L’économie selon Carl Menger

C.H.

A l’occasion de la parution de la traduction française de l’ouvrage de Carl Menger sur la méthodologie de l’économie, Recherches sur la méthode dans les sciences sociales et en écoomie politique en particulier, j’ai rédigé pour La Vie des Idées un court essai sur l’économiste autrichien. J’aborde dans un premier temps sa conception philosophique de l’économie théorique comme recherche de lois exactes, je discute ensuite des explications en termes de main invisible dont Menger a été l’un des précurseurs, notamment dans son analyse de l’émergence de la monnaie. Je termine enfin par sa postérité. Petit extrait :

« À sa façon, Menger reprend à son compte l’analyse développée par les philosophes des « lumières écossaises », à commencer par David Hume et Adam Smith. Les institutions organiques sont en effet le produit d’une « main invisible ». Par rapport à Hume et Smith, l’économiste autrichien va s’employer à préciser les mécanismes sous-jacents à l’émergence de ces institutions. Dans son article « On the Origins of Money » (1892), Menger s’attache ainsi à remettre en cause l’idée reçue (et très populaire à l’époque au sein de l’école historique allemande) selon laquelle la monnaie est un pur produit de la loi, elle-même résultant de la volonté des gouvernements. D’après cette dernière, la monnaie ne devrait son existence qu’au fait que les États garantissent sa valeur d’échange. Menger oppose à cette théorie une explication « génétique » (que l’on qualifierait aujourd’hui « d’évolutionnaire ») consistant à montrer comment la monnaie, en tant que moyen d’échange universellement accepté au sein d’une communauté, a pu progressivement émerger au travers de la recherche par chaque individu de son intérêt personnel.

Menger décrit ainsi comment, en partant d’une situation de troc et de division du travail, chaque individu est amené à progressivement identifier les marchandises s’échangeant le plus facilement. À partir du moment où l’on considère que toutes les marchandises n’ont pas les mêmes caractéristiques (certaines sont plus durables ou plus transportables que d’autres), que ces caractéristiques peuvent affecter la probabilité d’une marchandise de trouver un acquéreur dans un laps de temps donné, que la conservation d’une marchandise le temps de trouver un acquéreur est coûteuse et enfin que les individus recherchent leur intérêt économique en diminuant les coûts inhérents aux transactions économiques, alors chaque individu a intérêt à identifier les marchandises s’échangeant le plus facilement. Menger pense que certains individus remarqueront plus rapidement que d’autres quelles sont ces marchandises mais, progressivement, au travers d’un processus d’imitation, c’est l’ensemble des membres de la communauté qui apprendra à connaître les marchandises pouvant servir de moyen d’échange. À cela s’ajoute le fait qu’une fois qu’une marchandise est reconnue par une fraction suffisamment importante de la communauté comme « échangeable », il devient alors intéressant pour les individus restant d’adopter la même convention, indépendamment des qualités intrinsèques de ladite marchandise. C’est ainsi, au terme d’un processus incrémental et évolutif, que va émerger un moyen d’échange accepté conventionnellement et universellement au sein d’une population, sans la moindre intervention d’un pouvoir politique centralisé. Pour autant, dans le cas de la monnaie comme dans celui des autres institutions organiques, Menger ne nie pas que l’intervention des pouvoirs publics ait joué un rôle dans l’émergence des institutions monétaires modernes. Il s’agissait pour l’économiste autrichien d’abord de montrer qu’au moins une partie des institutions humaines peuvent avoir une origine totalement spontanée ».

 L’intégralité est à lire sur le site de La Vie des Idées. A noter que la traduction française est l’oeuvre de Gilles Campagnolo, le spécialiste de Menger en France, qui propose par ailleurs en guise d’introduction de cet ouvrage une très complète présentation de l’oeuvre de l’économiste autrichien.

13 Commentaires

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13 réponses à “L’économie selon Carl Menger

  1. Gu Si Fang

    Et chapeau à Gilles Campagnolo qui signe là un travail remarquable, avec une intro très complète sur le contexte des travaux de Menger (150 pages, quand même) et un épilogue sur la Methodenstreit. Il travaille actuellement sur la traduction des Principes. Autre qualité de son édition des Recherches : c’est un très beau livre.

  2. Silvertongue

    Je sais que cela ne vient pas de ta plume, mais dire que « Carl Menger figure en bonne place parmi les fondateurs de l’économie néoclassique » (dans les lignes d’introduction à ton billet). C’est tout de même une sacrée erreur – tant l’approche autrichienne se pose justement en alternative méthodologique à l’approche néo-classique.

    On voit bien que cette confusion vient du fait que Menger a été l’un des trois premiers défenseurs officiels du marginalisme (puisque le pauvre Gossen a disparu dans les méandres de l’histoire, alors que Walras, Jevons et Menger avaient lu son livre…).

  3. elvin

    Un grand bravo et merci pour contribuer à faire connaître Menger. Comme vous le savez, je pense que du trio Menger/Jevons/Walras, c’est de loin le plus intéressant, en même temps que (hélas) le moins connu.

    Quelques bémols pourtant (en plus de ce que dit Silvertongue)

    1. dans vos passages sur sa théorie de la monnaie, vous auriez pu (ou du) dire que les thèses de Menger sont dans la droite ligne d’Aristote et Thomas d’Aquin, ont été exprimées par Oresme au XIVe siècle et reprises par les classiques depuis Turgot et Hume, y compris Smith, Say, Mill et Ricardo. En la matière, Menger n’est en rien original (ce qui n’est pas une critique). De même, en matière méthodologique en général, Menger soutient les positions des classiques contre celles de Jevons et Walras. Pour ceux qui ne la connaissent pas déjà, mon opinion sur la place de Menger dans l’histoire de la pensée économique est dans cet article : http://gdrean.perso.sfr.fr/articles/histoire.html.

    2. votre allusion à la praxéologie de Mises comme « cherchant à établir des lois de l’action humaine » n’est pas tout à fait exacte. Il serait plus juste de dire qu’elle cherche à établir les lois qui régissent les conséquences sociales de l’action humaine, celle-ci étant prise comme une donnée et les lois de l’action humaine proprement dites étant du domaine de la psychologie et non de l’économie.

    3. je n’ai pas souvenir que Menger énonce la deuxième des présuppositions que vous lui prêtez : « il n’y a aucune erreur commise dans la poursuite par les individus de leurs objectifs et dans les mesures qu’ils utilisent pour les atteindre ». En tous cas, ses successeurs postulent explicitement que de telles erreurs peuvent se produire (contrairement aux néoclassiques).

    Mais félicitations quand même (et félicitations à Gilles Campagnolo)

    • C.H.

      Sur votre dernière remarque, je n’ai pas l’ouvrage sous la main mais il me semble bien qu’il fait cette hypothèse. Après, il peut y avoir des problèmes de traduction : j’ai travaillé sur la version anglaise (mon allemand étant malheureusement bien insuffisant et je n’avais alors pas accès à la version française) et il s’avère qu’elle est jugée comme médiocre par certains spécialistes.

      Merci pour les autrs précisions bien utiles.

  4. elvin

    Vérification faite, l’idée que l’avenir est incertain et que donc les humains commettent nécessairement des erreurs revient à de nombreuses reprises dans les Grundsätze.

    Quand vous aurez la version anglaise sous la main,regardez l’index à la rubrique « error ».

    En attendant, deux citations brèves et claires :

    p 71 : « uncertainty is one of the most important factors in the economic uncertainty of men, and, as we shall see in what follows, is of the greatest significance in human economy. »

    p 148 : « even individuals whose economic activity is conducted rationally … are subject to error. error is inseparable from all human knowledge. »

    • C.H.

      Oui, Menger reconnait la possiblité que les individus fassent des erreurs, OK. Mais l’énumération que je donne dans l’article est directement reprise d’un passage des Untersuchungen. Je peux même vous dire que c’est à la page 41 de la traduction anglaise (ed. Free Press). Menger y explique la démarche de la recherche exacte et indique que le chercheur idéalise volontairement la réalité. Cela n’est pas du tout incompatible avec le fait de reconnaitre par ailleurs l’importance de l’incertitude et des erreurs.

  5. C.H.

    Regardez ici (p. 71) :

    http://books.google.com/books?id=3NdnezJePIQC&lpg=PA2&dq=menger%20free%20press&hl=fr&pg=PA71#v=onepage&q=menger%20free%20press&f=false

    Ma traduction est légèrement imprécise je le reconnais (Menger dit : « les individus ne font pas d’erreurs concernant l’objectif économique à poursuivre »)

  6. elvin

    Merci de la référence aux Untersuchungen. Vous avez raison, et moi aussi. Mais comme vous le dites dans votre post, nous ne parlons pas de la même chose.

    Au temps pour moi. J’ai réagi un peu vite.
    (mais où sont les smileys ?)

  7. Gu Si Fang

    Une réflexion sur la critique de la théorie mengérienne de l’émergence de la monnaie, qui aurait une origine religieuse ou « non economique ». Cet argument revient souvent, et est présenté comme une objection faite à Menger, pour qui la monnaie serait d’abord un objet économique (utilitaire) qui deviendrait un moyen d’échange. Pourtant, il n’y a aucune contradiction entre les deux : le sel peut devenir une monnaie parce qu’est tres recherché comme bien comestible ; les coquillages peuvent devenir une monnaie parce qu’ils sont recherchés pour leur pouvoir magique ou religieux. Il n’y a pas de différence entre utilité spirituelle et matérielle pour le raisonnement de Menger.

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