Le capitalisme et ses contradictions : un point de vue wébérien

C.H.

Denis Colombi nous propose sur son blog une réflexion très intéressante sur le capitalisme et sur l’actualité de ses contradictions. J’ai longuement réfléchi au texte de Denis ce matin tout en préparant mes fiches de TD pour le reste du semestre et, peut être parce que je faisais plusieurs choses à la fois, bien que j’ai le sentiment d’être (en partie) en désaccord, j’ai du mal à localiser le ou les points de clivage. Je vais essayer de mettre tout ça à plat ici.

Lorsque je dois penser le capitalisme, ma référence a tendance à être Max Weber qui, selon moi, encore plus que Marx ou Polanyi, a le mieux caractérisé ce qui n’est pas seulement un système économique, mais aussi un ethos. Denis part justement d’une définition du capitalisme comme mode de vie :

« Qu’est-ce que le capitalisme ? Comme j’ai déjà eu l’occasion de le discuter (les plus vigilants lecteurs auront noté que cette question fait partie de mes préoccupations récurrentes), le capitalisme est avant tout un monde de comportement. Plus qu’un ensemble d’institution, plus qu’une organisation économique, plus encore qu’une organisation sociale, il s’agit d’une façon de penser et de voir l’homme et le monde qui s’inscrit très profondément en nous. Voir les choses comme des marchandises, penser l’action humaine comme motivé avant tout par le profit, rechercher rationnellement la plus grande satisfaction possible : c’est tout cela qui est au cœur du capitalisme. Et si nous ne correspondant pas tous à cet homo oeconomicus que l’on voudrait nous faire croire universel et naturel, tout au moins avons-nous quelques difficultés à nous défaire totalement de ce mode de pensée ».

Le capitalisme peut ainsi se voir comme un ensemble de représentations et de croyances si fermement ancrées qu’elles ont trouvé leur extension dans le monde matériel. Le capitalisme est finalement un point de convergence entre intérêts matériels et intérêts idéels inédit dans l’histoire des sociétés humaines. C’est exactement ce que dit Weber lorsque, à la fin de son étude sur l’éthique protestante, il indique que le fonctionnement du capitalisme s’est totalement émancipé du terreau religieux (calviniste) sur lequel il a germé. Toutefois, à ce stade, il me semble que Weber s’écarte du point de vue développé par Polanyi en refusant de faire de la quête du profit (et de la peur de la faim) une spécificité propre à une époque ou un système économique. Dans l’avant-propos à L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Weber est très clair : « L’avidité d’un gain sans limite n’implique en rien le capitalisme, bien moins encore son « esprit » » (Weber, 1904-05, p. 11). Au contraire, « [l]e capitalisme s’identifie plutôt avec la domination, à tout le moins avec la modération rationnelle de cette impulsion irrationnelle » (Weber, 1904-05, p. 11). Plus loin, il précise « [n]ous appellerons action économique « capitaliste » celle qui repose sur l’espoir d’un profit par l’exploitation des possibilités d’échange, c’est-à-dire sur des chances (formellement) pacifiques de profit » (Weber, 1904-05, p. 12). Autrement dit, le propre du capitalisme n’est pas la force de l’idée de quête de profit, mais la manière dont celle-ci est encadrée, jugulée, régulée et alimentée. Bref, peut être le capitalisme est-il un ethos, mais ce sont bien les institutions qui déterminent comment cet ethos va se matérialiser dans le monde matériel.

Dans Economie et société, Weber va plus loin en faisant du capitalisme (ou plus exactement, l’orientation capitaliste de la quête du profit) une constante dans l’histoire des sociétés humaines. Mais il distingue pas moins de six formes d’orientation de cette quête que l’on peut, en suivant Richard Swedberg, regrouper en trois types de capitalisme : le capitalisme traditionnel, le capitalisme politique et le capitalisme rationnel. Le capitalisme dont parle Weber dans L’éthique protestante, celui dont il regrette la dimension mécanique au travers de la fameuse métaphore de la cage d’acier, c’est le capitalisme rationnel. Pour Weber, seul l’Occident a connu la forme rationnelle du capitalisme, tandis que le capitalisme traditionnel et le capitalisme politique ont existé dans toutes les régions du monde. De manière basique, le capitalisme politique consiste à conditionner l’obtention de profits au développement d’activités prédatrices, activités le plus souvent rendues possibles par des accords avec le pouvoir politique (quand ce n’est pas le pouvoir politique lui-même qui réalise les profits).

Par rapport au début de la réflexion de Denis sur son blog, je me demande si les troubles actuels au Maghreb et au Moyen-Orient ne sont pas surtout le produit d’un rejet d’une forme exacerbée de capitalisme politique, plutôt qu’une manifestation des contradictions du capitalisme au sens marxiste du terme. Les inégalités économiques considérables qui ont largement servi de carburant au développement de la révolution en Tunisie et en Egypte sont de beaucoup le résultat d’un système économique et social fermé (un ordre fermé au sens de North, Wallis et Weingast) dans lequel le pouvoir politique vivait sur des rentes savamment entretenues. Le patrimoine de la famille Trabelsi ou de Hosni Mubarack me semble être un indicateur très clair de la nature politique des capitalismes en Tunisie et en Egypte.

La seconde partie de la réflexion de Denis s’applique plus volontiers aux pays développés. Non pas que le capitalisme politique n’y existe pas, mais la forme rationnelle du capitalisme telle que définit par Weber occupe une place plus importante. Denis mentionne un article de Fligstein et Shin concernant la shareholder value pour illustrer comment « l’esprit du capitalisme » a pu s’insinuer dans les pratiques managériales et transformer les institutions :

« les auteurs parviennent à montrer que la mise en oeuvre des stratégies attachées à la shareholder value – fusions-acquisitions, plans sociaux, etc. – n’étaient pas tant des réponses cohérentes aux problèmes rencontrer par les entreprises et n’ont pas donné les résultats attendus. Pourquoi les poursuivre alors ?

Cela suggère que les fusions et les licenciements sont plutôt de nature rituelle et mimétique et ne produisent pas de résultats efficients. (Ma traduction)


Il s’agit donc avant tout d’une croyance : la mentalité de marché n’est pas donnée une fois pour toutes, elle est un produit historique dont le contenu évolue avec le temps. Dans les années 80 et 90, la shareholder valuer allait de soi…
 »

C’est une thèse intéressante qui n’est pas sans rappeler le phénomène de performativité qui est d’ailleurs présent en filigrane dans la thèse de Polanyi sur la mentalité de marché. Fligstein et Shin vont loin en faisant de certaines pratiques managériales de purs rituels inefficients mais produits par l’esprit du capitalisme. C’est une affirmation qui est à mon avis difficile à évaluer empiriquement. Dans l’article sur la performativité sur lequel nous travaillons avec un de mes co-blogueurs, nous reconnaissons la possibilité que la performativité (que ce soit celle d’une théorie scientifique ou d’une idéologie) puisse agir en modifiant les représentations des individus, c’est-à-dire la manière dont ils perçoivent et décrivent le monde. La condition technique et épistémique est toutefois que ces représentations forment un équilibre, c’est-à-dire qu’elles soient compatibles entre elles. Fligstein et Shin suggèrent qu’il y a là, dans l’évolution de ces pratiques managériales, un renouveau de la lutte des classes avec, on peut le supposer, la possibilité d’un renversement du système. Pourquoi pas. S’il y a contradiction du capitalisme, ce serait là : en modifiant les représentations des individus, le capitalisme conduit à l’émergence de nouvelles pratiques économiques tournées vers l’obtention de profits, mais en se développant ces pratiques modifient l’environnement institutionnel à un point tel que les représentations qui jusqu’alors formaient un équilibre, deviennent incompatibles. C’est peut être de cette manière que l’on peut interpréter le « désenchantement » ressenti par une partie de la population dans les pays développés vis-à-vis d’un système économique dont la légitimité était assise sur des promesses de hausse du niveau de vie.

En même temps, comme le dit Denis, la « lutte » dans les pays occidentaux ne porte pas sur le système, contre sa logique. Il ne semble pas que les représentations promulguées par l’esprit du capitalisme (rationnel) soient remises en cause, pas plus que ses institutions. C’est là une grande différence avec les mouvement révolutionnaires au Maghreb et au Moyen-Orient, où il semble y avoir un rejet pur et simple de la forme politique du capitalisme. Et, ironiquement, ce que semble souhaiter ces populations, c’est bien un capitalisme plus « rationnel ».

21 Commentaires

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21 réponses à “Le capitalisme et ses contradictions : un point de vue wébérien

  1. Gu Si Fang

    Je viens de lire un court papier de John Kay: The economics of mutuality (1991). Le lien avec le sujet est qu’il compare sociétés par actions et coopératives. Les premières semblent « motivées » par la recherche du profit, pas les secondes. Mais Kay montre que c’est une illusion. La principale différence entre société capitaliste et coopérative n’est pas l’existence du profit (et pertes) ni la rémunération du capital, ni la satisfaction des clients, salariés, etc. C’est que, dans une société par actions, les pertes et profits sont essentiellement attribués aux actionnaires. Dans une coopératives, ils sont répartis entre clients, salariés, etc. Ce papier est utile pour remettre à sa place la sempiternelle critique de la « valeur actionnariale » et autres horreurs de la guerre.
    http://www.tinyurl.com/48pdc7v

  2. Mat

    « Le capitalisme dont parle Weber dans L’éthique protestante, celui dont il regrette la dimension mécanique au travers de la fameuse métaphore de la cage d’acier […] »

    Au risque de me faire taper sur les doigts je me lance malgré tout : est-ce que cette métaphore n’est pas fausse du point de vue de la version originale, de ce que disait Weber ? Par exemple dans la traduction de Jean-Pierre Grossein ce n’est pas cette expression qui est employée. Il traduit le passage incriminé par « habitacle/carapace dur/e comme l’acier » (p. 251). Cette métaphore viendrait d’une mauvaise traduction de la part de Parsons (qui reconnaissait lui-même forcer le trait avec son « iron cage »), expression qui aurait malgré tout fait florès par la suite (cf. le « glossaire raisonné » de Grossein).

  3. Merci pour la citation, et toujours content que ce que j’écrive fasse réfléchir même si on est en désaccord ! Je réfléchis beaucoup au capitalisme ces derniers temps, pour toutes sortes de raisons, et mon billet, comme les autres, est plus ou moins du work in progress. Je suis donc content que tu me remettes quelques éléments de Weber en tête que j’avais un peu oublié.

    Concernant la définition du capitalisme, j’ai donné comme élément la poursuite rationnelle de son profit. Ca me semble être central. Le problème est alors « qu’est-ce qui est rationnel ? ». C’est là que l’on retombe sur les institutions, et sur la « fabrique de l’habitus économique » pour parler comme Bourdieu. Mais je crois important de souligner que ces institutions contribuent avant tout à cette fabrique.

    Concernant l’article de Fligstein et Shin, je trouve que la façon dont ils montrent que les pratiques qu’a inspiré la théorie de la sharehoder value n’ont pas donné les effets espérés et ont donc été poursuivi par une forme de ritualisme assez convaincant – même si ça n’épuise pas la question. Je ne pense pas non plus qu’ils mettent derrière le renouveau de la lutte des classes qu’ils évoquent la possibilité d’un renversement du système : tel qu’ils le décrivent, c’est plutôt la classe capitaliste qui a porté un sacré coup à son adversaire, et elle ne se trouve visiblement pas menacée.

    Mais finalement, je vois bien ce que tu décrivais dans un précédent billet sur les difficultés à communiquer entre économistes et sociologues. Je comprends bien les questions que tu te poses sur les conditions de performativité en terme d’équilibre. Mais je ne peux m’empêcher de me demander : au coeur d’une pratique d’enquête sociologique, qu’est-ce que cela nous apporte ? Il faut sans doute que j’y réfléchisse plus (par exemple, en lisant l’article en question déjà…).

  4. elvin

    Désolé d’être un peu brutal mais ça me peine de voir mon blog favori se laisser aller à ces discussions oiseuses bien qu’habituelles à propos du « capitalisme », qui se caractérisent par le fait qu’on ne sait pas de quoi on parle, la démarche habituelle étant de commencer par poser que le capitalisme c’est très mal, et de se demander ensuite comment on va pouvoir le définir pour montrer qu’en effet, c’est très mal.

    Plus sérieusement, ces discussions relèvent de l’une ou l’autre de deux attitudes. Dans la première, tous postulent qu’ils parlent d’une même chose qui s’appelle capitalisme, mais ne sont pas d’accord sur ce que c’est. Cette attitude, illustrée par ce billet et les textes auxquels il renvoie, est la plus courante. Elle n’en est pas moins logiquement absurde.

    La deuxième attitude, la seule sérieuse à mon avis, est d’admettre que le même mot « capitalisme » est utilisé par des gens différents pour désigner des choses différentes et de préciser en permanence la définition qu’on utilise pour ne pas appliquer à une chose le raisonnement qu’on a fait pour une autre sous prétexte qu’on utilise (à tort) le même mot pour les désigner.

    Autre distinction plus ou moins orthogonale à la précédente : les nombreuses définitions du mot « capitalisme » se rangent en deux grandes catégories, celles qui définissent un mode d’organisation sociale et celles qui définissent un mode de comportement des agents économiques.

    Personnellement j’utilise la première catégorie et je définis le capitalisme comme « un système économique où les agents peuvent librement utiliser les biens qu’ils possèdent en tant que moyens de production ». Je préfère ça à la plus courante « la propriété privée des moyens de production » pour deux raisons : la première, parce que dans tous les systèmes réels considérés comme capitalistes, certains moyens de production peuvent être propriété collective ou publique, donnant lieu à tous les systèmes d’économie mixte ; la deuxième, parce qu’il n’y a pas dichotomie entre biens de consommation et moyens de production, beaucoup de biens pouvant être utilisés comme l’un ou comme l’autre.

    Cette définition est cohérente avec la notion économique de « capital ». Ce n’est d’ailleurs rien d’autre que l’application aux moyens de production des principes du libéralisme. Elle ne comporte ni jugement de valeur même implicite, ni hypothèse sur le comportement des agents. Au contraire, elle autorise une grande variété de comportements des agents, conformément à ce qu’on observe dans la réalité. Les propriétaires de biens utilisés comme moyens de production peuvent placer le profit monétaire plus ou moins haut dans leurs priorités, et même ne pas le rechercher du tout : ils peuvent accumuler plus ou moins, voire pas du tout ; ils peuvent se comporter de façon plus ou moins « rationnelle », voire totalement « irrationnelle » ; ils peuvent ou non s’associer en entreprises.

    Cette définition est bien logiquement orthogonale aux définitions en termes de comportement des agents. De plus les définitions en termes de comportement ne concernent dans la réalité que le comportement d’une minorité d’agents au sein de l’organisation telle que définie par la définition en termes d’organisation sociale.

    Isoler une de ces formes de comportement pour en étudier les conséquences est évidemment légitime, mais alors il ne faut plus appeler ça « capitalisme » tout court, et bien préciser qu’on ne parle plus d’une organisation sociale, mais du comportement de certains agents à l’intérieur de cette organisation. Les discussions qui en découlent ne son pas nécessairement fausses ou inintéressantes, mais elles concernent seulement le comportement de certains agents, et pas le capitalisme en général comme mode d’organisation sociale.

    Si on veut on revenir à l’étude de la structure sociale elle-même, il faut prendre alors en compte le fait que celle-ci permet à d’autres acteurs d’adopter d’autres comportements, et que de fait il en existe qui le font. Enfin, non seulement une structure sociale « capitaliste » autorise des comportements qui ne sont pas « capitalistes, mais les comportements réputés « capitalistes » peuvent être adoptés, et le sont de fait, dans des organisations sociales qui ne sont pas « capitalistes » au sens que j’utilise. Bref, en utilisant le mot « capitalisme » sans discernement, on parle de tout et de n’importe quoi, et donc on dit n’importe quoi.

    En particulier, on peut très bien (c’est mon cas) être favorable au capitalisme défini comme « un système économique où les agents peuvent utiliser librement les biens qu’ils possèdent en tant que moyens de production » et défavorable au capitalisme défini comme « Voir les choses comme des marchandises, penser l’action humaine comme motivée avant tout par le profit ».

    • C.H.

      Je crois que vous devriez lire (ou relire) Weber… Il n’y a aucune ambiguïté sur la définition que j’utilise dans le billet. Si elle ne vous sied pas, tant pis…

      • elvin

        Là n’est pas la question. Je dis simplement:
        – que cette définition est une parmi d’autres,
        – que les conclusions relatives au « capitalisme » ainsi défini ne doivent pas être étendues au « capitalisme » défini autrement, notamment en termes d’organisation sociale.

    • Comme je me sens un peu visé, je dois dire que je trouve la distinction que vous faites entre, d’un côté, les comportements et de l’autre, l’organisation sociale, assez peu intéressante, et pour tout dire erronée. La question est évidemment dans le rapport entre les deux. L’organisation sociale influence/produit/fabrique/détermine (biffer les mentions qui ne vous plaisent pas) les comportements et les hommes. Certes, elle ne le fait pas de façon uniforme, et tous les individus ne sont pas des « capitalistes totaux » (c’est d’ailleurs signalé au début de mon billet), mais l’idéal-type n’en a pas moins d’intérêt. Surtout que nous pouvons être amenés à avoir ces comportements à certains moments, dans certains contextes, et pas dans d’autres. Surtout, donc, qu’il faut expliquer ces comportements et pas se contenter de dire que l’on est libre de les avoir ou pas – ce qui n’a à peu près aucun intérêt scientifique.

      • elvin

        « La question est évidemment dans le rapport entre les deux »
        C’est justement ça qui rend la distinction très intéressante, et pour tout dire nécessaire d’un point de vue méthodologique.

        « L’organisation sociale influence/produit/fabrique/détermine (biffer les mentions qui ne vous plaisent pas) les comportements et les hommes »
        Et vice-versa… (et je ne biffe rien du tout)

        Sur le reste, bien d’accord.

  5. C.H.

    Navré elvin, mais vous entamez votre commentaire en faisant comme ci dans mon mon billet (et celui de Denis) le concept de capitalime n’était pas précisé. C’est faux. D’ailleurs, en intitulant mon billet « un point de vue wébérien », j’annonce la couleur. Les gué-guerre de définition ne m’intéresse pas. Celle de Weber vaut ce qu’elle vaut, je sais très bien qu’il en existe d’autres, mais je suis parti de celle-là 1)parce que Denis avait la même et 2) parce qu’elle me semble pertinente *eu égard à ce que je veux exprimer*. Bref, c’est un idéaltype, rien d’autre. Pardon donc de ne pas remettre la définition de 5 ou 10 lignes du concept de capitalisme au sens wébérien à chaque fois que le mot est utilisé dans le billet.

    Sinon, pour faire dans la guerre des définitions, la votre aussi est imprécise, car il est faux de dire que dans un système capitaliste les individus peuvent utilsier tous les biens qu’ils possèdent comme ils l’entendent pour produire. Les exemples qui prouvent le contraire sont nombreux.

    • elvin

      Navré moi aussi, Cyril, mais nous ne nous comprenons toujours pas. J’avais parfaitement compris que vous (et Denis Colombi) utilisez une définition « weberienne » du capitalisme. Et mon propos n’est pas de dire que telle définition est « meileure » ou plus précise que telle autre (bien que perso j’aie évidemment une préférence et vous aussi, mais ce n’est pas la même), mais de noter qu’il en existe de nombreuses et qu’elles désignent des choses différentes.

      Essayons de dire ça autrement en oubliant provisoirement le mot « capitalisme ». Il est parfaitement légitime et il peut être très fécond, d’étudier une situation où les hommes « voient les choses comme des marchandises, pensent l’action humaine comme motivée avant tout par le profit, recherchent rationnellement la plus grande satisfaction possible » (appelons ça la situation D comme Denis) ou une situation W comme Weber où « l’action économique repose sur l’espoir d’un profit par l’exploitation des possibilités d’échange, c’est-à-dire sur des chances (formellement) pacifiques de profit ». Il est tout aussi légitime et il peut être tout aussi fécond d’étudier une situation E (comme Elvin…) « où les agents peuvent librement utiliser les biens qu’ils possèdent en tant que moyens de production ».

      Ce qui est par contre illégitime, c’est de poser que ces trois situations n’en font qu’une, comme on le fait implicitement en les désignant toutes trois par le seul mot de « capitalisme ». Et ce qui est fécond, comme l’évoque Denis, c’est de se demander quels sont les rapports entre ces trois situations,qu’il faut pour cela poser a priori comme différentes.

  6. Titan

    – Pour parler du capitalisme économique, voici le résumé du livre:
    A failure of capitalism

    Parmi les faits et les causes Posner identifie sont: l’excès d’épargne circulant dans l’Asie et l’abaissement des taux d’intérêt téméraire par le Conseil de la Réserve fédérale, la relation entre la rémunération des dirigeants, des objectifs de rentabilité à court terme et les prêts à risque; la bulle immobilière alimentée par une faible taux d’intérêt hypothécaire, le marketing agressif et réglementations laxistes, le taux d’épargne faible peuple américain, et, les bilans fort effet de levier de grandes institutions financières. Posner analyse les deux approches fondamentales de remédier à la crise, qui correspondent aux deux théories de la cause de la Grande Dépression: le monétariste – que la Réserve fédérale a permis la masse monétaire se contracter, omettant ainsi de prévenir une déflation catastrophique – et le keynésienne – ce que la dépression était le produit d’une frénésie de crédit dans les années 1920, un krach boursier, et la spirale à la baisse des activités économiques. Posner conclut que le pendule est allé trop loin et que nos marchés financiers doivent être plus fortement réglementée.

    – Puis, sur le capitalisme social:
    Un résumé de l’empire de la valeur

    Aussi l’auteur revient-il à une question fondamentale : Comment expliquer que des millions de producteurs et de consommateurs séparés arrivent à se coordonner pour faire fonctionner des économies de marché ? Jusqu’ici, la pensée économique y a répondu en attribuant une valeur à chaque objet marchand, rendant ainsi les échanges possibles. Ce qui ne fait que déplacer la question : qu’est-ce qui détermine alors la valeur des choses ?

    Valeur:
    André Orléan démontre qu’aussi bien Karl Marx et les auteurs classiques que Léon Walras et toute la théorie néoclassique considèrent que la valeur est une qualité que les objets marchands possèdent en propre : la quantité de travail socialement nécessaire à leur production pour les premiers, l’utilité pour les seconds. Les biens ayant une valeur objective mesurable, s’échangent alors contre les autres biens et les rapports des acteurs économiques entre eux n’ont aucune influence sur l’échange, pas plus que la monnaie.

    Deux énormes erreurs selon André Orléan, qui développe sa critique de Marx et, surtout, de l’approche économique dominante. Il montre que sa validité est restreinte à l’acceptation d’hypothèses extrêmement fortes : jamais les désirs ne s’écartent de l’utilité des objets, tout le monde connaît la qualité des biens échangés (George Akerlof et Joseph Stiglitz remettront en cause cette idée avec leurs analyses des asymétries d’information), le futur est toujours objectivement probabilisable, et ainsi de suite…
    Désir:
    André Orléan propose une autre approche qui pose, après René Girard, que les individus ne savent pas ce qu’ils désirent et que, pour déterminer ce qui mérite d’être acquis, ils regardent ce qu’achètent les autres, avant de suivre par désir mimétique. Ils vont alors décider d’obtenir les objets de prestige qui leur permettront de se différencier socialement. Et le premier d’entre eux est la monnaie, car sa liquidité, sa capacité à être acceptée par les autres comme pouvoir d’achat, est première. Ainsi, « la fascination pour l’argent est au fondement de toutes les économies marchandes. Elle en est l’énergie primordiale. »

    Orléan propose alors une refonte complète de la théorie économique où les économies marchandes sont coordonnées par la monnaie et non par les prix, où les relations entre participants aux marchés jouent un rôle essentiel, et où la puissance collective de la société guide les désirs des individus qui ne sont plus libres, etc.

    La sociologie, la psychologie ou l’analyse des relations de pouvoir sont alors essentielles à la compréhension des économies de marché. André Orléan ne s’y trompe pas, niant toute singularité à l’approche économique pour promouvoir une approche unidisciplinaire du monde.

    • elvin

      « valeur : André Orléan démontre… »
      André Orléan ne démontre rien du tout; il affirme. A tel point que je me suis demandé comment il était possible qu’un garçon a priori instruit et intelligent (nous sommes issus de la même école…(;-) ) puisse écrire une ânerie pareille à propos de Walras et des néoclassiques.
      Je suis donc allé l’écouter hier soir, en espérant que l’oral serait meilleur que l’écrit. Et j’ai cru comprendre (mais avec Orléan c’est toujours dur) que son problème est en réalité comment l’objectivité peut résulter de la combinaison des subjectivités, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
      A part ça, il y a énormément à dire sur le bouquin d’Orléan, qui est amha un monument de confusion. Mais ce serait hors sujet ici, sauf si Cyril ouvre un nouveau billet.

  7. Titan

    L’ interrogation sur la combinaison des subjectivités qui a été reprise par Orléan est une réflexion de Knight à l’origine sur le comportements mimétique des consommateurs. Ce qui introduit la non-rationalité, et la condition d’un monde incertain.
    Je suis étonné en lisant Mises de son hétérodoxie. Car tous les acteurs reconnaissent l’importance empirique des institutions et de la sociologie du marché. Or Mises déclare que l’économie serait une science « intérieure », et donc limité par sa compréhension du monde « extérieur ».
    Relation avec le sujet: Les conséquences économique d’un certain capitalisme sont critiquées; ses relations « extérieures » avec l’économie. Mais la théorie des ultralibéraux, ses postulats « intérieurs », et non leurs visions du capital, sont tout aussi critiqués. Une étude des relations économiques « extérieures » s’accorderaient à montrer objectivement des tendances ultralibérales aux marchés déréglementés.
    Ce qui est plus étonnant est la position de Mises:
    «La praxéologie (…) ne traite ni des conditions particulières de l’environnement dans lequel l’homme agit ni du contenu concret des évaluations qui dirigent ses actions. Pour la praxéologie, les données sont les caractéristiques psychologiques et physiques des hommes agissants, leurs désirs et leurs jugements de valeur, et les théories, doctrines, et idéologies qu’ils développent pour s’adapter de façon intentionnelle aux conditions de leur environnement et atteindre ainsi les fins qu’ils visent. » (Ludwig von Mises, L’Action humaine, 1949).
    Qui fait de l’économie une phénoménologie. Sans penser les relations qui dépassent la simple intention du sujet, et qui structurent son cadre d’action.
    C’est un point de contradiction avec Walras pour qui le modèle du marché ne saurait être pensé sans un cadre économique bien particulier.
    C’est l’évolution de ce cadre pensé comme simple règles du jeu, puis comme cadre structurant économique et institutionnel, qui fait émerger le marché et auquel les économistes les plus classiques se rallient:
    http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/45/76/28/PDF/285Bazzoli_Dutraive.pdf
    http://appliphp.univ-tlse1.fr/LEREPS/spip/IMG/pdf/Steiner.pdf

    • elvin

      En effet, Mises est très étonnant quand on le lit alors qu’on n’en sait que ce que vous en ont dit les profs, qui la plupart du temps ne l’ont pas lu.
      De peur du hors sujet, je me retiens de poursuivre cette discussion sur Mises. Mais continuez à lire les bons auteurs…(:-)

  8. Gu Si Fang

    @ Titan

    « André Orléan démontre [que] toute la théorie néoclassique considère que la valeur est une qualité que les objets marchands possèdent en propre : […] l’utilité. »

    Il l’affirme, mais je ne dirais pas qu’il le démontre. Orléan pense que la valeur néoclassique est objective, mais pourquoi le pense-t-il ? J’ai lu L’empire de la valeur, et n’y ai pas trouvé la réponse. On peut critiquer l’utilité de l’économie néoclassique sur bien des aspects, mais je ne vois pas comment on peut dire qu’elle est « objective », c’est-à-dire indépendante du sujet. Selon vous, où Orléan explique-t-il ce point dans son livre ?

    • Titan

      Orléan dénonce une valeur objective défendue par les néoclassiques
      qui fonde un prix intrinsèque des biens, justifié par des formules mathématiques, sans rapport avec l’économie des biens.
      Il en résulte que cette institution des marchés donne naissance à une croyance collective. L’économie de ces marchés fonctionne alors par convention (thèse économique défendue par Orléan): Les individus ont alors un comportement mimétique, (tous achètent), ou (tous vendent),
      ce qui provoque une variation des cours sur le marché, indépendamment des améliorations du bilan de certaines sociétés. Quand le titre est cédé, on se rend compte que la valeur espéré dû aux spéculations du marché est illusoire. Car les entreprises n’ont pas eu parallèlement des croissances aussi fortes (sauf maquillage du bilan: affaire enron et corruption des commissaires aux comptes, dossier de hedge funds à la solvabilité douteuse opérée par les avocats fiscalistes, les CDS pour les analystes financiers..)
      Ce monde de l’incertitude déterminant les prix (Knight), est promu par les néoclassiques, mais aucune raison économique ne justifie cette association valeur-incertitude. Sur les marchés spéculatifs normaux, défendue par les classiques, la rentabilité rémunère le risque économique, et financier (dans une moindre mesure).

  9. elvin

    Le problème, c’est que les néoclassiques, en héritiers des marginalistes, ont au contraire adopté la conception SUBJECTIVE de la valeur, et disent même pour la plupart d’entre eux que la valeur est purement ordinale et n’est pas mesurable.
    A partir du moment où Orléan dit le contraire, on peut se poser des questions sur la suite.
    Autre remarque sur « tous achètent ou tous vendent »; C’est rigoureusement impossible : pour qu’il y ait des achats, il faut nécessairement qu’il y ait des ventes et vice versa.
    Dificile de se forcer à prendre au sérieux un bouquin qui contient des énormités pareilles.

    • Titan

      @ elvin, d’accord pour ne pas récuser les néoclassiques.
      Je pense qu’ Orléan formule plus une critique actuelle des marchés.

      Mais, pour répondre à ta question, cette valeur subjective fonde la « croyance collective » des agents; on affiche des chiffres de rentabilité, d’espérance, (qui sont supposés révéler la valeur d’un bien, à moins que ce soit un spectacle destiné au grand public), et après les offreurs et demandeurs se rencontrent. Mais avec un rôle moindre des agents dans le processus de création du prix, plus guidé par l’incertitude que par des choix rationnels.
      On attribue donc à ces chiffres une objectivité sur le marché. Orléan a donc raison de dire que par ce mécanisme de course à la liquidité, (les hedge funds en sont une raison), la monnaie devient la référence du marché. Ce qui dévalorise le processus de formation des prix.
      Le commissaire priseur qui n’était qu’un arbitre devient alors le décideur des prix! Ce que n’aurait pas voulu Walras..

      • elvin

        Pourquoi être aussi indulgent envers Orléan ? Moi je me contente de lire ce qu’il écrit, et je pense qu’il n’a aucune excuse. D’ailleurs une des choses qui le rend si difficile à suivre, c’est qu’on ne sait jamais de quoi il parle: la réalité économique, la théorie qu’en font les économistes ou la pratique des agents.
        Le fond de ma pensée, c’est que les thèses d’Orléan ne méritent pas qu’on les prenne au sérieux.

  10. Titan

    L’analyse économique du droit, telle qu’elle est pratiquée à l’école de chicago, à tendance libérale, avec 85 lauréats du grand prix, dont Pausner, tend à se rapprocher des conclusions d’Orléan, en allant même peut-être plus loin dans; A failur of capitalism, cité plus en haut. Qui a fait beaucoup preuve d’indulgence dans les posts..
    Les thèses sont différentes, mais de toute façon à quoi sert la théorie si elle ne vient pas étayer l’économie (réelle).

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