L’impact économique des syndicats

C.H.

Il y a un débat (très américain) qui s’est engagé récemment aux Etats-Unis sur l’impact économique des syndicats, suite notamment aux mesures prises dans le Wisconsin relatives aux syndicats des travailleurs du secteur public. Robert Barro et Gilles Saint-Paul proposent à peu près le même argumentaire pour montrer que la négociation collective rendue possible par l’existence de syndicats est à la fois source d’inefficience et d’inégalités. En clair, les syndicats de travailleurs s’apparentent à des cartels qui conduisent à une fixation artificiellement haute des salaires de certaines catégories de travailleurs. La conséquence est que le marché n’est plus nettoyé : le chômage augmente et on voit apparaitre une segmentation du marché du travail entre ceux qui bénéficient d’un emploi stable et accords conclus par les syndicats, et ceux qui sont contraints d’accepter des emplois précaires qui ne sont pas concernés par ces accords.

C’est une analyse on ne peut plus classique du marché du travail et, dans l’absolu, tout économiste qui est d’accord avec les principes de base sur lesquels elle repose devrait reconnaitre sa validité. Sauf que…

 Sauf que c’est le genre d’analyse dont la validité me semble assez étroite car, en gros, elle présuppose que nous avons un marché de concurrence parfaite. Il me semble qu’il y a plusieurs objections qui peuvent être formulées. Commençons par discuter de l’argument selon lequel les syndicats sont vecteurs d’inégalités entre salariés du même secteurs et de secteur différents. Mat Yglesias citait hier une étude (malheureusement non disponible en ligne) qui indiquait que le recul des syndicats aux Etats-Unis s’était accompagné d’une hausse des inégalités de salaire. La raison est la suivante :

We also argue that unions helped institutionalize norms of equity reducing the dispersion of nonunion wages in highly unionized regions and industries. Accounting for the effect of unions on union and nonunion wages suggests that the decline of organized labor explains a fifth to a third of the growth in inequality—an effect comparable to the growing stratification of wages by education »

En clair, la négociation collective conduite par les syndicats contribue à l’établissement de normes d’équité sur le marché du travail qui ne se restreignent pas aux salariés syndiqués mais à tous les salariés du secteur et de la région. Dans un registre similaire, on peut indiquer que l’action des syndicats ne consiste pas seulement à demander des salaires plus élevés. Les syndicats sont aussi directement à l’origine de l’amélioration des conditions de travail, soit en négociant directement avec les employeurs, soit en passant par les pouvoirs publics pour faire instaurer de nouvelles législations. On peut voir ces législations comme des biens publics dont les bénéfices vont à l’ensemble des salariés et pas seulement à ceux qui sont syndiqués. On pourra toujours rétorquer qu’une partie des travailleurs (précaires) est largement exclue de ces mesures et aussi, comme le met en avant Saint-Paul, que ces mesures ont un prix qui se répercute sur le consommateur. Ce dernier point est largement fallacieux : il n’y a pas d’un côté les travailleurs et d’un autre les consommateurs, souvent ce sont les mêmes personnes. Au pire, ce que les travailleurs gagnent, les consommateurs le perdent, mais comme ce sont les mêmes personnes au final la mesure est neutre. Et il s’agit du pire scénario. Le problème des travailleurs précaires est plus délicats et est l’objet principal des analyses en termes d’insiders/outsiders.

Cela dit, on peut aller plus loin. Le marché du travail, tout du moins dans les économies capitalistes contemporaines, fait partie de la catégorie particulière des marchés à renouvellement contingent : il s’agit de marchés sur lesquels soit l’offreur soit le demandeur a la possibilité, à tout moment, de mettre fin au renouvellement de la transaction car il peut s’adresser à quelqu’un d’autre pour avoir de meilleures conditions. Les agents qui se trouvent sur le côté court d’un tel marché ont alors à leur disposition un pouvoir de négociation. Les analyses en termes de salaire d’efficience mettent bien en avant cette caractéristique du marché du travail : l’employeur peut obtenir un effort plus élevé de ses salariés en leur fournissant un salaire supérieur au salaire d’équilibre et en jouant sur la menace de mettre fin à tout moment à la relation. La conséquence macroéconomique est que le marché n’est pas nettoyé à l’équilibre. Sur un plan micro, être du côté court du marché confère un pouvoir vis-à-vis des agents du côté long. Les syndicats de travailleurs sont un moyen pour les agents situés sur le côté long du marché du travail pour rééquilibrer le rapport de force. Le chômage n’est pas le résultat de l’existence des syndicats per se, mais de la nature du marché du travail qui appelle à des stratégies en termes de salaire d’efficience.

On peut approfondir ce point par un exemple que j’emprunte à Kaushik Basu. L’exemple est hautement artificiel mais peut permettre préciser la notion de pouvoir évoquée au paragraphe précédent. Imaginez une relation triadique entre trois agents : un propriétaire terrien, un travailleur et un marchand. Le propriétaire possède une parcelle de terre et, pour produire, a besoin du travailleur et de son travail. Considérons que la production X issue du travail de la terre est fonction de la quantité L de travail fournit par le travailleur, soit X = X(L). En échange de son travail, le travailleur obtient un salaire w. Le profit π du propriétaire est donc :

π(w, L) = X(L) – wL

Le propriétaire terrien décide des valeurs de w et L et fait une offre au travailleur qui l’accepte ou la refuse. L’acceptation ou non de l’offre du propriétaire par le travailleur dépend bien entendu de l’utilité de réserve de ce dernier, c’est-à-dire du revenu qu’il peut avoir sans travailler pour le propriétaire. Le point est de montrer que, si certaines conditions sont réunies, le propriétaire peut contraindre le travailleur à accepter des conditions de travail et de salaire qui lui sont très défavorables. Cela est possible si le propriétaire peut menacer de manière crédible de mettre fin à toutes les transactions économiques avec des agents qui ont par ailleurs des relations économiques avec le travailleur, dans le cas où ce dernier refuserait l’offre du propriétaire. Voyons comment.

Considérons que le marchand et le travailleur ont des relations économiques (par exemple une relation de crédit). Cette relation donne respectivement un gain (strictement positif) de BT et de BM au travailleur et au marchand. S’ils n’ont pas de relations économiques (parce que l’un ou les deux agents refusent la transaction), alors leur gain sont simplement de 0. Considérons par ailleurs que chaque unité de travail L implique un coût c pour le travailleur (le coût d’opportunité du travail). Par conséquent, si le travailleur accepte l’offre du propriétaire, ces gains uT  seront les suivants :

uT (w, L, Y) = wLcL + Y

avec Y = BT s’il y a transaction avec le marchand et Y = 0 dans le cas contraire. Le travailleur choisit la stratégie qui maximise cette fonction. On voit clairement que pour que la menace du propriétaire soit crédible, il faut que le propriétaire et le marchand aient eux-mêmes une relation économique et que le propriétaire puisse avoir intérêt à modifier cette relation économique pour sanctionner le marchand. Prenons un cas extrêmement simple où la relation entre le marchand et le propriétaire prend la forme d’un jeu avec deux équilibres dont l’un est Pareto-optimal (on peut imaginer que le marchand et le propriétaire ont une propriété en commun par exemple) :

 

      Marchand  
    C   D
  C x ; x   0 ; x
Propriétaire        
  D y ; 0   z ; z

 Posons  x > y > z > 0. C (coopération) et D (défection) peuvent s’interpréter comme le niveau d’implication dans la relation économique. On pose comme hypothèse que le propriétaire peut menacer de manière crédible le commerçant de jouer D dans l’hypothèse où ce dernier accorderait un prêt au travailler alors que celui-ci a refusé l’offre du propriétaire.

Le jeu se déroule de manière séquentielle ainsi : 1) le propriétaire fait une offre (w, L) au travailleur ; 2) le travailleur accepte ou refuse l’offre ; 3) le marchand décide d’accorder ou non un prêt au travailleur ; 4) la marchand et le propriétaire joue le jeu de la propriété commune ci-dessus. Considérons que :

x – y > BM

Cette inégalité implique que la dégradation de la relation économique avec le propriétaire représente un coût pour le marchand qui n’est pas compensé par sa relation économique avec le travailleur. Il est alors clair que la menace du propriétaire va conduire le marchand à cesser toute relation économique avec le travailleur. Que va-t-il se passer ? A l’équilibre, le propriétaire va fixer (w, L) de manière à maximiser π(w, L) = X(L) – wL avec comme contrainte wL + BT  ≥ cL (il faut que le travailleur tire un gain non négatif de l’ensemble de ses relations économiques). Le propriétaire va ainsi maximiser son profit de telle sorte que  w*L + BT  = cL ce qui implique que (puisque BT > 0), cL > w*L, donc que le travailleur peut accepter de travailler pour un salaire net négatif et pour un gain total de 0. Cela parait improbable et pourtant on est bien sur le sentier d’équilibre : si le travailleur refuse, le marchand cesse de faire du commerce avec lui et il gagne alors également 0 (pour rendre l’équilibre strict, le propriétaire peut proposer un salaire légèrement supérieur au salaire d’équilibre). Maintenant, pour revenir à notre sujet, que se passe-t-il si le travailleur appartient à un syndicat qui, à son tour, peut menacer de manière crédible les propriétaires de rendre impossible tout accord pour un salaire inférieur à w** > 0 ? Non seulement, en cas de refus, le propriétaire perd un profit π(w**, L) mais, en plus, sa menace envers le marchand peut perdre sa crédibilité. Dans ce dernier cas, on voit facilement que le syndicat peut « rançonner » auprès du propriétaire un salaire allant jusqu’à w** = π(w*, L) + x – y. Autrement dit, l’intégralité du profit du propriétaire plus le différentiel x – y  va aux salariés.

Cet exemple illustre l’importance du concept de pouvoir économique qui découle de la capacité d’un agent à faire une menace crédible. Dans mon exemple, l’apparition du syndicat n’a aucun effet en termes d’efficience, la conséquence se situe uniquement au niveau de la distribution du revenu. Bien sûr, c’est hautement irréaliste et ne répond pas à toutes les objections que l’on peut formuler à l’encontre des syndicats, mais cela montre que ces organisations ont une moins une justification dans un contexte où il existe des relations de pouvoir sur les marchés.

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4 Commentaires

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4 réponses à “L’impact économique des syndicats

  1. Gu Si Fang

    Petite question : on dit « nettoyé » pour « cleared » ?Je me suis déjà posé la question sans vraiment chercher la réponse.

    Il semble qu’un présupposé faux qui fonde plus ou moins les arguments de Barro et Saint-Paul : une vision normative fondée sur le modèle de la concurrente pure et parfaite, c’est-à-dire un marché du travail atomisé, etc.

    La question n’est pas de savoir si l’existence d’un syndicat nous rapproche ou nous éloigne de ce modèle, mais si cette organisation fonctionne et subsiste sans privilège légal comme la plupart des syndicats français. Sans privilège légal, un syndicat ne subsiste que s’il crée de la valeur d’une manière ou d’une autre. Dans ce cas, il est à la fois légitime et efficace. Le nommer « cartel » ne fait pas la distinction cruciale entre une organisation légitime et une organisation illégitime, ni entre une organisation efficace ou inefficace.

    • C.H.

      Pour le point de vocabulaire, j’ai lu cette traduction plusieurs fois…

      Autrement, tout à fait d’accord. Il y a d’ailleurs une question que je passe sous silence dans la dernière partie de mon billet, c’est de savoir comment le syndicat parvient à menacer de manière crédible les propriétaires. Pour cela, il faut soit que 1) les salariés soient légalement forcés de respecter les consignes du syndicat, ce qui parait peu probable, soit que 2) les salariés aient intérêt (au sens large) à adhérer au syndicat. Bref, le syndicat lui-même peut s’analyser comme un équilibre.

      • elvin

        Il faut savoir (ce que beaucoup ne savent pas) que les syndicats américains ne fonctionnent pas comme les syndicats français.
        Aux USA, si j’ai bien compris, chaque syndicat cherche à obtenir, et obtient souvent, le MONOPOLE de la représentation des employés dans une entreprise. On dit alors que cette entreprise est « unionized », ce qui n’a pas d’équivalent en français. Un seul syndicat négocie alors au nom de tous les employés, et les résultats de cette négociation s’imposent à tous les employés, même s’ils n’appartiennent pas à ce syndicat.

  2. habsb

    Il semble que vous oubliiez plusieurs points:

    1) le pouvoir de négociation des syndicats, indiscutable, se traduit par des hausses salariales qui élèvent le coût de la vie (le commerçant augmente ses prix quand les salaires grimpent), et augmentent la distance entre salariés et chômeurs

    2) même entre différentes catégories de travailleurs les syndicats accroissent les inégalités, entre catégories comme pilotes d’avions, médecins, enseignants difficilement remplaçables, et ouvriers et techniciens delocalisables en masse

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