Symbiose industrielle et développement soutenable

R.D.

Au vue de la hausse du prix du pétrole à 112$ le baril aujourd’hui, il peut paraître légitime de revoir nos actions au quotidien face cette haute volatilité. Pour nous citoyen lambda, plusieurs questions se posent : faut-il mieux prendre la voiture, le train, le vélo ou nos pieds? Idem pour les industriels : faut-il substituer cette ressource, recycler ses déchets, les échanger et coopérer avec d’autres industriels ? Il est vrai que de nos jours le développement soutenable et ses débats théoriques posent de nombreuses questions sur les modalités d’un nouvel art de vivre. Les technologies propres en sont de bons exemples, ne serait-ce que pour leurs côtés « verts» qu’elles inspirent aujourd’hui. Pourtant, sont-elles vraiment nouvelles ? C’est vrai, au regard de l’émergence des inspirations soutenues par les TIC qui favorisent l’émergence de nouvelles connaissances, nous pourrions penser que nous faisons preuve de modernité. Or, est-ce réellement le cas ?

Prenons un exemple qui se veut être le symbole d’une nouvelle ère : la « symbiose industrielle ». Elle s’applique pour de nombreux exemples et notamment dans la construction des bio-raffineries. En fait, il s’avèrerait que ces enjeux soient beaucoup plus profonds comme le montre la démonstration fine d’Arnaud Diemer et Sabine Labrune sur la manière dont les industrielles se sont intégrés depuis la fin des années 80 à la problématique du développement soutenable à travers la discipline de l’écologie industrielle. L’objet de ce billet est justement d’approfondir leurs propos en invitant le lecteur à voyager dans des temps anciens où le mot « développement soutenable » et même parfois le mot « capitalisme » n’existaient pas.

Symbiose industrielle et recyclabilité chez les capitalistes

Tout d’abord, nous tenons à informer le lecteur que nous nous préoccuperons pas ici du vaste sujet traitant de la réutilisation des déchets urbains et agricoles durant au Moyen-Âge. Commençons plutôt à la naissance du capitalisme, car celui-ci n’a pas encore trouvé de solutions optimales à la recyclabilité des produits. En l’occurrence, le calcul de l’efficience, conçu dans une perspective de productivité, a fait l’objet de nombreux travaux scientifiques pour valoriser des outputs en tant que nouvel inputs. Par exemple, l’organisation scientifique du travail (OST) proposée par Taylor nous ferait penser qu’elle fut le bourgeon du « principe de la recyclabilité » en appliquant l’éco-efficience dans les modalités de production. Les opportunités de profits qui en découlent n’ont pas laissé insensible Marx en 1865. Par exemple dans le Tome III du Capital à la rubrique « utilisation des résidus de production », Marx montre les motivations de profit du capitaliste pour réutiliser les matières et les substrats de la production dans tous les secteurs d’activité. Il s’intéresse tout particulièrement à celui de la chimie qui est capable de transformer la matière et trouver de nouveaux débouchés: « C’est l’industrie chimique qui fournit l’exemple le plus remarquable de l’utilisation des résidus. Non seulement elle consomme et réutilise les déchets des fabrications qui lui sont propres, mais elle trouve un emploi à ceux de beaucoup d’autres industries. C’est ainsi que du goudron de gaz, presque inutilisable autrefois, elle tire les couleurs d’aniline, l’alizarine et jusque (dans ces derniers temps) des médicaments. ». D’ailleurs, ces questions intéresseront aussi Henry Ford au plus haut point: «Nous n’économisons pas seulement du bois, mais de frais de transports en évitant le charroi de bois mêlé d’eau ( bois vert ). Enfin nous ne transportons que des pièces de bois ouvrées et prêtes à figurer sur un réseau d’assemblage. C’est ainsi qu’au lieu de subir les frais de transport des déchets nous gardons ces déchets pour en faire de l’argent» (Ford, 1926). De ce point de vu, il est même possible de développer des collaborations inter-organisationnelles à l’image des districts industriels d’Alfred Marshall (Marshall, 1890) . A l’image de ces exemples, nous pouvons en conclure que la logique de recyclabilité et d’échange d’output s’inspire des systèmes de flux d’énergie et de matières en boucles fermées. Elle se présente aujourd’hui comme un moyen d’atteindre un capitalisme « vert » à l’image de la symbiose industrielle de Kalundborg. Pourtant, il existe d’autres cas concrets qui se passent du capitalisme. Vous serez peut-être surpris d’apprendre, nous l’espérons, qu’il existait des cas similaires en URSS.

Symbiose industrielle et recyclabilité chez les Soviets

On peut notamment attirer l’attention sur l’article très intéressant de Sathre et Grdzelishvili en 2006. Ils ont su montrer l’existence des projets d’ingénierie soviétique visant une production sans déchets sous la forme d’une symbiose industrielle, et ce, notons le, dès les années soixante dans une économie planifiée. De nombreux exemples ont existé aussi bien en Russie qu’en Ukraine en passant par la Hongrie (Sathre et Grdzelishvili, 2006). Mais alors, quelles sont les points communs et les différences entre la symbiose industrielle à la mode « capitaliste » et à la mode «  soviétique » ? En fait, il est assez difficile d’y répondre d’un point de vue purement technologique car la dite «symbiose », nommée la kombinirovanaia produksia, se fonde aussi sur des circuits fermés : « [u]nder socialism the urgent problems of environmental protection do arise in the course of scientific and technological progress. This happens, particularly due to the fact that the socialist countries have not yet developed the new productive forces to the desired extent, which would make the environmental pollution minimal, above all, by creating a closed-cycle, no-waste production process. » (Granov, 1980, pp.93–94) cité par (Sathre et Grdzelishvili, 2006). Elle se base également sur le biomimétisme : «Nature operates without any waste products. What is rejected by some organisms provides food for others. The organisation of industry on this principle—with the waste products of some branches of industry providing raw material for others—means in effect using natural processes as a model, for in them the resolution of all arising contradictions is the motive force of progress.» (Davitaya , 1977, 102) cité par (Sathre et Grdzelishvili 2006). Enfin, elle se forme aussi selon trois conditions similaires à ce que nous voyons chez les capitalistes:
1.Une évolution technico-organisationnelle fondée sur la proximité géographique.
2.Des dépendances en termes d’inputs et d’output entre les acteurs.
3.Les déchets doivent correspondre à l’activité des autres acteurs.

Quels enseignements pour un développement soutenable?

Avec tous ces points communs, nous pouvons nous interroger sur les modalités d’application concrètes pour un développement soutenable. Trop d’État ? Trop de marché ? Trop d’ingéniosité? Ces expériences soviétiques sont riches en enseignements, car ces « symbioses » aurait disparu selon les auteurs à cause d’une planification et d’une centralisation trop forte des pouvoirs politiques. Elles ont ainsi empêché des prises de décisions capitales pour une gestion optimale et locale des ressources naturelles. Selon Suren Erkman et ces mêmes auteurs, la symbiose industrielle en URSS, aussi peu décrite soit-elle pourtant, serait donc présentée comme un « mauvais exemple ». La meilleure des solutions, selon eux, serait de faire confiance au marché, car celui-ci assure la coordination des acteurs et le transfert de l’information pour une meilleure allocation des ressources. Nous émettrons néanmoins des réserves sur cette « main invisible verte » car elle n’empêche en rien le paradoxe de l’éco-efficience que nous avons présenté dans le billet précédent. De plus, les outputs d’une symbiose peuvent contribuer à bien des égards des effets inverses à la préservation des ressources naturelles. Par exemple, une symbiose générant des rejetons de techniques prométhéennes au sens de Nicholas Goergescu-Roegen aurait-elle un sens dans une perspective de soutenabilité ? Nous entendons par le terme « technique prométhéenne », l’élevage, les combustibles pour le feu et la machine à vapeur (Goergescu-Roegen, 1979).

Ce pose alors la question du rôle, des modalités d’évolution et de domination de certaines institutions dans la conception et l’utilisation des technologies qui influencent par la suite la (ou les) trajectoire(s) d’un paradigme socio-technique « soutenable ».

Pour plus d’information : ecologyandeconomics@gmail.com

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