Le marché comme communauté

C.H.

Je ressors d’une série de lectures autour du concept de communauté en économie (voir ici, , ici et encore ). Avec le « prix Nobel » d’économie reçu par Elinor Ostrom en 2009, le concept de communauté connait un certain renouveau tant il est central dans les travaux de cette dernière. Cela dit, cela fait un certain temps déjà que des auteurs comme Bowles, Gintis ou Aoki ont intégré ce concept dans la boîte à outils de l’économiste.

Traditionnellement, les économistes ont eu tendance à opposer deux modes de coordination, entre autre pour résoudre les problèmes de financement des biens publics mais pas seulement : le marché et l’Etat. Les travaux d’Ostrom (entre autres) permettent de montrer qu’il existe en réalité une multitude d’autres modalités de coordination qui permettent de résoudre les problèmes de régulation de l’action collective : comment faire en sorte que les actions de chacun contribuent au bien être de tous. Ces autres modalités de coordination vont souvent dans la littérature être subsumés sous le concept de communauté. Bowles et Gintis  proposent la définition suivante de la communauté :

« By a community, we mean a group of people who interact directly, frequently, and in multi-faceted ways. People who work together are usually communities in this sense, as are some neighborhoods, groups of friends, professional and business networks, gangs, and sports leagues. The list suggests that connection, not affection, is the defining characteristic of a community. Whether one is born into a community or one entered by choice, there are normally significant costs to moving from one to another ».

Ou encore :

« By ‘community’ we mean a structure if social interaction characterized by high entry and exit costs and non-anonymous relationships among members ».

La communauté est ainsi définie comme un troisième mode d’organisation des interactions aux côtés du marché et de l’Etat (et peut être faudrait-il mettre la firme quelque part, même si c’est peut être une forme de communauté). Tandis que le marché et l’Etat se caractériseraient par une impersonnalité des relations dans un sens wébérien (le marché et l’Etat sont le produit du processus de rationalisation), la communauté serait fondée à la fois sur des relations personnelles et répétées. On obtient alors la typologie suivante :

 

  Ephémère Durable
Impersonnelle Marchés Etats
Personnelle   Communautés

Marché et communauté sont donc radicalement opposés. On retrouve dans les travaux de certains sociologues comme Ferdinand Tönnies l’idée évolutionniste selon laquelle la communauté tend à laisser place à la « société », cette dernière se caractérisant par une domination des sociétés contractuelles. La même idée peut également se trouver chez Karl Polanyi avec la thèse de la grande transformation et du double-mouvement : le développement des relations marchandes entraîne la destruction des liens communautaires et génère, en retour, une réaction communautaire pouvant prendre les formes les plus nauséabondes comme le nazisme et le fascisme.

Le renouvellement du concept de communauté par les économistes vient contester, au moins partiellement, cette thèse. Chez Polanyi ou Tönnies, marché et communauté sont substituables : le développement de l’un se fait nécessairement au détriment de l’autre. On va retrouver dans les travaux d’auteurs tels que Gintis, Bowles ou Aoki  l’idée d’une complémentarité possible entre marché et communauté. Lorsque les contrats sont incomplets et qu’il y a des externalités, les normes communautaires peuvent permettre d’améliorer l’efficience du marché en développant la confiance (capital social) et en facilitant le partage d’information. La communauté peut résoudre des problèmes que ni l’Etat ni le marché ne peuvent résoudre. Cela ne revient pas à nier la possibilité d’un effet d’éviction, qui peut exister également d’ailleurs entre l’Etat et la communauté (tant des dispositifs marchands qu’étatiques peuvent, dans certains cas, diminuer la force des relations communautaires), mais ouvre la voie à une thèse qui révise radicalement la « théorie de l’histoire » de Polanyi et al. : bien souvent, le développement de relations marchandes n’est possible que s’il existe déjà certaines relations communautaires. L’une des forces de la communautés est notamment de résoudre des problèmes d’information lorsque les contrats sont incomplets. Plusieurs caractéristiques expliquent cela :

  • Fréquence des interactions
  • Incitation à chercher de l’affirmation sur les caractéristiques des autres membres de la communauté
  • Punition des comportements anti-sociaux  

On retrouve dans cette littérature également l’idée qu’il peut exister des « défaillances de communauté ». Les travaux d’Avner Greif montrent par exemple comment l’organisation de la communauté des marchands d’Afrique du nord en coalitions aux 11ème et 12ème siècle a certes permis de développer le commerce mais a dans le même temps considérablement freiné la mise en place d’échanges avec d’autres communautés. Dans la mesure où la stabilité d’une communauté repose sur la répétition des interactions et la personnalité des rapports sociaux, les relations économiques avec les « étrangers » sont potentiellement nuisibles. Il en résulte une fermeture et une ségrégation qui, sur un plan économique, peut avoir des effets désastreux : en limitant sa taille, une communauté n’est pas en mesure d’exploiter les gains liés aux échanges et de développer la division du travail. Sur un plan social et culturel, certaines normes communautaires peuvent aussi apparaitre comme condamnables.

Cette littérature est incontestablement intéressante et participe d’un renouvellement déjà bien entamé de la manière dont les économistes conçoivent le rapport entre l’économie (le marché) et le reste de la société. La thèse de la complémentarité entre communauté et marché n’est rien d’autre qu’une réactualisation du concept d’encastrement que connaissent bien les sociologues. Il y a malgré tout un aspect conceptuel qui me dérange et que je vais essayer d’expliciter dans ce que suit.

Les auteurs contribuant à cette littérature ont une définition très wébérienne de l’Etat et du marché comme lieux par excellence des relations impersonnelles. Si on s’intéresse plus particulièrement au marché, on se rend compte que celui-ci est définit comme l’institution qui régule les interactions économiques par la mise en place de contrats complets. Cette hypothèse de complétude est importante puisque c’est précisément l’incomplétude des contrats qui explique que marché et communauté puissent être complémentaires. Il n’échappera à personne que des contrats marchands complets, il en existe peu, voire aucun. En ce sens, il n’existe pas de marché stricto sensu, ce concept n’est qu’un idéal-type. Il en va alors de même pour le concept de communauté (et d’Etat). Néanmoins, d’une part je ne suis pas sûr que les contributeurs à cette littérature entendent leur concept de manière idéal-typique et, d’autre part, entendre le marché comme un idéal-type me semble problématique.

Opposer le marché et la communauté, même pour démontrer leur complémentarité, me semble conduire  à une vision très caricaturales des relations marchandes. Pour dire les choses autrement : alors qu’il n’existe pas de marché avec contrats complets, nos économies sont constituées de marchés qui fonctionnent correctement et ceci bien qu’il soit difficile d’identifier distinctement des relations marchandes des communautés. Les marchés fonctionnent non parce qu’ils sont complétés par des communautés mais parce qu’ils sont des communautés : les relations communautaires sont constitutives de très nombreux marchés et en ce sens, les relations marchandes présupposent une dimension communautaire.

Avant d’essayer de préciser un peu les choses, je soulignerai que cette conception n’est pas nouvelle mais que l’on peut la retrouver par exemple chez Max Weber. Weber discute de quelques pages dans le second tome d’Economie et société. On sait que Weber, s’inspirant de Tönnies, distingue ce qu’il appelle la « communalisation » de la « sociation ». Dans une relation sociale de type communalisation, chaque individu oriente son action suivant un sentiment d’appartenance à une communauté. L’identité communautaire ou sociale de l’individu est décisive pour comprendre son comportement. Dans le cadre de la sociation, l’activité sociale est orientée par la recherche d’un compromis entre intérêts à la fois rationnels et conflictuels, ou bien par la recherche rationnelle de la coordination dans les cas où les intérêts des différents participants ne sont pas contradictoires. Contrairement à Tönnies, Weber n’oppose pas communalisation et sociation dans le sens où, pour le sociologue-économiste allemand, toute relation sociale est à la fois communalisation et sociation, bien entendu à des degrés divers. C’est également le cas du marché puisque Weber parle notamment de « communauté de marché ». Le marché est certes sociation puisque l’action des participants sur le marché est d’abord orientée par la poursuite des intérêts de chacun. Mais une partie de l’orientation est également d’ordre communautaire car, pour orienter son action en fonction de celle des autres, cela suppose d’identifier qui sont les participants au marché. Le marché implique donc une identité communautaire.

J’avais discuté sur ce blog un passionnant article de Luigino Bruni et Robert Sugden qui soulignait la dimension sociale des relations marchandes. En s’appuyant sur le philosophe italien Genovesi, contemporain de Smith, les deux auteurs proposaient une conception de la relation marchande comme relation de réciprocité et d’assistance mutuelle. Cette conception s’opposerait à l’héritage smithien qui fonde la dichotomie entre intérêt personnel (œuvrant sur le marché) et sentiments moraux. Si l’on peut discuter du fait de savoir si Smith a réellement développé une telle dichotomie, il est en revanche incontestable qu’elle est fondatrice de nombreux travaux contemporains en économie, notamment en économie comportementale. La littérature autour du concept de communauté est également concernée.

La participation à une relation d’échange marchand implique plus que la seule impersonnalité (et la brièveté) de ce rapport social. Un très grand nombre de marché sont constitués et définis par une ou plusieurs communautés. Parmi les exemples qui me viennent à l’esprit, on peut citer le marché des jeux vidéos dont le fonctionnement repose fondamentalement sur des communautés. Ces communautés ne sont pas seulement complémentaires au marché, elles définissent le marché dans le sens où le comportement des acteurs (et notamment des producteurs de jeux vidéos) est conditionnés par l’existence de ces communautés. La communauté des joueurs de jeux-vidéos est constitutives de ce marché. Plus généralement, la réciprocité, la réputation, le capital social (la confiance) sont constitutifs de très nombreuses relations marchandes. De très nombreux marchés sont des marchés à renouvellement contingents, ce qui implique une répétition du « jeu marchand » avec en arrière plan la menace d’un non renouvellement du jeu marchand par l’une des parties. La reconnaissance par les acteurs (acheteurs comme vendeurs) de ce caractère contingent repose sur une dimension communalisante à la Weber.

Il ne s’agit pas de dire que toutes les communautés (comme un groupe d’amis) sont liées à des marchés ni même que toute relation marchande à une dimension communautaire. L’idée est plutôt de préciser que beaucoup de marchés sont des communautés, dans le sens où ils ne pourraient pas exister (ou n’auraient pas la forme qui est la leur) sans une dimension communautaire. En ce sens, et suivant Bruni et Sugden, il n’y a pas d’opposition de principe entre le marché (ou les relations marchandes) et la communauté. En un sens, la communauté est quelque chose de plus fondamental que le marché dans le sens où si l’on imagine mal les Hommes ne pas s’organiser en communauté, il est tout à fait envisageable (savoir si c’est souhaitables est une autre histoire) de se passer du marché. Sur le fond, cela ne remet pas en cause ce que raconte la littérature économique sur les communautés mais souligne que la complémentarité entre marché et communauté (tel que ces concepts sont définis dans cette littérature) n’est pas seulement possible, elle est indispensable.  

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1 commentaire

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Une réponse à “Le marché comme communauté

  1. elvin

    Encore un excellent article qui incite à réagir. Et encore une fois, les points d’accord l’emportent de loin sur les critiques.

    Je suis de plus en plus frappé par le contraste entre d’un côté ceux qui posent en principe que le marché (ou pire encore, le marché « pur et parfait ») est la référence fondamentale, et que toutes les formes d’organisation économique doivent s’analyser par rapport à lui, voire se justifier d’exister, et de l’autre ceux qui commencent par observer le monde autour d’eux pour identifier les formes d’organisation économique qui existent ou ont existé, et comprendre d’abord leurs caractéristiques et leur fonctionnement, puis leurs relations entre elles, tant sur le plan historique et géographique que sur le plan logique. Il paraît évident que des deux démarches, c’est la seconde qui est la plus « scientifique » et qui a le plus de chances d’être féconde.

    Par ailleurs, il est bien établi que dans l’évolution chronologique l’organisation en communautés est le fait premier, puisque c’est déjà l’organisation sociale des hominidés qui ont donné naissance au genre Homo, que l’Etat est apparu beaucoup plus tard (voir Olson), et enfin très récemment le marché. Mais contrairement aux thèses de Tönnies ou Polanyi, aucune de ces formes n’a supplanté ni probablement ne supplantera jamais les autres. Elles se sont ajoutées les unes aux autres, si bien que dans le monde contemporain réel, toutes ces formes coexistent et s’interpénètrent, et continuent à évoluer. Et de plus, il existe de nombreuses formes concrètes de communautés, d’Etats et de marchés.

    C’est une aberration méthodologique de vouloir expliquer les communautés à partir du marché. Il faut faire l’inverse : expliquer le marché et l’Etat à partir des communautés. De même, il est vain de vouloir choisir entre l’un et l’autre comme si ces formes d’organisation s’excluaient mutuellement, ou de chercher à dire ce qui est « mieux » dans l’absolu. C’est aussi une erreur de parler comme vous le faites de « l’économie (le marché) et le reste de la société ». L’économie-chose inclut toutes les formes d’organisation de la société et l’économie-discipline doit rendre compte de leur diversité et de leurs interactions, le marché n’étant qu’une de ces formes parmi d’autres.

    Par ailleurs, communauté et marché appartiennent à deux catégories logiques différentes. Le mot « communauté » désigne principalement un ensemble d’individus liés par certaines relations, alors que le mot « marché » désigne principalement une forme d’interaction entre individus, qui peuvent ou non appartenir à la même communauté.

    Enfin sur Smith : je pense que la dichotomie qu’on lui impute n’est qu’un choix méthodologique. La TSM et la RN sont parfaitement compatibles. Dans la première, il analyse les effets des sentiments moraux ; dans la deuxième, il analyse les effets de l’intérêt personnel ; mais dans les deux ouvrages, il sait en permanence que les deux coexistent. C’est la base de la méthode des classiques : étudier séparément les effets de chaque facteur (« ceteris paribus ») tout en sachant que, dans toutes les situations réelles, tous les facteurs opèrent simultanément.

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