La difficile coopération des sciences sociales

C.H.

La réforme de l’enseignement des sciences économiques et sociales au lycée continue de faire débat. Il y a quelques jours, plusieurs universitaires ont lancé un appel pour que la place des SES soit renforcée mais aussi pour que leur caractère interdisciplinaire soit maintenu. L’appel me semble justifié sur au moins un point : l’incohérence qu’il y a entre un objectif (renforcer la capacité des lycéens à comprendre leur environnement économique et social) et les moyens mis en oeuvre (en clair, une réduction du nombre d’heures accompagnée d’une multiplication des notions à aborder). Pour le reste, je laisse d’autres mieux placés que moi pour se prononcer plus en détail.

Ce qui m’interpelle, c’est l’appel à la pluridisciplinarité (ou transdisciplinarité, on ne sait pas trop). Elevé à l’école institutionnaliste, grand admirateur des travaux de Max Weber, la transdiciplinarité est quelque chose qui me tient à coeur. Je suis particulièrement fier d’avoir eu un jury de thèse dans lequel un tiers des membres n’étaient pas des économistes (un philosophe et un sociologue). La timide ouverture de l’économie aux autres sciences sociales depuis quelques années, notamment envers la psychologie, est quelque chose que j’applaudis des deux mains. Bien souvent, les travaux les plus intéressants en économie sont ceux qui savent faire un usage intelligent des apports des autres sciences sociales.

Néanmoins, il m’arrive d’avoir des conversations avec des sociologues et, à chaque fois, mon optimisme sur le potentiel de coopération entre la sociologie et l’économie en ressort atténué. L’expérience la plus récente remonte à lundi. Avec un collègue, nous avons présenté en séminaire un papier sur la performativité de la théorie économique (version provisoire, surtout l’anglais !). L’assistance était composée d’économistes, de gestionnaires et d’une sociologue. La discussion a été vive et intéressante (les gestionnaires étaient notamment très intéressés) et j’ai eu l’occasion ensuite de discuter plus longuement avec ma collègue sociologue. Bilan : économistes et sociologues ont décidemment du mal à parler le même langage. Le point central de notre papier est d’utiliser le concept d’équilibre (l’outil de l’économiste par excellence) pour clarifier le phénomène de performativité. Ce que je retiens de la discussion, ce n’est pas tant que les sociologues rejettent le concept mais surtout n’en voient pas l’intérêt, dans la mesure où ils tendent à se poser des questions assez différentes. Là où mon co-auteur et moi-même nous sommes posés la question de la possibilité de la performativité, les sociologues vont plutôt s’interroger sur les processus concrets qui va amener un discours (théorique) à performer le réel. En clair (c’est comme ça que je l’ai compris en tout cas), la performativité est perçue comme une évidence.

Je ne prétend pas que c’est ainsi que tous les sociologues voient la performativité, ni que cela est généralisable à tous les objets d’étude. Mais il ressort clairement que ce qui distingue l’économie de la sociologie ce n’est pas tant l’objet que la méthode, ou plus exactementle mode d’appréhension des phénomènes. Cela me contrarie parce que, d’une part, cela va à l’encontre de l’idée (plutôt bien acceptée en philosophie des sciences) qu’une science se définit d’abord par son objet d’étude et pas par sa méthode, et aussi parce de facto cela rend les possibilités de dialogue entre les deux disciplines bien plus ténues.

Herbert Gintis a publié récemment un ouvrage où il défend la thèse qu’il est possible de réunir les « sciences du comportement » (économie, sociologie, psychologie et biologie) dans un cadre d’analyse commun ancré sur la théorie des jeux et la théorie des systèmes complexes. Même s’il n’est pas sans poser quelques problèmes internes, je trouve son projet séduisant. Mais sa plus grosse limite est tout simplement qu’il est actuellement en complète contradiction avec la réalité sociologique de certaines disciplines (essentiellement la sociologie, pour la psychologie je ne sais pas) qui manifestent une aversion (quelle soit fondée ou non est une autre histoire) pour les outils de l’économiste et même des sciences de la complexité. Bien sûr, il arrive que des sociologues s’approprient certaines méthodes issues de la science économique mais c’est l’exception plus que la règle. Plus qu’une unification des sciences sociales, je crois que l’on risque surtout d’assister à une transformation de l’économie sous la forme d’une vague science du comportement sous l’effet d’ajouts plus ou moins cohérents d’éléments provenant des sciences voisines, tandis que la sociologie continuera, de son côté, à faire son chemin, bien souvent d’ailleurs en dénigrant l’économie (le peu de considération pour la discipline voisine semble souvent être la chose la mieux partagée par les sociologues et les économistes, parfois à cause d’une méconnaissance de ce que font les voisins, mais pas seulement).

24 Commentaires

Classé dans Non classé

24 réponses à “La difficile coopération des sciences sociales

  1. Thomas

    Effectivement, il y a dans la recherche un certain clivage entre discipline.

    Dans les papiers d’économie stricto sensu il n’est pas coutume de citer de chercheurs d’autres disciplines à l’exception de quelques un qui ont acquis leur légitimité au fil du temps (Max Weber en est un bon exemple). Il existe aussi des domaines qui visent ouvertement l’interdisciplinarité (économie évolutionniste, sociologie économique, philosophie économique…) où on a un véritable dialogue entre deux disciplines, rarement plus si je ne me trompe.
    Toutefois, à côté de la recherche visant à être publiée dans les revues à comité de lecture, il y a une autre littérature, celle des « essayistes », forme de recherche qui synthétise un grand nombre de publications et qui tente de leur donner une cohérence. Cette littérature est publiée dans des livres et vise à toucher le plus grand nombre contrairement aux articles de recherche universitaire qui visent une communauté restreinte. Cette littérature peut s’affranchir des contraintes en terme d’interdisciplinarité imposées tacitement par les revues.

    Je prends l’exemple d’un livre que j’ai lu récemment : « 3 leçons sur l’Etat Providence » d’Esping Andersen. L’auteur y propose une réforme de la politique sociale en France. Ses propositions sont appuyées par une multitude de résultats économétriques, des données démographiques, reposent sur des raisonnement économiques, s’inscrivent dans une problématique sociologique « la crise de l’Etat Providence », et tiennent comptes de considérations d’équité.
    Ce type d’ouvrage synthétisant de multiples sources crée de fait une cohésion entre les sciences sociales même s’il n’y a pas forcément de cohésion entre les chercheurs des différentes disciplines.

    Ce mélange des genres et sa réussite (quand il est bien réalisé) me semble être dû au fait que l’ouvrage soit centré autour d’un thème, ici la protection sociale.
    Quand les recherches sont focalisées sur un thème, un autre exemple est celui des « disability studies » (les études sur le handicap, qui elles sont publiées dans des revues académiques), les bibliographies des articles sont beaucoup plus transdisciplinaires.

    • C.H.

      Bonne remarque. Effectivement, les travaux qui dépassent le pur cadre économique ont tendance à aller piocher dans diverses disciplines, de manière parfois pertinente. C’est clairement à un niveau plus fondamental (au niveau des soubassements philosophiques et théoriques) que les rapports entre disciplines sont les plus conflictuels. Cela conduit surtout à douter de la possibilité d’une science sociale unifiée, mais pas de la capacité des différentes sciences sociales à parfois pouvoir coopérer de manière heureuse.

  2. elvin

    « Là où mon co-auteur et moi-même nous sommes posés la question de la possibilité de la performativité, les sociologues vont plutôt s’interroger sur les processus concrets qui va amener un discours (théorique) à performer le réel. En clair (c’est comme ça que je l’ai compris en tout cas), la performativité est perçue comme une évidence. »

    Là, je ne comprends pas. « S’interroger sur les processus concrets qui vont amener un discours théorique à performer le réel » me semble être la meilleure façon, pour ne pas dire la seule, de « se poser la question de la possibilité de la performativité ». Et cette interrogation peut a priori très bien déboucher sur la conclusion qu’il n’existe pas de tels processus, donc que la performativité est impossible. Pour ma part, je pense que ce raisonnement me conduit à dire qu’elle est extrêmement limitée.

    « Le point central de notre papier est d’utiliser le concept d’équilibre (l’outil de l’économiste par excellence) pour clarifier le phénomène de performativité. Ce que je retiens de la discussion, ce n’est pas tant que les sociologues rejettent le concept mais surtout n’en voient pas l’intérêt »

    Alors je dois être un sociologue…

    • C.H.

      « Là, je ne comprends pas. « S’interroger sur les processus concrets qui vont amener un discours théorique à performer le réel » me semble être la meilleure façon, pour ne pas dire la seule, de « se poser la question de la possibilité de la performativité ». Et cette interrogation peut a priori très bien déboucher sur la conclusion qu’il n’existe pas de tels processus, donc que la performativité est impossible. Pour ma part, je pense que ce raisonnement me conduit à dire qu’elle est extrêmement limitée. »

      Les sociologues vont se poser la question du « comment » et, par ce biais, aussi celle du « qui » : qui sont les acteurs qui font qu’une théorie plutôt qu’une autre va être performative. En ce sens, il ne va pas s’intéresser aux mécanismes purement formels de la performativité, mais aussi aux relations de domination (pour employer un gros mot bourdieusien).

      « Alors je dois être un sociologue… »

      Une science est telle que ceux qui la pratique et la construise la définissent. La définition d’une science n’est pas le fait d’un seul homme (aussi brillant ou sous-estimez soit il) mais d’une pratique collective. Que vous le vouliez ou non, le concept d’équilibre est central en économie depuis le 19ème siècle. Donc, pardonnez-moi de ne pas préciser à chaque fois « économie(stes) standard ».

      • elvin

        « Les sociologues … ne vont pas s’intéresser aux mécanismes purement formels de la performativité »
        … alors que les économistes (orthodoxes – là il faudrait un smiley…) ne s’intéressent qu’à ces mécanismes, et c’est justement amha le principal reproche qu’on peut leur faire.

        Par ailleurs, je ne prétends nullement définir la discipline. Je ne fais que donner une opinion (la mienne et celle de quelques autres …) sur les définitions qui en sont données. Et si en effet « le concept d’équilibre est central en économie depuis le 19ème siècle », je dis que c’est une conception incroyablement réductrice, qui devrait disqualifier les économistes quand il s’agit de parler du monde réel.

        Cela dit, vous êtes largement pardonné (et en plus vous vous en foutez et vous avez bien raison)
        Décidément, ce site manque de smileys…

  3. Thomas

    Effectivement, il y a dans la recherche un certain clivage entre discipline.

    Dans les papiers d’économie stricto sensu il n’est pas coutume de citer de chercheurs d’autres disciplines à l’exception de quelques un qui ont acquis leur légitimité au fil du temps (Max Weber en est un bon exemple).
    Il existe aussi des domaines qui visent ouvertement l’interdisciplinarité (économie évolutionniste, sociologie économique, philosophie économique…) où on a un véritable dialogue entre deux disciplines, rarement plus si je ne me trompe.
    Toutefois, à côté de la recherche visant à être publiée dans les revues à comité de lecture, il y a une autre littérature, celle des « essayistes », forme de recherche qui synthétise un grand nombre de publications et qui tente de leur donner une cohérence. Cette littérature est publiée dans des livres et vise à toucher le plus grand nombre contrairement aux articles de recherche universitaire qui visent une communauté restreinte. Cette littérature peut s’affranchir des contraintes en terme d’interdisciplinarité imposée tacitement par les revues.

    Je prends l’exemple d’un livre que j’ai lu récemment : « 3 leçons sur l’Etat Providence » d’Esping Andersen. L’auteur y propose une réforme de la politique sociale en France. Ses propositions sont appuyées par une multitude de résultats économétriques, des données démographiques, reposent sur des raisonnement économiques, s’inscrivent dans une problématique sociologique « la crise de l’Etat Providence », et tiennent comptes de considérations d’équité.
    Ce type d’ouvrage synthétisant de multiples sources crée de fait une cohésion entre les sciences sociales même s’il n’y a pas forcément de cohésion entre les chercheurs des différentes disciplines.

    Ce mélange des genres et sa réussite (quand il est bien réalisé) me semble être dû au fait que l’ouvrage soit centré autour d’un thème, ici la protection sociale.
    Quand les recherches sont focalisées sur un thème comme c’est le cas dans les « disability studies » (études sur le handicap qui elles sont publiées dans des revues académiques) les bibliographies des articles sont beaucoup plus transdisciplinaires.

  4. Thomas

    Oups désolé pour le double post, j’ai cru que le premier s’était perdu.

  5. Soupalail

    Deux remarques :

    1/ Passer de « une sociologue » à « les sociologues » est quelque peu osé. Je sais bien qu’en éco expérimentale un bricolage fait avec des « sujets » étudiants en éco payés en barres de chocolat donne une vérité universelle, mais quand même🙂

    2/ Il y a une grosse littérature en sociologie, et particulièrement en sociologie économique, sur la performativité. Lisez par exemple Law of the Markets de Callon et vous verrez si vous pouvez dialoguer avec CES sociologues (vous pouvez commencer par quelques wp/articles sur son site).

    • C.H.

      1) oui, je fais de l’inductivisme et je ne m’en cache pas. Cela dit, ce que je dis ne résulte pas seulement de ma conversation de lundi mais d’un ressenti qui émane de quelques années de recherche à la frontière des disciplines.

      2) Notre entrée dans le papier est précisément la littérature en sociologie éco (surtout Callon) sur la performativité. C’est même ce qui a motivé notre papier !

      • Soupalail

        Donc vous pouvez discuter avec des sous-branches de la sociologie, non ?
        McKenzie et cie
        http://press.princeton.edu/titles/8442.html
        Du coup, ça m’intéresse. Est-il sur REPEC ?

        Sur l’inductivité, ma critique repose sur quinze années d’expérience de la diversité hallucinante à l’intérieur d’un machin qui s’appelle « sociologie ».

        Symétriquement, LES économistes (hi,hi) ont bien du mal à saisir nombre de démarches sociologiques, en particulier lorsqu’elles ne reposent pas sur le cadre connu et balisé de la discipline. Donc sur le constat de dialogue difficile, on peut être d’accord. Cela demande, comme pour tout autre interdisciplinarité, des échanges et surtout des intérêts communs.

  6. C.H.

    Oui oui, bien entendu, on peut discuter. Ce que je remarque, c’est que cette discussion n’est pas toujours évidente parce que les questions que se posent (la plupart) les économistes ne semblent pas pertinentes aux yeux de (d’un certain nombre) des sociologues et vice-versa. Et les outils des uns sont parfois très mal compris par les autres (les critiques que les sociologues font de la théories des jeux sont souvent très mal informées, et dans l’autre sens beaucoup d’économistes sont ignorants de l’intérêt de certaines méthodes utilisés par les sociologues).

    Pour ce qui est de la diversité des approches sociologiques, vous avez raison, c’est un point que je ne conteste pas. Il y a même des sociologues qui utilisent abondamment de la formalisation ou font de la théorie du choix rationnel. Mais bon, je ne pense pas caricaturer en disant qu’une proportion non négligeable de sociologues n’estiment pas énormément le travail de leurs collègues économistes (et encore moins lorsque ces derniers traitent de sujet « sociologiques » – voir les réactions aux travaux d’Akerlof sur l’identité par exemple).

    • Soupalail

      Je confirme en symétrisant : la plupart des économistes que j’ai croisés détestent la sociologie économique qui vient leur chercher des noises, de plus en parlant de « marchés », « efficience », « information », éventuellement en donnant à ces concepts des sens différents, voire divergents.

      La différence c’est que « les » économistes ne citent pas les sociologues (pas plus qu’historiens ou autres comme le rappelait Thomas), d’abord parce qu’ils ne les lisent pas alors que dans le cas Akerlof ou G. Becker, « les » sociologues lisent et citent (éventuellement de travers).

      • C.H.

        « Je confirme en symétrisant : la plupart des économistes que j’ai croisés détestent la sociologie économique qui vient leur chercher des noises, de plus en parlant de « marchés », « efficience », « information », éventuellement en donnant à ces concepts des sens différents, voire divergents. »

        Ce qui confirme que, décidemment, nos deux disciplines ont bien du mal à dialoguer (que la responsabilité en incombe très largement aux économistes qui dénigrent tout ce qui n’est pas formalisé est un fait que je ne conteste pas. Pour faire le lien avec la discussion avec elvin, on a un autre équilibre, de réciprocité négative en l’occurence, entre les deux disciplines).

      • Soupalail

        « la responsabilité en incombe très largement aux économistes qui dénigrent tout ce qui n’est pas formalisé est un fait que je ne conteste pas »

        Toujours pour symétriser, le fait que tout modèle non réaliste de l’action soit rejeté par les sociologues joue (y compris lorsque les auteurs ont un modèle de préférence qui ne se réfère pas aux individus réels mais dont ils explorent simplement les effets collectifs émergents).

        Plus fondamentalement, l’économie est une discipline à vocation principalement normative (déterminer la valeur, optimiser l’allocation des ressources), la sociologie à vocation principalement descriptive (expliquer, comprendre). Les sociologues ont autant de mal, en général, avec les juristes.

  7. C.H.

    @elvin
    « Et si en effet « le concept d’équilibre est central en économie depuis le 19ème siècle », je dis que c’est une conception incroyablement réductrice, qui devrait disqualifier les économistes quand il s’agit de parler du monde réel ».

    Bien au contraire. Lorsque l’on a bien compris ce que signifie le concept d’équilibre (en tout cas dans un contexte d’interactions stratégiques, lesquelles sont partout), alors on se rend compte que vouloir s’en passer à tout prix est quand même bien dommage. Par exemple, la cordialité avec laquelle nous discutons sur un blog sur un sujet où nous sommes malgré tout en désaccord est un équilibre ! « Equilibria are everywhere »

    • elvin

      Soit. Mais c’est quand même une acception bien large du mot « équilibre » (amha forgée justement pour pouvoir continuer à utiliser le mot dans un sens bien différent de son sens premier).

      • elvin

        Cela dit, que cette cordialité mérite ou pas d’être appelée un équilibre, j’en suis très heureux…

  8. Soupalail

    J’ai lu le papier, qui fait une présentation assez juste de certaines théories en sociologie économique.

    Mais, ensuite, en se focalisant uniquement sur la théorie économique, les auteurs oublient les agencements matériels associés. Pour le dire vite, un marché « électronique » et un marché « physique » peuvent répondre à des « bonnes théories » différentes.
    Et sur les marchés physiques eux-mêmes, il y a un grand nombre de variations, voir l’article classique de Marie-France Garcia :http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1986_num_65_1_2347

    Du coup, on retombe, il me semble, sur une vision purement représentationnelle (et assez vite, langagière) de la performativité, finalement proche de celle d’Austin. Cela fonctionne sans doute assez pour décrire le travail de Minkowski & Nik-kah, où il s’agit « simplement » de bâtir un système d’enchères, moins sans doute lorsque l’architecture matérielle et institutionnelle est plus forte.

    J’espère en tout cas qu’il pourra être publié.

    • isaac

      Bonjour,

      Étant le collègue en question je me permets de répondre à cette très intéressante remarque : notre travaille ne nie absolument pas l’aspect technologique de la performativité (i.e la performativité par le biais des technologies que renseigne la (ou les) théorie économique). Il se situe uniquement à un niveau d’abstraction plus élevé (voir p.5). A mon sens, le modèle que nous tentons de construire s’applique parfaitement au travail novateur de Garcia-Parpet (1986) car il ne faut jamais oublier que l’utilisation d’une machine ou même d’une architecture nécessite un certain nombre de savoirs et de conceptions de la réalité social et physique. De plus, vous remarquerez que rien n’est dit dans notre article concernant les vecteurs de transmission des croyances des agents. A ce titre on peut très bien appliquer le modèle en postulant que les croyances sont transmises via des agencements sociotechniques particuliers. En d’autres termes, et c’est d’ailleurs la conclusion de notre papier, ce travail appel à une utilisation dans un cas d’étude dans lequel il serait possible de faire cohabiter notre modèle et les outils de l’ANT. Ce qui nous ramène à notre intérêt pour la transdisciplinarité… la boucle est bouclée.

      De plus, le second volet du travail est d’ordre purement épistémologique, à savoir identifier les limites de la performativité (physiques et institutionnelles).

      Je précise également que dire que se focaliser sur les croyances est un retour à Austin me semble être un raccourcie (même si je comprends exactement ce que vous voulez dire et que votre propos est nuancé). En effet, le dépassement d’Austin (notamment par Bourdieu) se fait essentiellement plaçant la capacité performative des énoncés en dehors des caractéristiques langagières de ce dernier afin de se tourner vers les institutions qui accompagnent la prise de parole (prise de parole prenant place dans un champ social structuré par des institutions, des dominations diverses etc).

      Sur la notion d’équilibre, c’est en effet une acception très large du terme. Cela n’en enlève toutefois pas l’intérêt : l’équilibre est compris comme l’ordre que la science économique prétend tenter d’expliquer. Toutes les sciences sociales (et brutes) tentent d’expliquer les phénomènes d’émergence d’ordres (de stabilité d’un système particulier). Ces ordres peuvent être spontanés ou non, efficaces ou non (dilemme du prisonnier), socialement acceptable ou non (Merton et la discrimination), petits (comprendre la confiance ou la hiérarchie entre deux personnes), grands (un système politique et social, le mouvement des planètes), asymétriques ou non, durables ou non. La question étant : pourquoi en est on arrivé là, pourquoi cet ordre particulier (discrimination ; capitalisme ; économie de marché ; système de domination particulier etc…) et pas un autre ? Une certaine frange de l’économie tente uniquement de définir les phénomènes émergents, l’ordre (la stabilité, toute relative soit-elle) au sein d’un système, via la notion d’équilibre avant d’expliquer la manière dont il est possible de penser le chemin qui a mené à cet ordre. Je précise que cela ne définit pas la théorie économique (je suis pour ma part plutôt partisan d’une définition substantive de l’économie, tout comme CH a priori).

      • elvin

        Utiliser un mot dans trop de sens différents sans prendre le soin de le redéfinir aboutit à des discussions souvent vives et généralement stériles où les adversaires utilisent les mêmes mots sans s’apercevoir qu’ils parlent de choses différentes et que donc leur discussion n’a pas de sens. J’ai des exemples en tête…

        Wittgenstein faisait remarquer que c’est la substance même des débats philosophiques, mais en économie c’est un travers courant avec non seulement le mot équilibre, mais aussi valeur, concurrence, et d’autres. John Stuart Mill a écrit des choses très pertinentes à ce sujet (dans A System of Logic).

      • Soupalail

        Ma critique porte sur le « schéma incorporé » de votre performativité. Dans le texte, je vois plutôt ça :
        théorie —> croyances —-> agencements matériels
        Dans votre réponse c’est la même chose, mais sous une forme itérée (et cumulative).

        Or, pour moi, il y au moins deux autres situations :
        1/ théorie —-> agencements matériels
        où des économistes produisent directement des « marchés » ou profitent des failles de marché (j’aimerais connaître par exemple l’histoire de l’implémentation du high frequency trading), sans passer par des agents. Cela demande vraisemblablement des mondes fortement économisés, ie avec des économistes professionnels dominants.

        2/ agencements matériels théorie
        Deux mondes fortement séparés et qui s’ajustent pour ensuite former de nouvelles croyances (peut-être le yield management dans les transports, on peut aussi penser aux travaux d’Alexandra Bidet sur le « prix de l’usage du téléphone »). L’économisation de mondes d’abord créés par des ingénieurs est sans doute assez typique (les articles sur « comodification » relèvent souvent de ce type de schéma)

  9. C.H.

    @elvin:

    Sauf que c’est un mot qui en l’occurence a un sens très précis fermement établit depuis von Neumann et Nash. Ce sens est très large (générique) mais parfaitement précis au sens mathématique du terme. Aucune ambiguité dans son utilisation donc, pour quiconque connait son origine.

    Edit : j’ajoute que « large » et « précis » ne sont pas antagonistes. « Précis » concerne les frontières de l’ensemble, pas l’ensemble lui-même.

    • elvin

      oui bien sûr, mais ce n’est pas le même sens que ceux de Walras, de Marshall ou de Hayek, qui existaient avant Von Neumann et Nash, ni celui de la langue courante (« vulgaire ») qui existait encore avant.

      Puisque je faisais allusion à Mill, en voici un extrait:
      « names creep on from subject to subject, until all traces of a common meaning sometimes disappear, and the word comes to denote a number of things not only independently of any common attribute, but which have actually no attribute in common ; or none but what is shared by other things to which the name is capriciously refused.* Even scientific writers have aided in this perversion of general language from its purpose; sometimes because, like the vulgar, they knew no better; and sometimes in deference to that aversion to admit new words, which induces mankind, on all subjects not considered technical, to attempt to make the original stock of names serve with but little augmentation to express a constantly increasing number of objects and distinctions, and, consequently, to express them in a manner progressively more and more imperfect.
      To what a degree this loose mode of classing and denominating objects has rendered the vocabulary of mental and moral philosophy unfit for the purposes of accurate thinking, is best known to whoever has most meditated on the present condition of those branches of knowledge. »

      • C.H.

        Lorsque j’utilise le concept d’équilibre (et ainsi que nous le faisons dans notre article), c’est toujours dans le sens de VN et Nash, sauf exception.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s