Réciprocité forte, coopération et institutions

C.H.

L’évolution de la coopération tant chez les animaux que chez les humains est un sujet qui intéresse les biologistes comme les économistes. Parmi les approches concurrentes qui s’intéressent à ce phénomène, le programme de recherche de la réciprocité forte (strong reciprocity) connait un développement significatif depuis quelques années. Une bonne synthèse des recherches s’y inscrivant se trouve dans l’ouvrage Moral Sentiments and Material Interests publié en 2005. La thèse de la réciprocité forte postule que la coopération a pu évoluer d’une part parce que les individus ont une prédisposition à la coopération conditionnelle (ils coopèrent si les autres coopèrent) et d’autre part parce qu’une partie des individus est prédisposée à punir ceux qui violent les normes sociales même si les punisseurs encourent un coût qu’ils ne pourront pas recouvrer. Un certain nombre de travaux tant empiriques que théoriques tendent à montrer que cette forme particulière de réciprocité a pu évoluer au niveau culturel, notamment au travers de la sélection de groupe.

L’idée théorique de base est la suivante (cet article de Boyd et al. présente un modèle formel accompagné de simulations numériques) : imaginons une population composée d’un grand nombre d’individus jouant de manière répétée un dilemme du prisonnier avec à chaque fois deux joueurs pris au hasard. Etant donné le grand nombre de joueurs, les stratégies de réciprocité conditionnelles classiques (comme le « tit-for-tat ») ne peuvent permettre à la coopération de se diffuser dans la population que pour des valeurs irréalistes des différents paramètres (pas d’erreurs, facteur d’actualisation très élevé). Cependant, si on donne la possibilité aux joueurs de punir (avec un coût strictement positif pour eux) ceux qui font défection, alors on peut imaginer que faire défection n’est plus intéressant. Le problème est qu’il n’est rationnellement (et évolutionnairement) jamais dans l’intérêt d’un joueur d’en punir un autre puisque le gain individuel d’un tel acte est nul et qu’il comporte un coût positif. On peut imaginer que les joueurs puissent punir les individus qui ne punissent pas un défecteur, mais on tombe alors dans un problème de régression infinie puisque personne n’a intérêt à punir quelqu’un qui n’a pas puni un défecteur. L’enjeu théorique est donc de savoir si des individus ayant une prédisposition pour punir les défecteurs peuvent malgré tout survivre ; autrement dit, la stratégie « coopérer et punir » peut-elle évoluer ? Je ne rentre pas dans le détail du modèle et des simulations mais la réponse est oui. L’intuition est que bien qu’un coopérateur-punisseur soit évolutionnairement désavantagé par rapport à un coopérateur simple, son désavantage sera minime si la proportion de défecteur dans la population est faible (puisqu’ils n’auront pas souvent à punir). Bien entendu, à terme, des défecteurs doivent apparaitre puisque une fois que la ratio coopérateur-simple/coopérateur-punisseur dépasse un certain seuil, il devient à nouveau intéressant de faire défection. C’est ici qu’intervient la sélection de groupe : les groupes où le niveau de défection est faible sont plus performants et, par conséquent, vont croître et se disséminer plus rapidement. Si le coût supporté par les punisseurs n’est pas trop élevé, la sélection inter-groupes sera plus forte que la sélection intra-groupe et la part de défecteur dans la population totale tendra vers 0.

Un certain nombre de travaux expérimentaux. Cet article de Fehr et Gächter montre par exemple que dans le cadre d’un jeu du bien public, un certain nombre de sujets exhibent une propension à punir ceux qui ne contribuent pas et contribuent ainsi à maintenir un taux élevé de coopération. Des travaux ethnographiques sont également souvent cités comme venant à l’appui de la thèse de la réciprocité forte (cet ouvrage de Sober et Wilson est souvent cité notamment).

Ce qui est intéressant et troublant avec la thèse de la réciprocité forte est qu’elle évacue largement le rôle des institutions. En effet, elle revient à défendre la thèse que les individus ont une prédisposition à la coopération indépendamment du contexte institutionnel dans lequel s’insèrent les interactions. Par ailleurs, les mécanismes psychologiques sous-jacents à cette prédisposition ne sont pas étudiés : on ne sait pas comment et pourquoi la prédisposition à la coopération est activée sur un plan cognitif et neuronal. Cela s’explique par le fait que les travaux sur la réciprocité forte s’appuie sur le cadre théorique standard de l’économie, lequel repose lui-même sur une forme de « folk psychology » basée sur des concepts (préférences, croyances) qui n’ont pas d’existence en psychologie. En clair, la thèse de la réciprocité forte relève du même « généralisme évolutionnaire » que l’on retrouve dans les travaux d’autres philosophes et économistes comme Skyrm, Binmore ou Alexander : le généralisme évolutionnaire se borne à constater les propriétés adaptatives de certains comportements dans un ensemble de situations donné en fonction de certains critères (valeur sélective, utilité espérée) sans pour autant chercher à expliquer les mécanismes psychologiques ou neuronaux qui amènent les individus à adopter se comportement. Bref, la thèse de la réciprocité forte s’intéresse aux causes ultimes, pas aux causes de proximité.

Il est exagéré de dire que la thèse de la réciprocité forte ignore le rôle des institutions puisque ces dernières sont nécessaires pour invoquer l’hypothèse de sélection par le groupe (ce qui explique pourquoi cette dernière est moins recevable en ce qui concerne l’évolution génétique). Toutefois, elles n’interviennent qu’en second plan. En soi, ce n’est pas rédhibitoire même si l’on peut penser qu’expliquer la coopération humaine sans accorder un rôle primordial aux institutions reste insatisfaisant. Les choses se corsent toutefois lorsque l’on s’aperçoit que le support empirique à la thèse de la réciprocité forte est particulièrement mince. Dans ce brillant article, Francisco Guala montre que les études ethnographiques et anthropologiques que les partisans de la thèse de la réciprocité forte invoquent eux-mêmes ne corroborent pas cette dernière. En effet, il apparait que l’hypothèse de « punition altruiste » n’est presque jamais vérifiée : ou bien la punition n’impose pas coût à celui qui l’inflige (comme c’est le cas des moqueries qui s’avèrent être un des principaux moyens de contrôle social dans les société primitives), ou bien il en tire un intérêt direct. Quant aux travaux expérimentaux, s’ils démontrent bien l’existence d’une forme de réciprocité forte dans les conditions de l’expérience, ils ne permettent pas d’inférer que cette propension est générale. Notamment, le fait que dans la plupart des expériences on ne donne pas la possibilité à celui qui est puni de répondre à son tour limite considérablement la portée des résultats.

En fait, il apparait que dans l’histoire des sociétés humaines, la coopération a été mise en place et maintenue par le biais d’institutions instaurant les conditions propices au développement de la réciprocité faible, ou encore du mal-nommé « altruisme réciproque » : la coopération mutuelle est l’un des équilibres possibles d’une interaction répétée si la probabilité que cette dernière prenne fin à un moment donné est faible. Guala prend l’exemple d’une étude de Marco Casari sur l’institution de la Carte di Regola en Italie du nord entre 1200 et 1800 pour montrer que c’est l’élaboration d’institutions spécifiques qui a permis la coopération. Les travaux de Greif ou d’Aoki sont encore plus exemplaires sur ce plan. Cela tend à indiquer que l’évolution de la coopération repose en fait sur la mise en place de configurations institutionnelles adéquates permettent le développement de formes de réciprocité essentiellement indirectes. La réciprocité indirecte est  fondée sur des mécanismes de réputation et on peut retracer son évolution au travers de modèles dits de « good-standing ». Une version simple est la suivante : prenez une population composée d’un grand nombre d’individus se rencontrant aléatoirement pour jouer un dilemme du prisonnier. La règle est la suivante : tant qu’un individu coopère avec un joueur en « good-standing », il est lui-même en « good-standing ». S’il fait défection avec un joueur en « good-standing », il devient alors en bad-standing. Un individu en bad-standing peut récupérer sa réputation en coopérant de nouveau. On peut facilement montrer que la stratégie [toujours coopérer face à un joueur en good-standing ; faire défection face à un joueur en bad-standing] est évolutionnairement stable (même si elle n’est pas la seule). Si les institutions en place permettent de produire une information fiable sur le statut des individus, la réciprocité indirecte peut évolueret  instaurer la coopération.

Pour synthétiser, tandis que la thèse de la réciprocité forte postule que la coopération a évolué par des mécanismes décentralisés et couteux de punition, la littérature ethnographique et historique suggèrent que ce sont les institutions, en centralisant et en minimisant les coûts liés à la punition, qui ont joué un rôle majeur. A cela s’ajoute que les notions mêmes de « coopération » et de « défection » sont subjectives. Elles dépendent de normes et conventions qui, elles-mêmes, sont le produit des institutions.  

2 Commentaires

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2 réponses à “Réciprocité forte, coopération et institutions

  1. elvin

    Quelques commentaires, portant sur trois phrases du même paragraphe :

    « Ce qui est intéressant et troublant avec la thèse de la réciprocité forte est qu’elle évacue largement le rôle des institutions. »
    Toujours la même question ; cette thèse concerne-t-elle la réalité (« DANS LES PHÉNOMÈNES RÉELS ÉTUDIES, les institutions ne jouent aucun rôle »), auquel cas elles est de toute évidence fausse.
    Ou fait-elle partie de la définition de l’étude (« POUR LES BESOINS DE CETTE ÉTUDE, nous ne nous intéressons pas au rôle des institutions – abstraction non-precisive) ou « POUR LES BESOINS DE CETTE ÉTUDE, nous faisons l’hypothèse que les institutions ne jouent aucun rôl – abstraction précisive) ?

    « En effet, elle revient à défendre la thèse que les individus ont une prédisposition à la coopération indépendamment du contexte institutionnel dans lequel s’insèrent les interactions. »
    L’un n’empêche pas l’autre. Il est tout à fait possible (je crois même que c’est la réalité( que les individus aient une prédisposition à la coopération ET que les institutions jouent un rôle. Cela dit, on peut (c’et la méthode des classiques) étudier les deux séparément – cf la remarque précédente.

    « Par ailleurs, les mécanismes psychologiques sous-jacents à cette prédisposition ne sont pas étudiés : on ne sait pas comment et pourquoi la prédisposition à la coopération est activée sur un plan cognitif et neuronal. »
    Simple question de division du travail scientifique. On peut faire de l’économie ou de la sociologie en acceptant comme données les résultats fournis par d’autres disciplines, comme on peut jouer du piano ou étudier les gestes du pianiste sans se demander comment les mouvements des doigts sont « activés sur un plan cognitif et neuronal »

    « des concepts (préférences, croyances) qui n’ont pas d’existence en psychologie. »
    sans blague ? J’avais une autre idée de la psychologie…

  2. elvin

    désolé pour les fautes de frappe…
    Mais ici on ne peut ni prévisualiser ni corriger…

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