Préserver un bien collectif : réciprocité vs altruisme

C.H.

On trouve dans un laboratoire de recherche, comme dans n’importe quel bâtiment, un certain nombre d’objets et d’endroits qui s’apparentent à des biens publics ou à des biens communs. Ce sont des biens qui sont accessibles à toutes les personnes travaillant dans le bâtiment ou à l’étage (non-exclusion) mais dont la possibilité d’utilisation dépend de manière plus ou moins importante du soin que chacun y apporte. On peut voir cela comme une forme de rivalité (auquel cas, on a à faire à un bien commun) ou alors comme un problème de fourniture (on alors un bien public), sachant que la distinction n’est ici pas très importante.

Les économistes savent que la régulation des biens collectifs pose un problème. A priori, le « marché » (c’est-à-dire le bon vouloir de chacun) doit produire un résultat sous-optimal. Prenons deux exemples courants : les toilettes et la machine à café. Dans les deux cas, se pose un problème d’entretien qui conditionne l’usage futur que feront les individus des biens : moins on prend soin du bien aujourd’hui, moins ce bien sera utilisé plus tard, affectant le bien-être collectif. Bien conscient de ce problème (et surtout affecté par ce problème), nous avons entrepris avec certains collègues de procéder à une campagne d’affichage faisant un usage « marrant » de concepts de la théorie économique pour inciter au bon entretient de ces deux biens collectifs. Voici les affiches en question :

 

La première affiche a été placé au-dessus de la machine à café, la seconde dans les toilettes (filles et garçons). Vous remarquerez que les mêmes concepts ne sont pas utilisés pour inciter à la « coopération » : dans le cas de la machine à café, on évoque explicitement le comportement du passager clandestin et implicitement le fait que ne pas prendre la peine de nettoyer la machine après son usage appelle les autres à faire de même. Dans le cas des toilettes, on mobilise le concept de préférences pro-sociales, c’est-à-dire l’empathie voire l’altruisme de chacun. Jusqu’à présent, je ne m’étais rendu compte que le choix du contenu respectif était à ce point judicieux, et pourtant il l’est. Voici pourquoi.

La machine à café est un bien utilisé par un nombre réduit d’individus de manière quotidienne. Il s’agit donc d’un jeu répété pour lequel le folk theorem peut s’appliquer. Ce théorème (ou plutôt ces théorèmes car il y en a plusieurs) nous indique que dans le cadre d’un jeu répété (peu importe le jeu exact) indéfiniment et où les individus accordent suffisamment d’importance au futur, une multitude d’équilibres peuvent émerger, y compris l’équilibre de coopération mutuelle. Les stratégies de coopération conditionnelles de type « tit-for-tat » (je commencer par coopérer puis ensuite je joue la même stratégie que celle jouée par mon partenaire à la période précédente) ou « GRIM » (je commence par coopérer, puis à la première défection de mon partenaire, je ne coopère plus jamais) permettent de faire émerger une telle coopération mutuelle. Ce que l’affiche rappelle aux utilisateurs, c’est le fait qu’une défection (un mauvais entretien du matériel) de leur part est susceptible d’entraîner de la part des autres une mesure de rétorsion. Etant donné le petit nombre d’utilisateurs, il est possible que cette mesure de rétorsion puisse être ciblée sur le « coupable » qui peut anticiper la sanction. Il se peut aussi que la rétorsion ne soit pas ciblée, mais le petit nombre d’utilisateurs fait que chacun peut imaginer la chaine de rétorsions et ses conséquences : si A ne coopère pas, il sait que B en réponse ne coopérera pas, ce qui induira C à ne pas coopérer, diminuant l’utilité de A lorsqu’il réutilise la machine. Bref, que l’information soit publique ou privée, un mécanisme de réciprocité intéressée peut permettre le maintien du bien collectif.

Il en va différemment pour les toilettes. Le problème ici est que le nombre d’utilisateurs est beaucoup plus grand et qu’il est beaucoup plus difficile d’observer qui a fait défection. Ajoutons que des « erreurs » sont possibles : on peut être soucieux de l’entretien du bien collectif mais être négligent à un moment parce que l’on est pressé ou autre. Ce que montre le folk theorem, c’est que plus le nombre de joueurs est important et moins l’information est fiable, alors plus il faut que les joueurs soient « patients » (c’est-à-dire qu’ils accordent de l’importance à l’état futur du bien) pour que la coopération mutuelle soit un équilibre. Passé un certain de joueurs, il n’est tout simplement plus possible de maintenir la coopération. La moindre « erreur » va conduire à une défection généralisée.

Comment peut-on préserver le bien collectif malgré tout ? En faisant appel aux préférences pro-sociales des individus. Si l’utilité des individus dépend non pas uniquement des bénéfices et coûts individuels qui découlent de leurs actions, mais aussi du fait de se comporter de manière « civique » ou « altruiste », alors la propension à la coopération se trouve renforcée, ce qui peut permettre d’empêcher la généralisation de la défection. Faire un appel explicite aux préférences pro-sociales des individus n’est pas inutile de ce point de vue : de nombreux travaux (voir ici par exemple) montrent que les préférences des agents peuvent être activées par certains scripts ou certains messages.

On verra dans quelques mois si ces prédictions théoriques sont confirmées par l’expérience naturelle…

1 commentaire

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Une réponse à “Préserver un bien collectif : réciprocité vs altruisme

  1. la miss des villes

    Cette distinction entre bien public est collectif est particulièrement intéressante. Tu omets toutefois une stratégie de certains acteurs, qui face à des biens collectifs en piteux état, se lancent dans la mise en place de bien club pour répondre au problème existentiel de l’approvisionnement en café.
    Quelles en sont les problématiques ? Quel message mettre au dessus de la cafetière ?

    PS: crédit photos la Miss des Villes

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