Sur l’émergence… encore

C.H.

Ceux qui sont intéressés par les problèmes autour du concept d’émergence peuvent aller lire ce billet de Daniel Little qui pose la question cruciale (abordée dans mon billet) de la manière dont une entité peut acquérir un pouvoir causal autonome non réductible aux parties qui le constituent et le causent. Little indique que le souci de lier émergence et pouvoir causal autonome découle du fait que l’on ne doit pas pouvoir dériver un tout émergent de ses parties :

A square figure is composed of four lines; the figure possesses area, whereas the lines do not. Sugar is sweet, but its component parts — carbon, hydrogen, oxygen — are not. So is « sweetness » an emergent property? Apparently it is not; because the sweetness of the compound can in fact be explained by the knowledge we have of the chemistry of the components, their molecular bonds, and the human sensors that register « sweetness. » The property of sweetness can be derived from knowledge of the basic chemistry and the workings of the sensory system. So sweetness can be « reduced » to facts about the molecule and the sensor. It is not a novel causal power.

Ceux qui ont lu mon précédent billet sur la question savent que cet argument me pose problème. Le terme « dériver » est ambigü et demanderait à être préciser. Si l’on ne veut pas tomber dans une explication métaphysique de l’émergence, il faut admettre que toutes les propriétés de l’entité émergente (notamment ses propriétés causales) sont dérivables des parties et de leur interaction qui forment cette entité. La fin du billet de Little est intéressante car elle montre la tension permanente entre une conception épistémologique et une conception ontologique de l’émergence :

I suggested above that the concept of explanatory autonomy might work better than emergence. So what is a good definition of « relative autonomy » of causal powers at one level or another, with respect to the underlying entities? I think there are many areas of the sciences where we identify a set of causal processes that are sufficiently regular and predictable, that we don’t feel obliged to drop down to the next level in order to achieve an adequate explanation. A level is « explanatorily autonomous » if entities at that level conform to a regular set of causal relations. Thinking of the brain as a computing system is an example. If we analyze the visual system in terms of a set of receptors, aggregators, detectors, analyzers, etc., and if this model allows us to explain and predict the organism’s perceptual capacities (including mistakes), then we don’t need to have a full theory of the neurophysiology that underlies. On this example, « perception as computational system » is relatively autonomous with respect to the underlying neurophysiology.

Little prend comme critère de l’émergence le fait qu’une entité est un pouvoir d’explication autonome, autrement dit on peut utiliser cette entité pour expliquer un phénomène sans avoir besoin de faire référence aux parties qui composent cette entité. Il s’agit bien d’un critère épistémologique (qui est relatif au rapport entre le sujet et l’objet) et non ontologique puisqu’il ne nous dit rien sur la nature du phénomène émergent. Je pense, pour ce qui concerne sociaux, que le double critère de causalité intersubjective descendante et de relation constitutive est une bonne manière de compléter cette conception épistémolgique par une conception ontologique.

Prenons l’exemple d’un client d’une banque. Dans sa relation avec la banque, le client va voir son comportement influencé (au sens causal) par celle-ci. La plupart du temps, en sciences sociales, la banque sera perçu comme un agent autonome, l’économiste l’identifiant par exemple avec une fonction objectif. Ce qui veut dire que la banque satisfait au critère épistémologique posé par Little. Mais fondamentalement, la banque comme toute autre organisation n’est rien d’autre qu’un ensemble de croyances et d’anticipations croisées qui fait que chacun sait que chacun sait que chacun… va se comporter d’une certaine manière. La banque acquiert un pouvoir causal du fait de la convergence des croyances vers un certain point : si en tant que client je n’honore pas ma dette, je sais que mon banquier me sanctionnera parce que je sais que c’est ce que sa hiérarchie attend de lui, que je sais que le niveau hiérarchique encore supérieur attend cela… et in fine parce que je sais que d’autre organisations et individus (la justice et les juges, la police) me sanctionneront. On a bien une causalité descendante intersubjective. Par ailleurs, on ne peut expliquer et comprendre le comportement spécifique de l’employé de banque ou du client de la banque si l’on fait abstraction de cette relation avec la banque. La catégorie même d’ « employé de banque » est constituée de certaines normes et règles consubstantielles à ce qu’est une banque. En ce sens, il y a aussi une relation constitutive entre la banque et les parties qui composent celle-ci.

4 Commentaires

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4 réponses à “Sur l’émergence… encore

  1. elvin

    Intéressant. Il me semble que la clef du raisonnement est bien en effet dans la distinction entre :
    – le niveau ontologique, qui concerne la réalité, et où on parle de pouvoir causal
    – le niveau épistémologique, qui concerne la représentation de la réalité, et où on parle de pouvoir explicatif.

    Je dirais qu’une entité collective réelle ne peut pas « acquérir un pouvoir causal autonome non réductible aux parties qui le constituent et le causent », mais que dans certains raisonnements, elle peut être représentée par une entité fictive dotée d’un pouvoir causal autonome. Toujours la différence entre la réalité et le modèle…

    De plus, les « raisonnements » dont il s’agit ne sont pas seulement ceux de l’économiste ou du sociologue, mais aussi de l’individu ordinaire, par exemple le client d’une banque, dont les actions sont déterminées au sens strict non pas par la réalité de la banque, mais par la représentation qu’il s’en fait.

    Donc la confusion ontologique-épistémologique existe aussi dans la tête du commun des mortels. Raison de plus pour que les « scientifiques » la fassent de façon rigoureuse.

  2. gdm

    @CH
    Je n’accroche pas du tout avec votre interprétation, ou avec votre analyse, du comportement d’un employé de banque. Le mandat, le bien banal mandat, suffit à expliquer le comportement de l’employé de banque.

    Le « pouvoir causal autonome » serait alors, en termes simples, un mandat pour agir. L’analyse juridique ordinaire du mandat suffit à expliquer le cheminement du « pouvoir », c’est a dire du droit à agir, et de l’information.

    Le directeur Général est mandaté par chaque actionnaire pour gérer leurs investissements. Le directeur est habilité à parler et à décider au nom de chaque actionnaire. Le directeur sous-mandate l’employé de banque en lui confiant la mission d’exprimer la volonté de la banque en ce qui concerne sa fonction. Cet employé de banque a ainsi reçu un mandat pour agir. Et il l’exécute.

    Ainsi, il n’existe aucune « entité » abstraite. Ou plutôt, une société commerciale apparaît comme une entité, apparaît une « personne morale ». La raison est que, pour les tiers, elle s’exprime, elle émet des contrats, elle paye, elle reçoit de l’argent, elle répond devant un tribunal.

    En un mot, la société commerciale se comporte comme tout autre agent économique.

  3. Gu Si Fang

    Avec retard…

    Un exemple que j’aime bien et qui est dû à Searle : la théorie des fluides étudie l’eau comme un liquide incompressible, visqueux, etc. ; la mécanique quantique étudie la molécule d’eau, qui n’est ni incompressible, ni visqueuse, etc. Le verre d’eau a des propriétés qui ne découlent pas des propriétés des molécules individuelles. Mécanique des fluides et mécanique quantique sont deux théories causales, mais épistémologiquement séparées.

    Searle donne cette image dans un cours sur la conscience, mais la métaphore est parlante dans de nombreux autres domaines.

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