Neuroéconomie : quelle utilité ?

C.H.

David Levine propose une intéressante réflexion autour de la neuroéconomie et plus largement autour de la pertinence de l’économie comportementale. Il est en fait très peu question de neuroéconomie dans l’article, qui est plus l’occasion pour Levine de revenir sur le débat récurrent entre partisans de l’économie comportementale et défenseurs d’une conception plus standard de l’individu en économie. Il y a beaucoup de points importants abordés dans l’article et je ne peux les discuter tous. Je renvoie à ce billet de Emrah Aydinonat pour une réflexion sur l’analogie avec le fonctionnement d’un ordinateur que Levine fait à la fin de l’article pour indiquer le peu d’utilité, pour les économistes, de savoir comment fonctionne le cerveau humain.

Je ne discuterai pas non plus les premières parties de l’article qui soulignent, à juste titre, que certains mécanismes institutionnels spécifiques peuvent neutraliser les biais comportementaux des agents, notamment si ceux-ci ont la possibilité d’apprendre. Ce sont notamment les travaux de Vernon Smith qui montrent que l’existence de biais cognitifs n’empêchent pas forcément l’émergence d’une rationalité écologique. De ce point de vue, cette branche de l’économie expérimentale nous rappelle que les institutions comptent, enseignement pour le moins fondamental. Plus généralement, Levine appartient à un courant théorique qui souligne l’importance des mécanismes d’apprentissage permettant à des individus rationnels  d’apprendre progressivement à se comporter de manière optimale, tout en soulignant qu’il est tout à fait possible que persiste durablement des croyances erronées concernant les comportements situés hors du sentier d’équilibre, persistance qui s’explique tout simplement par le fait que les croyances ne sont jamais actualisées puisque le nœud correspondant n’est jamais atteint (cela correspond au concept de self-confirming equilibrium développé notamment par Levine avec Drew Fudenberg). L’article présente également d’autres raffinements théoriques (concepts de ε-equilibrium et de quantal response equilibrium) qui permettent de faire coller les prédictions d’une théorie basée sur l’hypothèse de rationalité des agents avec les résultats expérimentaux, rendant ainsi superflues (aux yeux de Levine) les thèses de l’économie comportementale.

Il y a une partie de l’article de Levine qui m’intéresse plus particulièrement. Dans la section 7, Levine insiste sur le fait que la théorie traditionnelle (comprendre, fondée sur la conception standard de l’individu rationnel) peut tout à fait rendre compte d’une krach boursier sans postuler une quelconque forme d’irrationalité. Par ailleurs (résultat qui découle directement de l’hypothèse d’anticipations rationnelles), le fait de pouvoir rendre compte d’un tel krach n’implique pas de pouvoir le prédire, bien au contraire. Ce passage est particulièrement intéressant :

The situation in a market panic is similar. Suppose you turn on the television and notice the Chairman of the Federal Reserve Board giving a speech indicating that the financial sector is close to meltdown. It occurs to you that when this happens, stocks will not have much value. Naturally you wish to sell your stocks – and to do so before they fall in price, which is to say, to sell before everyone else can rush to sell. So there is a “panic” as everyone rushes to sell. Individual behavior here is rational – and unlike the rushing to the exits where more lives would be spared if the exodus was orderly, in the stock market there is no real harm if people rush to sell rather than selling in an orderly way.

 On peut décrire cette interaction comme une forme de jeu de l’assurance, en l’occurrence :

  Vendre Ne pas vendre
Vendre 5 6
Ne pas vendre 0 10

 Si les autres agents sur le marché financier ne vendent pas, alors il ne faut pas vendre. Mais si les autres vendent, il faut suivre le mouvement. Maintenant, en reprenant l’exemple de Levine, imaginons que j’entende à la TV Bernanke annoncer qu’il va y avoir un krach. Si cette annonce me laisse penser qu’elle va conduire les autres agents à vendre parce que chacun pense que tout le monde va réagir ainsi, alors effectivement il est rationnel pour moi, étant données mes croyances et mes préférences, de vendre. En fait, « Vendre » devient alors un équilibre corrélé : si j’observe un signal public P et que j’anticipe que les autres vont réagir à ce signal d’une certaine manière, alors j’adopte la meilleure stratégie étant donnée cette croyance. Formellement, je choisi la stratégie si dans l’ensemble S telle que :

u(si|P) > u(s-i|P)

Levine utilise cet exemple pour montrer qu’une « panique » n’a rien d’irrationnelle et qu’une théorie basée sur les « esprits animaux » et autres concepts exotiques n’est pas nécessaire. Autrement dit, avoir des connaissances sur la psychologie des individus ou le fonctionnement des individus ne serait pas nécessaire. Je pense qu’en fait ce n’est pas exactement le cas. Tout l’exemple donné par Levine repose sur une hypothèse implicite : les individus forment des croyances mutuellement compatibles sur la manière dont chacun va réagir à l’annonce du directeur de la Fed, à savoir au signal public P. Mais comment les individus en viennent-ils à former ces croyances ? Le signal public P est généré par un évènement E, en l’occurrence le fait de voir Bernanke à la TV. Cet évènement E est un indicateur qui rend le signal P prescrivant un certain comportement common knowledge, soit formellement :

P(E) = KiE^Ki[KjE] –> Ki[KjP]

En langage courant, P(E) est une proposition qui nous indique que si i a observé E et qu’il sait que j a observé E, alors i sait que j connait P, ceci pour tous les individus i, j de la population. L’indicateur E est aussi parfois qualifié de frame, autrement dit il s’agit d’un évènement qui conduit les individus à se représenter la situation d’une certaine manière et à former des croyances spécifiques. Pour que la proposition P(E) soit valide, quatre conditions doivent être satisfaites :

E –> KiE                 (1)

KiE –> KjE                 (2)

KiE –> KiP                 (3)

KiP –> Ki[KjP]          (4)

 La première condition est évidente. La seconde condition nous indique que si i a observé E, il sait que j a observé E également. Dans le cas de notre exemple, cela semble raisonnable. La troisième nous indique que si i sait E, alors il sait P. C’est le phénomène de framing proprement dit, et cela repose déjà sur un mécanisme (socio)psychologique implicite. Enfin, la condition 4 revient à faire l’hypothèse que tous les individus raisonnent de la même manière et que chacun pensent cela, de telle sorte que P est common knowledge. Les conditions 3 et 4 nous indiquent donc que le fait pour moi d’observer Bernanke m’amène à penser que tout le monde va réagir de la même manière à son intervention et que cela est common knowledge.

Il me semble avoir décrit l’essentiel de la machinerie épistémique derrière l’émergence d’un équilibre corrélé.  Comme on peut le voir, la convergence des croyances n’a rien d’évidente, même si dans cette exemple précis tout cela semble naturel. Ce que je veux souligner, c’est que derrière cet exemple en apparence simple, se cachent plusieurs présupposés sur la psychologie des individus et sur la manière dont ils se représentent l’interaction à laquelle ils prennent part. L’économie comportementale et la neuroéconomie, dans la mesure où elles pourraient nous permettre de mieux comprendre ces mécanismes, ont alors une véritable utilité. En l’occurrence, il s’agit de comprendre comment des phénomènes de saillance et des points focaux peuvent émerger. Il y a incontestablement une dimension psychologique qui intervient. Cela dit, la saillance n’est pas un phénomène purement psychologique mais aussi institutionnel. De ce point vue, les institutions comptent, mais pour des raisons différentes (et complémentaires) de celles soulignées par Levine : ce sont elles qui contribuent à construire les indicateurs E en nous fournissant des cadres interprétatifs communs. D’où l’idée de lier saillance et encastrement comme je l’avais suggéré dans un billet il y a quelques temps.

Pour finir, on peut noter que Levine finit son article en proposant une division du travail : pour ce qui est d’étudier la formation des croyances et des modes de raisonnement, l’économie standard est performante. En revanche, l’économie comportementale (et la neuroéconomie) aurait son mot à dire sur la formation des préférences. Si l’on considère qu’un problème de décision D (stratégique ou non) est définit par l’ensemble A des actions possibles, les croyances B sur les différents de la nature et l’ensemble C des conséquences en fonction de A et B (i.e. D : A x B –> C), les phénomènes de framing et de saillance contribuent à  probablement définir D dans son ensemble, et pas seulement les préférences (comme semble le suggérer Levine) ou B (comme j’ai essayé de le montrer ici). Notamment, le framing contribue à définir la manière dont les individus définissent et perçoivent l’ensemble A d’actions à leur disposition. L’utilité de l’économie comportementale est donc plus large que ne le suggère Levine.

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