. A sait cela et donc il sait qu’il n’a pas intérêt à donner quoique ce soit à B et il doit donc garder pour lui la somme initiale de 10$. Ce résultat est collectivement sous-optimal (collectivement, le mieux serait que l’intégralité des 10$ soit multipliée par 3, peu importe ensuite le partage entre les joueurs) mais il est clair que ni le don, ni la communication ne devraient rien changer à cela*.

Les résultats de l’étude montrent pourtant deux choses : le don seul n’accroit que faiblement l’efficacité de la relation (c’est à dire la somme versée par A à B) et que c’est lorsque la communication seule est possible que la relation débouche sur les meilleures résultats, y compris par rapport à la situation où communication et don sont simultanéments possibles. Comme l’indique Dillow, ce résultat confirme des études précédentes autour du jeu du dictateur qui montraient déjà que la communication renforçait la coopération. L’étude présente suggère que le don peut induire un effet d’éviction (notamment, les joueurs qui ont fait un don rendent beaucoup moins ensuite) et surtout que la communication gratuite peut générer de la confiance en diffusant l’idée parmi les joueurs qu’ils participent à une transaction qui peut être potentiellement mutuellement bénéfique pour eux.

Ce dernier résultat est le plus intéressant. Comment expliquer que la communication (qui ici prend une forme rudimentaire) puisse modifier ainsi le comportement des joueurs alors même qu’elle ne véhicule aucune information qui peut être considérée comme fiable ? Des auteurs comme Cristina Bichierri suggèrent que la communication permet d’activer chez les individus concernés des « scripts » en générant chez eux des associations d’idées. Ces scripts sont des descriptions contextuelles de la situation et, à leur tour, vont rendre saillante une norme sociale associée à ces scripts. Cette norme sociale va ensuite induire une convergence des anticipations et donc pousser les individus à suivre la norme (moyennent dans certain cas l’hypothèse que les individus ont une préférence conditionnelle pour la conformité).

Cette explication est intéressante car elle suggère que la communication permet aux individus de générer une compréhension commune de la situation, en clair de savoir qu’ils interprètent tous la situation de la même manière. Cette compréhension commune a pour conséquence de rendre une norme (donc une forme particulière d’institution) saillante et, surtout, de faire en sorte que cette saillance soit publique, c’est à dire connue de tous. En ce sens, les institutions pré-existantes rendent saillants certains faits sociaux (ou faits naturels éventuellement) et la communication donne aux individus une interprétation commune de la situation qui elle-même active la saillance de certaines institutions. C’est un point que j’ai essayé de développer dans ce working paper qui relie le phénomène de saillance au concept d’encastrement, notamment en s’appuyant sur la théorie du common knowledge de Lewis (tous les commentaires sont les bienvenus, bien entendu) :

The Institutional Dimension of Salience

L’idée dans ce papier est de montrer que la salience est un fait public (c’est à dire qui repose sur l’intersubjectivité) et que pour que la saillance d’une entité ou d’un fait (comme celle d’une norme) agisse sur nos anticipations, il faut que l’on soit suffisamment confiant dans le fait que les autres interprètent de manière similaire à nous la situation (c’est ce que j’appelle le common understanding dans le papier).

Cela dit, dans le cas précis de cette étude, il n’est pas évident que cette explication soit totalement juste. Après tout, il n’existe pas de manière non équivoque de normes ex ante se rapportant au jeu de l’investissement. De plus, la phase de communication est pour le moins rudimentaire. Une explication (plus complémentaire qu’opposée) serait de considérer que la phase de communication suscite chez les joueurs une forme de raisonnement collectif (« we-reasoning ») et c’est d’ailleurs plus ou moins ce que suggèrent les auteurs lorsqu’ils écrivent “a key to building a trusting relationship is in conveying the idea that both players are entering a mutually beneficial transaction that will result in both of them being better off.” Dans ce papier, Raul Hakli et al. indiquent que le « we-reasoning » comporte trois étapes (respectivement WR1, WR2 et WR3) : le première étape consiste à l’élaboration collective de la matrice de gains; autrement, au cours de cette étape, les joueurs communiquent (au sens propre ou au sens figuré) afin de rendre common knowledge les éléments qui définissent le jeu et notamment les préférences de chacun et éventuellement les préférences collectives. La deuxième étape consiste pour les joueurs à former une intention commune pour atteindre un objectif collectif et enfin, la troisième étape consiste dans la réalisation de cette intention commune. En clair, en envoyant un message au joueur A, le joueur B communique sa représentation de la situation et éventuellement ses intentions. Sur un plan purement stratégique, ces informations n’ont pas de valeur mais elles peuvent modifier la perception du jeu par le joueur A. Par exemple, plutôt que de se représenter le jeu au travers d’une matrice de gains individuels du type

      B  
    Ne rien rendre   Rendre la moitié
  Ne rien donner 10 ; 0   10 ; 0
A Donner 5$ 5 ; 15   12,5 ; 7, 5
  Donner 10$ 0 ; 30   15 ; 15

 et où le seul équilibre est [ne rien donner ; ne rien rendre], le joueur A peut se représenter la situation (au sens de « to frame ») uniquement au travers des gains collectifs de l’équipe qu’il forme avec le joueur B :

      B  
    Ne rien rendre   Rendre la moitié
  Ne rien donner 10   10
A Donner 5$ 20   20
  Donner 10$ 30   30

ce qui le conduit logiquement à tout donner à B. Tout le problème est de savoir dans quelle mesure la communication dans l’étape WR1 peut permettre la formation d’une intentionnalité jointe (phase WR2). Quoiqu’il en soit, comme dans l’explication précédente, l’étape cruciale est la formation d’une compréhension commune de la situation (raison pour laquelle j’indique dans le papier que le « common understanding » implique une forme de raisonnement collectif). Tout cela nous indique en tout cas que si la théorie des jeux se définit comme l’outil mathématique qui permet d’étudier la dimension stratégique des interactions, elle doit être complétée (mais peut aussi contribuer à le développer) d’un cadre théorique permettant de comprendre la dimension interprétative de ses mêmes interactions.

* Dans le cas du don, ce n’est pas tout à fait vrai : si l’on considère que les joueurs ne connaissent pas avec certitude les préférences de l’autre, le don initial de B peut servir de signal permettant à B d’indiquer à A ses préférences altruistes. Cela dit, ce signal peut lui-même être sujet à une manipulation stratégique de la part du joueur B.

3 Commentaires

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3 réponses à “Not so cheap talk

  1. J-E

    Intéressant, même si comme souvent j’aimerais bien voir si le résultat tient encore si des milliers de dollars étaient en jeu, comme dans les décisions économiques un peu significatives (critique facile, d’accord).

    Petite précision : il y a de nombreux contextes dans lesquels le cheap talk change selon la théorie le résultat du jeu, mais ça nécessite de l’information imparfaite ou une multiplicité d’équilibres par exemple.

    • C.H.

      Critique facile mais qui est récurrente… et justifiée. Je ne suis pas sûr que l’on ait une réponse claire un jour.

      (pour le cheap talk, oui c’est vrai, même si dans le cas présent il n’y a qu’un seul équilibre)

  2. montener

    Deux questions :

    Tout d’abord , si j’ai bien lu , ce jeu n’est pas répété dans le temps. Par conséquent , on ne pourrait pas imaginer l’hypothèse selon laquelle , en multipliant à l’infini le nombre de parties entre les deux joueurs , il pourrait se créer in fine , une situation où chacun des deux joueurs pourrait tester  » la crédibilité de l’autre » et installer une confiance mutuelle dans l’échange ?

    Seconde question , avez-vous déjà envisagé ( ou étudié ) le rôle que pourrait jouer dans ce cadre , non par la norme sociale , mais la règle juridique. Cette dernière ne serait-elle pas la ( meilleure )solution pour créer un cadre de confiance mutuelle ?

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