Ethique conséquentialiste et éthique déontologique

C.H.

Il est fréquent de séparer les doctrines éthiques selon le fait qu’elles soient conséquentialistes (comme l’utilitarisme) ou déontologiques (comme la doctrine des droits naturels). Ce billet (sur un blog que je ne connaissais pas) remet en cause cette séparation :

« To illustrate why this is so, observe that any consequentialist system of ethics requires deontological rules to make it tick. For example, consider the question of whether or not I should rob Peter (a billionaire) of $3 in order to buy Paul (a starving poor man) a bowl of soup. A deontogical fellow might say « No, » because he’s following a rule that says « Do not rob. » But suppose that I am a classic utilitarian. Suppose I conclude that Peter’s utility will go down by 3 utils, and Paul’s will go up by 3,000,000 utils, if I take the action, and that I should therefore rob Peter to pay Paul, because it increases overall human utility.

But why do I do the thing that increases overall utility? Only because I have a rule that tells me « Thou shalt take actions to increase the overall level of (appropriately defined) human utility! » Without a rule, I have no basis for action, or for the prescription of an action to another actor. Without a rule to say « value is desirable, » assigning value to different outcomes carries no implication for behavior. As a corollary, observe that it is possible to construct any consequentialist ethical system with a set of appropriately defined deontological rules; simply define an outcome measure X, and mandate a deontological rule that says « bring about X ».

Now for the converse: Any deontological system requires consequentialism for its implementation. To see why this is true, consider the deontological rule « Do not kill people. » Now consider the question of whether one ought to pull the trigger of a gun. In order to apply the rule of « Do not kill people, » I must know whether pulling the trigger of the gun will result in a person’s death. In other words, even with a rule, I must know the consequences of my action in order to judge its desirability. This is a way of saying that all rules are conditional. »

Il y a un autre élément qui indique qu’une doctrine déontologique doit incorporer une dimension conséquentialiste, tout du moins si l’on considère qu’un système éthique n’a d’intérêt que s’il est praticable (et pratiqué) : une éthique, comme n’importe quel ensemble d’idées, doit être sélectionnée. Une doctrine déontologique qui conduit à la disparition de ceux qui suivent la doctrine, où même à un sous-développement (peu importe la définition précise que l’on donne à ce terme) de la communauté, a peu de chance de se propager. Autrement dit, une doctrine éthique ne peut devenir un ensemble de maximes pratiques qu’à la condition d’être dans « l’intérêt » des individus et des communautés de la suivre.

Le billet que j’ai mis en lien part d’une critique de l’éthique (déontologique) libertarienne fondée sur les droits naturels. Du temps où je fréquentais les forums libertariens, je me faisais en permanence la même réflexion : la doctrine des droits naturels (sous sa forme libertarienne) est très séduisante de par son côté axiomatique et logique ; mais personne ne s’interroge sur sa soutenabilité, c’est à dire à la fois sur le fait que les individus aient intérêt à la suivre et sur ses conséquences sociales. On me rétorquera que ce n’est pas le rôle de l’éthique, qui est une discipline normative qui ne se préoccupe en tant que tel de ce qui est faisable. Néanmoins, aborder les principes éthiques comme des faits objectifs a le mérite de souligner que toute doctrine éthique doit satisfaire à un critère purement conséquentialiste : être adaptée pour survivre à un processus de sélection tant biologique que culturel. Tenir compte de cela économiserait bien du temps passé à débattre du sexe des anges…

4 Commentaires

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4 réponses à “Ethique conséquentialiste et éthique déontologique

  1. elvin

    Le billet que vous citez donne certes à réfléchir, mais à la réflexion il me semble assez superficiel.

    Je passe sur la première partie qui est assez évidente. Oui, tout système conséquentialiste nécessite des règles déontologiques. La valeur ne peur provenir de façon ultime que de considérations déontologiques ; ce n’est qu’ensuite qu’elle est transférée vers les actions par des considérations conséquentialistes. Pour pouvoir appliquer les règles déontologiques générales aux actions particulières que nous envisageons, il faut en effet essayer de prévoir les conséquences de ces actions. En ce sens, oui « Any deontological system requires consequentialism for its implementation ». Mais le conséquentialime ne se résume par à prévoir les conséquences de nos actions, et en l’absence de critères déontologiques, l’acte de prévoir leurs conséquences ne suffit pas pour leur attacher une valeur morale.

    De plus, il s’agit bien de l’« implementation », c’est-à-dire de la mise en application du système, et non de sa construction, ou plus exactement de son émergence, ni de sa justification. Il faut distinguer d’une part le processus d’application des règles, dont parle l’auteur, et d’autre part le processus de formation et de justification des règles déontologiques.

    Sur ce deuxième processus, bien des libéraux (traduction en français du mot anglais « libertarian ») sont bien d’accord pour dire que les règles déontologiques ont un fondement conséquentialiste, mais d’une autre nature. Pour schématiser, Mises et Hayek par exemple disent que les règles déontologiques résultent d’un processus évolutionnaire d’émergence où sont retenues les règles dont l’application est plus favorable à leur propagation que celles d’un autre système. De plus, puisqu’il est concrètement impossible de prévoir avec certitude les conséquences de chaque action dans toutes les circonstances possibles, il faut qu’il existe des règles abstraites qui deviennent déontologiques puisque leur nature même implique qu’on ne s’interroge pas sur leurs conséquences à chaque fois qu’on les applique.

    Par ailleurs, je pense qu’il est assez trompeur d’opposer en bloc des gens qui appliqueraient un système déontologique et des gens qui appliqueraient un système conséquentialiste. Chacun de nous applique un système de règles dont chacune peut être de nature déontologique ou de nature conséquentialiste, le mix variant d’un individu à l’autre. Plutôt que d’attacher les étiquettes au système entier, il faudrait les attacher à chacune des règles, le système total étant dans la réalité toujours mixte, ce qui est cohérent avec ce que dit l’auteur à la fin de son billet.

    Le système formé par ces règles n’est pas nécessairement cohérent ni toujours appliqué de façon cohérente, et la simple observation montre que de fait il l’est rarement. Mais au plan philosophique ça n’interdit pas de se poser ces questions de cohérence et même de tenter d’appliquer de façon cohérente un système cohérent dans la vie réelle.

  2. Régis Servant

    Merci, C.H, pour ce partage. Pour compléter le commentaire de elvin, une approche purement déontologique est une utopie. Il y a, à la rigueur, des philosophes comme Kant qui peuvent se targuer d’avoir essayer de construire ce type d’approche. Mais, même son impératif catégorique, on peut se demander si, à partir du moment où on jouit d’appliquer cet impératif on n’est pas dans le conséquentialisme. Je le pense. Ca me semble évident.

    La distinction déontologie/conséquentialisme est théorique. Dans les faits, à partir du moment où quelque chose comme l’utile, le plaisir, la peine, etc., apparaît dans une analyse, même déontologique, cela signifie nécessairement que c’est conséquentialiste.

    Je note que ce mélange : réflexion sur une déontologie et sur ses résultats (conséquentialisme), porte un nom en philosophie : c’est l’utilitarisme des règles, ou des systèmes. Rawls en parle dans des articles des années 50.

    Le conséquentialisme est donc une perspective extrêmement large, qui s’applique à la quasi-totalité de l’analyse économique standard.

  3. elvin

    Oui, mais il ne faut quand même pas tout mélanger. Il faut distinguer soigneusement les deux niveaux (ou les deux moments) dont je parlais dans mon post précédent.

    Au moment ou au niveau de l’action (« consider the question of whether or not I should rob Peter of $3 in order to buy Paul a bowl of soup »), la distinction déontologique-conséquentialiste a un sens précis : est-ce que j’analyse toutes les conséquences de mon action avant d’agir ou est-ce que j’applique un principe sans plus réfléchir ? Chacun de nous fonctionne sur ce plan de façon différente, mais même les plus conséquentialistes ne prennent pas la peine de faire toujours une analyse complète et agissent le plus souvent en fonction de principes de nature déontologique. C’est justement pour ça que de tels principes existent : nous permettre de faire l’économie d’une analyse détaillée de chacune de nos actions. D’ailleurs, le principe conséquentialiste « avant d’agir, analyse soigneusement les conséquences de tes actions et pèse bien le pour et le contre » est lui-même un principe de nature déontologique.

    Des questions différentes sont de savoir pourquoi appliquer tel principe déontologique plutôt que tel autre, ou comment se sont formés les principes déontologiques. Et là, on trouve essentiellement deux réponses ; la première de nature religieuse : c’est Dieu (sous un nom ou sous un autre) qui nous a donné ces commandements, et y’a pas à discuter, point barre. L’autre de nature rationaliste et donc conséquentialiste : ce sont ceux qui assurent le mieux le bien-être social, avec une variante évolutionniste ; ce sont ceux que l’évolution a sélectionnés justement pour cette raison. A ce niveau en effet, la distinction déontologique-conséquentialiste n’est plus très opérationnelle.

    On peut d’ailleurs réconcilier ces deux modes de justification en admettant que le mot « Dieu » est un raccourci sténographique pour « l’évolution ». Mais je dérape, là, non ?,

  4. Titan

    Dans l’énonciation du terme: « Ethique conséquentialiste », il y a une étonnante contradiction, et dans la formulation d’une « Ethique déontologique »; un évident pléonasme. On attache à une éthique des valeurs morales, que les agents ne suivent pas ses règles importent peux, ils devraient, par principe déontologique, les suivre.
    On peut dénoncer dans l’approche conséquentialiste le risque du relativisme des valeurs sur le plan déontique. Que ces mesures soient plus efficaces sont aussi discutables car il faudrait savoir quels intérêts objectifs, elles servent. De cette facon, on se rendrait vite compte que des individus amoraux voudront respecter tel petit article de loi, indépendamment de leurs comportements généraux.
    Je pense par exemple à des industries polluantes qui respecteraient des mesures spécifiques leur offrant des subventions, et ne condamnant pas leurs conduites au niveau global. Comme si on restait sur le plan micro, sans avoir de vue macro, en économie.
    Tout individu rationnel adopterait ma position, voilà pourquoi il faut au-dessus de la rationalité fixer des règles morales pour dissuader les tricheurs car la loi n’a qu’à seul but: Que tout le monde l’a respecte.
    Et la forte présence du droit romain, du christianisme, ne choquent pas les praticiens, ni les grands doctes qui ont vu en elles la perfection, sans besoin d’évolution néo-darwinienne..

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