Les trois âges de la philosophie des sciences

C.H.

J’ai fait commandé par mon labo le volumineux The Oxford Handbook of Philosophy of Economics dirigé par Harold Kincaid et Don Ross. Je l’ai reçu hier et j’ai commencé  par le chapitre introductif rédigé par Ross et Kincaid intitulé « The New Philosophy of Economics ». Le texte est très stimulant et je conseille sa lecture à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la philosophie économique. Les auteurs mettent en parallèle l’évolution de la philosophie des sciences d’un côté et celle de l’économie de l’autre. Concernant l’économie, les auteurs notent quatre (r)évolutions depuis une trentaine d’années : le « number crunching » rendu possible par l’accroissement régulier de la puissance de calcul des ordinateurs, l’importance fondamentale prise par la théorie des jeux qui constitue aujourd’hui le socle de la microconomie, l’interdisciplinarité croissante avec la psychologie mais aussi la sociologie, et enfin le recours de plus en plus fréquent à l’expérimentation et de manière générale l’importance grandissante des travaux empiriques.

Plus originale est la manière dont les auteurs décrivent la philosophie des sciences. Un certain nombre de conceptions qui étaient fondatrices de la philosophie des sciences jusque dans les années 70-80 ne sont plus valables aujourd’hui, attestant que la philosophie des sciences a changé de perspective depuis une trentaine d’années. On peut retracer cette évolution au travers de ce que j’appellerai « les trois âges de la philosophie des sciences ». Le premier âge est celui du positivisme logique, que l’on doit notamment aux travaux du cercle de Vienne. Ross et Kincaid ne discutent pas dans leur texte de cette première période. Il faut quand même se souvenir que dans cette perspective, la philosophie des sciences était conçue comme une discipline normative où le philosophe était supposé déterminer ce qu’est une théorie scientifique et qu’elle est la vrai méthode scientifique. C’est durant cette période que les débats autour de la démarcation science/non science datent ainsi que les travaux sur la structure des théories scientifiques (comme le modèle DN de Hempel) vont voir le jour.

A partir des années 50, sous l’impulsion des travaux de Popper et encore plus de ceux qui le critiqueront (Kuhn, Lakatos, Quine, Feyerabend) s’ouvrent le deuxième âge de la philosophie des sciences, que certains (dont moi) on coutûme d’appeler « l’âge post-postiviste ». On note alors une inflexion majeure au niveau des questionnements caractérisant la philosophie des science, ainsi que concernant la manière dont les philosophes des sciences conçoivent leur rôle. Des auteurs comme Quine ou Lakatos (sans parler de Feyerabend) vont considérablement remettre en question la pertinence de la séparation science/non science, notamment au travers de leur critique du critère de falsification poppérien. Kuhn va initier le champ de la sociologie de la connaissance scientifique, en montrant que la science est autant un ensemble de pratiques sociales qu’un corpus de théories et de méthodes. Une des préoccupations majeures à cette époque est la question de la croissance de la connaissance scientifique, de la manière dont les théories se développent et disparaissent.  Ross et Kincaid considèrent que la philosophie de l’économie est restée jusqu’à encore récemment bloquée à ces questionnements. Ils caractérisent ainsi « l’ancienne » philosophie des sciences par sept principes : la centralité des théories, la connaissance scientifique comme découverte de lois universelles, l’importance de la confirmation/falsification ou encore le holisme (les théories forment dese ensembles cohérents – paradigmes ou programmes de recherches), etc.

Ces principes ne correspondent plus à la philosophie des sciences contemporaine. Je ne détaillerai pas la caractérisation proposée par Ross et Kincaid mais, de manière générale, cette nouvelle philosophie des sciences possèdent trois caractéristiques notables : 1) elle développe des réflexions qui se situent à des niveaux d’abstraction moins élevés et plus attentifs aux pratiques effectives des scientifiques, 2) elle vise à comprendre, dans une perspective plus descriptive que prescriptive, les développements et les pratiques propres à chaque science, 3) pour étudier les sciences, elle utilise les méthodes et théories mis à disposition par ces mêmes sciences (ce que certains appellent le naturalisme épistémologique).

Les auteurs pointent la nécessité pour les philosophes de l’économie de tenir compte de ce tournant. Contrairement à ce qu’écrivait McCloskey, Le champ de la méthodologie économique notamment ne doit plus être restreint à la Méthodologie (avec un M majuscule), celle qui s’intéresse à la science en générale (sa définition, son évolution, ses méthodes) mais doit aussi de plus en plus s’intéresser à la méthodologie (avec un M minuscule), celle qui porte sur les techniques et les outils mobilisés par les scientifiques dans une discipline particulière; Méthodologie et méthodologie forment d’ailleurs davantage un continuum qu’elles ne sont deux rubriques distinctes. C’est ainsi, et seulement ainsi, que les philosophes de l’économie seront en mesure de discuter de manière informée des développements récents de la discipline mentionnés plus haut.

Il va s’en dire que j’adhère totalement à la conception de Ross et Kincaid. Pour que la philosophie et la méthodologie économiques servent à quelque chose (c’est à dire, soit utile aux économistes eux-mêmes), il est impératif que les philosophes de l’économie discutent des méthodes et des outils effectivement utilisés par les économistes. Autrement dit, il faut que les discussions méthodologiques et philosophiques portent sur les pratiques effectives des économistes, pas sur une caricature de la discipline. Il y a alors un corrolaire tout autant évident qu’exigeant : le philosophe de l’économie doit être autant au fait des travaux à la frontière technologique du domaine qui l’intéresse que les spécialistes du domaine eux-mêmes.

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2 Commentaires

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2 réponses à “Les trois âges de la philosophie des sciences

  1. elvin

    Tout le monde s’en fout sans doute, mais comme j’ai une fâcheuse tendance à être perçu (ici et surtout ailleurs) comme un incorrigible hétérodoxe, je précise que moi aussi j’adhère à la conception de Ross et Kincaid telle que rapportée ici par Cyril. Avec des nuances bien sûr dans la mise en application, mais qui sont de deuxième ordre.

    Juste un détail : ce qu’il appelle Méthodologie avec un grand M, j’ai tendance à l’appeler épistémologie. Et comme en plus je ne comprends pas très bien la frontière entre les deux, je parle souvent d’épistémo-méthodologie.

  2. Bonjour,
    Votre commentaire est très intéressant et les auteurs mentionnés (que je n’ai pas lus) ne semblent pas mentionner les travaux de B Latour & M Callon sur la sociologie de la traduction et notamment appliquée aux laboratoires scientifiques. Est-ce exact et ai-je bien compris ?
    Aussi en ce qui concerne la frontière ou la marge, ne retrouve-t-on pas une idée aussi fréquente dans les travaux d’historiens de l’art, de philosophes voire plus récemment de gestionnaires ou encore bien sûr d’économistes avec J Schumpeter ?
    Finalement les économistes, comme d’autres avant ne sont-ils pas en train de réévaluer la centralité du politique dans nos sociétés, une centralité qui avait été clairement mise de côté (on pensait pouvoir s’en extraire) ces trente dernières années.
    Praticien de l’entreprise et du marketing notamment, c’est ainsi que furent conduits les enseignements des écoles de commerce comme la pratique en entreprise, systématiquement apolitique.
    Un bon exemple fut la délocalisation, toujours pensée en terme de compte d’exploitation (hist. des entreprises), de développement (économie) mais sûrement pas politique comme nous l’ont rappelé les révolutions tunisienne et égyptienne.
    Je prends toujours autant de plaisir à vous lire,
    Bien à vous,

    Th

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