Ce que l’accident nucléaire japonais nous apprend sur la « rationalité » du débat public

C.H.

A l’heure où j’écris ces lignes, la situation au Japon concernant l’état de plusieurs centrales nucléaires reste floue. Depuis le début du week-end, on assiste à un phénomène intéressant, à défaut d’être vraiment surprenant, en France et probablement ailleurs : les militants et hommes et femmes politiques opposés au nucléaire ont saisi l’occasion pour rappeler les dangers de l’énergie nucléaire et appeler à l’abandon plus ou moins rapide de celle-ci.

Bien que le fait que certains aient profité de cette fenêtre de tir pour défendre leurs convictions n’est pas surprenant, cela est néanmoins porteur de quelques informations sur la nature de la « rationalité » des débats publics. Dans un univers économique et politique rationnel au sens bayésien du terme, toutes mesures de politique publique (et donc tous les débats qui les sous-tendent) devraient se fonder sur un calcul coût-avantage. Comme nous sommes dans un univers incertain, ce calcul est en fait un calcul d’utilité espérée qui implique l’utilisation de probabilités concernant l’occurence des différents états de la nature. D’où viennent ces probabilités ? Celles-ci peuvent être objectives, c’est-à-dire mesurables d’une manière relativement non controversée. Plus fréquemment, il va s’agir de probabilités essentiellement subjectives qui émanent d’une estimation essentiellement individuelle.

Ces probabilités correspondent tout simplement à nos croyances concernant les différents états du monde. Dans un monde bayésien, nos croyances ne sont pas inamovibles ; elles doivent changer selon la disponibilité de nouvelles informations. Selon la règle de Bayes, la probabilité ex post d’un évènement A conditionnée à un évènement B est la suivante

P(A|B) = P(B|A).P(A)/P(B)

De nouvelles informations peuvent modifier nos croyances ex post sur la probabilité d’occurence d’un évènement donné. Partant de là, le calcul coût-avantage doit être modifié et peut conduire à un changement dans les politiques publiques. De ce point de vue, la question que je me pose est la suivante : les évènements actuels au Japon nous apportent-ils de nouvelles informations sur la dangerosité du nucléaire ? Si c’est le cas, alors on comprend aisément l’intervention des opposants du nucléaire. Or, il me semble (mais je peux me tromper) qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les dangers de l’énergie nucléaire sont connus depuis longtemps et, depuis au moins Tchernobyl, sont difficilement sous-estimés. Le fait que des catastrophes naturelles puissent mettre en péril des centrales nucléaires ne peut pas non plus être considéré comme une nouvelle information.

En clair, l’accident nucléaire qui se déroule actuellement au Japon ne modifie, à mon sens, en rien l’état de nos croyances concernant les risques de cette énergie. En d’autres termes, il n’y pas de raison pour que les évènements actuels justifient la mise en place d’un grand débat sur l’énergie nucléaire, pas plus que par le passé en tout cas. Toutefois, si les opposants du nucléaire ont saisi l’occasion pour exprimer leurs revendications, c’est qu’il y a bien une raison. Par rapport à ce qui a été dit plus haut, le fait qu’ils soient invités sur les plateaux de télévision et que cela leur permette d’avoir une certaine visibilité n’est pas une explication, sauf si :

  • une partie de la population (et donc du corps électoral) est sous-informée de telle sorte que les évènements actuels peuvent modifier réellement leurs croyances
  • notre raisonnement probabiliste réel n’est pas bayésien

La première hypothèse est plausible mais ne s’applique pas aux pouvoirs publics eux-mêmes, uniquement à une frange minoritaire de la population. La seconde hypothèse me semble plus fondamentale : nos croyances sont probablement déterminées par des phénomènes de saillance. Les évènements au Japon, même s’ils ne nous apprennent rien sur la dangerosité du nucléaire, ont pour effet de rendre ces dangers saillants et de modifier (temporairement), notre perception des probabilités. Ce phénomène de saillance repose certainement en partie sur des émotions (notamment l’empathie que l’on peut ressentir vis à vis des population concernées) et nous conduit à accorder une importance démesurée à un évènement, à la fois parce qu’il est récent et marquant. Bref, nos croyances sont temporairement modifiées par la soudaineté et l’ampleur de l’évènement, en dépit du fait qu’il ne soit fondamentalement porteur d’aucune nouvelle information.

Est-ce irrationnel ? Pas vraiment. Après tout, pourquoi la rationalité devrait-elle répondre aux canons de la logique bayésienne ? Plus fondamentalement, on oublie souvent de mentionner que le raisonnement probabiliste bayésien et plus largement le raisonnement en termes d’utilité espérée tel qu’il a été axiomatisé par Leonard Savage ne sont valables que dans le cadre de ce que l’on appelle les « small worlds », c’est à dire des situations dans lesquelles l’ensemble des états du monde et l’ensemble des conséquences sont finis. De ce point de vue, le nucléaire comme de nombreuses autres grandes questions de politique publique (comme le terrorisme) est porteur d’une incertitude radicale qui fait que l’on est incapable d’estimer la fiabilité de nos propres croyances (les probabilité épistémiques). Le conditionnement de nos croyances à la saillance des phénomènes est un moyen comme un autre de répondre à cette incertitude. 

19 Commentaires

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19 réponses à “Ce que l’accident nucléaire japonais nous apprend sur la « rationalité » du débat public

  1. Il y a tout de même une information nouvelle dans cette affaire : à l’époque de Tchernobyl, l’un des arguments les plus utilisés pour rassurer la population sur la sécurité des centrales nucléaires de ce côté-ci du Rideau de Fer était l’idée que l’Empire Communiste en pleine dégénérescence n’avait tout simplement pas la capacité de maintenir un niveau de sécurité suffisant, ce qui allait tout à fait dans le sens du préjugé anti-communiste selon lequel ce système poussait à l’irresponsabilité des acteurs économiques.
    Ici, nous sommes dans l’un des pays les plus avancés, aux technologies réputées à la fois fiables et à l’avant-garde, qui a une conscience encore cuisante des dangers du nucléaire… on s’attendrait dès lors à ce que leur sûreté nucléaire soit irréprochable. Et on apprend, voir journal d’Arte de samedi 19h, que les japonnais sont inquiets parce que leurs centrales n’ont pas à leur yeux, une très bonne réputation…
    Certains ont simplement découvert que l’irresponsabilité nucléaire pouvait se trouver des deux côtés du Rideau de Fer.

  2. Une petite remarque : j’ai l’impression, à la lecture du billet, que tu soutiens que nous avions une bonne connaissance des risques liés au nucléaire avant la catastrophe et que depuis la catastrophe, notre représentation du risque est biaisée.

    Or, il me semble que nous avons aussi un biais en période « calme » qui nous fait sous-estimer le risque. On alterne entre deux représentations biaisées parce que le temps moyen entre deux catastrophes n’est pas à l’échelle d’une vie humaine.

  3. Point de vue intéressant. Il ne faut pas oublier non plus qu’il est parfois difficile de réaliser ce que signifient des probabilités très faibles.

    Ici nous sommes confrontés à une espérance de coût qui est le produit d’une probabilité très faible par un coût énorme en cas de réalisation.

    Une occurrence permet à l’esprit humain de prendre conscience de ce qu’est le coût réel de l’événement, et il devient difficile de se rassurer simplement par la faiblesse de la probabilité. Ce qui compte n’est donc pas seulement la probabilité.

  4. Oui, on découvre d’ailleurs à l’occasion que notre gouvernement fait exactement la même chose après chaque fait divers.

  5. John Doe

    Les risques que l’on prend en avion sont connus de tous et pourtant lorsqu’une catastrophe aérienne se produit, on relance le débat sur la sécurité et ce qui doit être fait pour être amélioré. Et c’est normal. Dans ce cas-ci, la situation au Japon est une preuve irréfutable du danger que représente le nucléaire ! Une preuve qu’il est bon de rappeler aux personnes qui ne se basent que sur des statistiques ou qui préfèrent garder leur tête dans le sable !

  6. Gu Si Fang

    « Les évènements au Japon, même s’ils ne nous apprennent rien sur la dangerosité du nucléaire »

    Pas sûr. On n’a pas beaucoup d’expériences de tremblements de terre importants sur des installations nucléaires. Quand le calcul de P(A|B) repose sur une ou deux occurrences de B, le fait d’ajouter un troisième point de mesure peut modifier nos connaissances.

    Question : pourquoi n’écrit-on pas le théorème de Bayes F(A|B)=F(B|A).F(A)/F(B) avec « F » pour « fréquence » (ex post) tout en réservant le mot « probabilité » à ce qui est évalué ex ante mais pas quantifiable ? On parlerait ainsi de la fréquence des accidents nucléaires (passés) et de la probabilité qu’un tel accident se produise dans le futur. L’utilisation du même mot « probabilité » pour le passé et le futur introduit une confusion entre le quantifiable et le non quantifiable, surtout dans nos petits esprits français gavés de maths.

  7. Yoha

    Il ne faut pas confondre Probabilités et Statistiques. Les probabilités sont l’analyse de données passées, les probabilités, des modèles possibles pour envisager l’avenir.

    D’ailleurs, C.H. ne parle aucunement de biais. Il dit juste que le modèle utilisé pourrait ne pas être bayésien. Il ne dit à aucun moment que quelqu’un a raison ou tort. La question est juste de comprendre le modèle utilisé.

    Et ce modèle peut très bien comprendre les sentiments immédiats:
    «Est-ce irrationnel ? Pas vraiment. Après tout, pourquoi la rationalité devrait-elle répondre aux canons de la logique bayésienne ?»
    Ce qui trouve son utilité dans un univers où toutes les situations ne sont pas connues.

    • Hervé

      Si en théorie statistiques et probabilités ne sont pas la même chose, dans un schéma de sureté nucléaire, comme dans tout système de sureté au demeurant, je crois que vous êtes en situation de devoir faire cohabiter les deux.

      Je dis cela parce qu’une centrale aujourd’hui, se construit avec deux choses fondamentales : Sa conception intrinsèque qui repose sur une utilisation raisonnée des dernières technologies epprouvées disponibles ET le retour d’expérience en provenance de l’exploitation maintenance et de l’étude des accidents…

  8. C.H.

    @Léna :

    Je ne parlerai pas de biais (je n’utilise pas le terme dans le billet je crois). L’idée es tde de dire que nos croyances et notre perception des probabilités relatives à un risque sont influencées par le contexte et les évènements même si ces derniers ne sont porteurs d’aucune information supplémentaire. Je ne dis pas que nos croyances ex ante étaient « justes », seulement que leur modification (temporaire ?) suite aux évènements au Japon ne sont pas la conséquence d’une information supplémentaire.

    @GSF:

    Je crois (mais je ne suis pas spécialiste) qu’il y a des débats autour de l’application de la règle de Bayes. Les fréquentistes considèrent effectivement que les probabilités dans la formule sont en fait des fréquences, ce qui restreint l’application du théorème. Mais sinon, Yoha vous a bien répondu.

  9. Mais si l’on accepte le risque n’est-ce pas aussi parce qu’on ne croît pas aux énergies alternatives et renouvelables? Et si oui, sur quoi se fonde cette méfiance ? Que sait-on des possibilités réelles de ces énergies? Qui a pu dessiner une société axée sur ces énergies et leurs vecteurs comme l’hydrogène et ses dérivés ? Qui a entendu parler des réalisations avec piles à combustibles ? Pourquoi la recherche dans ce domaine est-elle si peu encouragée ? Serait-ce un simple à priori ou un manque de moyens, ceux-ci étant détournés entièrement vers le nucléaire ? Aurait-on, dans le cas de cette société « renouvelable », besoin d’évaluer le risque pour l’humanité ? Je crois bien que le problème n’est pas dans un débat sur un risque acceptable ou non, mais bien dans un choix de société.

    • Hervé

      Nous acceptons le risque nucléaire parce que c’est très facile quand il ne se passe rien chez nous de dramatique de l’accepter… et puis l’électricité est pas vraiment couteuse… quasiment jamais rationnée…

      Nous acceptons le risque parce nous sommes dans un certain confort, un peu comme le gars qui s’installe dans sa voiture sans penser qu’un jour, à force de rouler trop vite, c’est lui qui va avoir l’accident… Cela n’arrive qu’aux autres…

      Ajoutons à cela qu’à la base,le nucléaire en France, personne n’a eu le choix… si, quelques X Mines qui conseillent les gouvernements de l’époque sur le potentiel énergétique de telles ou telles options… quelques lobyistes du genre EDF, COGEMA (devenu AREVA)… ca continue d’ailleurs aujourd’hui avec le gaz de schiste…

      Le jour où 0,1% de la population Française aura été irradiée en direct par un accident nucléaire… là il est certain que les choses se passeront autrement… Ce que je dis est sans doute très primaire et exempt de toute théorie mathématique… mais pas dénué de bon sens…

      il y a une part « marketing et subjective » dans l’acceptation du nucléaire en France… qui ne se calcule pas.

  10. Gu Si Fang

    La chronique de JM Daniel sur l’histoire de Three Mile Island :
    [audio src="http://podcast.bfmradio.fr/channel182/20110315_jean_marc_daniel_1.mp3" /]

  11. Yoha

    @GERARD:
    Techniquement, il y aura toujours des risques, qu’ils soient économiques, écologies, ou relatifs à l’acceptation par la société (globalement ou localement).
    Le débat en cours n’est pas de déterminer la solution permettant de minimiser tel ou tel risque mais d’observer comment le débat public se structure autour de l’appréhension de ces différents risques. Et il semblerait que cela ne corresponde pas tout à fait au modèle attendu.

    Certes, on peut cependant soulever le fait que ce public semble plutôt vouloir pointer du doigt les risques sans les contextualiser vis-à-vis d’autres solutions, qui pourrait être à même de diminuer ces mêmes risques.

  12. Gu Si Fang

    Quelques pages de « Les nucléocrates (1978) » de Philippe Simonnot, sur la « rationalité » du débat au début du nucléaire français.

  13. Hervé

    Nous savons très bien que les centrales atomiques quelles qu’elles soient sont contruites avec des niveaux de sureté qui sont issus de calculs. Des calculs statistiques bien sur qui prennent en compte des probabilités d’occurence…

    Chaque poste dans une centrale est raisonné ainsi…

    Lorsqu’un Ingénieur du nucléaire vous dit… « il y a une chance sur un million que  »

    Cela ne veut pas dire que vous êtes totalement en sécurité… cela veut dire que pour un organe donné d’une centrale, la chance est de 1 sur un million pour qu’il casse et que son endommagement conduise à une catastrophe…

    Le souci est que dans certain cas… même 1 sur 1 million est une donne qui est inacceptable…

    Reliez ce que je viens d’écrire à un arbre des causes, et vous comprenez alors qu’il n’est absolument pas possible de considérer que même la plus sure des centrales est une usine qui ne peut pas craquer à un moment ou à un autre… nous sommes dans un système où la probabilité d’occurrence si elle est cumulative… a un effet cumutatif…

    C’est pour cela que le nucléaire est une énergie sure mais que l’on doit considérer comme transitoire…

    Hervé

  14. Yoha

    @Hervé:
    Cette approche manichéenne malheureusement répandue des probabilités ne permet pas de comprendre le principe de modélisation ou de seuil de risque.
    Comme diraient certains, «Le risque zéro n’existe pas».

    Même sans les recherches des époux Curie, la probabilité d’une catastrophe nucléaire n’eut pas été nulle.
    Ce qu’il faut comprendre c’est justement qu’une probabilité est une manière de mesurer, ce n’est pas un choix.

    Par exemple, si la probabilité qu’un incident survienne est inférieure à la probabilité pour que les atomes du Soleil entrent en résonance jusqu’à provoquer une collision entre l’astre et la planète, je pense que peut estimer que le risque est raisonnable.
    Au contraire, si le risque qu’une centrale explose est supérieur à celui que je subisse un accident de voiture, j’ai de quoi me poser des questions.

    Pour résumer, l’important est de comparer des risques. Considérer une probabilité hors de tout contexte est une négation même du cadre d’application du modèle probabiliste.

  15. Christophe

    « La première hypothèse est plausible mais ne s’applique pas aux pouvoirs publics eux-mêmes, uniquement à une frange minoritaire de la population »

    C’est une blague ? Qui a les compétences pour comprendre l’information ? Pas grand monde. Ce qui permet aux 2 parties, pro nucléaire ou anti, de raconter à peu près ce qu’ils veulent dans l’espoir de convaincre de leur thèse.

    La frange de la population est donc MAJORITAIRE

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