« Publish or Perish » : le dilemme du prisonnier dans la recherche académique

C.H.

Excellent article dans Le Monde sur la course à la publication qui est en train de s’institutionnaliser (ou de se généraliser) dans le monde de la recherche :

« En tentant de nous extraire de la masse, chacun de nous augmente les standards pour tous. Les décisions dictées par nos intérêts à court terme peuvent se révéler désastreuses à plus longue échéance. Ensuite, que faire ? Une solution serait d’être moins préoccupés, en tant qu’individus, par notre position relative dans l’échelle des publications. Toutefois, se retirer de la compétition revient de facto à abandonner la perspective d’un poste décent. En résumé, nous sommes prisonniers d’une course à l’abîme ».

Les auteurs décrivent n’y plus ni moins ce qui est un dilemme du prisonnier : bien que tout le monde ait conscience que la course à la publication est socialement sous-optimale, chacun est individuellement et à court terme incité à publier plus que son voisin*. Cela était vrai aux Etats-Unis, ça l’est de plus en plus en Europe et notamment en France avec les modalités d’évaluation des laboratoires (et bientôt des chercheurs ?). Cependant, le problème ne vient pas des individus, mais bien des règles du jeu académique qui avec l’arrivée des pratiques de bibliométrie au ras des pâquerettes ne vont pas s’arranger.

Soyons clair, la fonction d’un chercheur est de produire de la connaissance (j’ai d’ailleurs appris récemment que l’AERES nous appelait maintenant les « produisants ») et il est donc normal qu’il soit évalué sur ce plan. Mais la diffusion de la connaissance peut prendre de multiples formes : articles académiques, mais aussi ouvrages, articles de vulgarisation, communication en colloque… et blog. Parmi les solutions : accorder plus d’importance aux citations plutôt qu’au nombre de publication (critère imparfait mais dont les effets pervers me semblent moindre), prendre en compte la spécificité des disciplines et des sous-disciplines, valoriser les activités autres que la recherche académique pure. Et aussi réfléchir sérieusement aux limites de la bibliométrie et s’appliquer à les démontrer.

*Des lecteurs versés dans la théorie des jeux pourraient se dire que bien que nous soyons en présence d’un dilemme du prisonnier, celui-ci est répété indéfinement. Le folk theorem nous apprend que la coopération (traduire : le renoncement individuel à courir après la publication systématique) est théoriquement possible (mais pas le seul équilibre). Mais ce théorème n’est valable que sous des conditions assez strictes (petit nombre de joueurs, information publique) qui ne sont pas vérifiées ici. C’est donc clairement au niveau des règles du jeu (donc au niveau institutionnel) qu’il faut agir.

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1 commentaire

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Une réponse à “« Publish or Perish » : le dilemme du prisonnier dans la recherche académique

  1. Soupalailycrouton

    Quelques commentaires sur des aspects mineurs avant une remarque sur le parallèle avec le dilemme du prisonnier :

    « accorder plus d’importance aux citations plutôt qu’au nombre de publication (critère imparfait mais dont les effets pervers me semblent moindre) »

    Rien n’est plus faux, le gaming s’étend sur les citations dans les univers qui les comptent. Voir le magnifique article de Stuart Macdonald & Jacqueline Kam
    « Counting footnotes: Citability in management studies »

    « produisant » à l’AERES : ce terme ne renvoie pas à producteur de connaissance, il a été fait pour élargir « publiant » à autre chose que la production d’articles ou de livres et donc bien « valoriser les activités autres que la recherche académique pure ».
    En pratique, l’AERES n’a, pour le moment, que modifié l’étiquette et pas changé le contenu de la définition
    http://www.aeres-evaluation.fr/…/Criteres_Identification_Ensgts-Chercheurs.pdf

    Sur le point général, la coopération existe depuis fort longtemps à l’échelle locale : les économistes, comme dans d’autres disciplines, ont répondu à la pression à la publication par l’augmentation du nombre d’auteurs par papier.

    De même, ils se sont organisés, ces dix dernières années en France, pour bâtir leur propre classement de revues, dont on peut discuter s’il s’agit ou non de bibliométrie, voir le récent papier de Pontille & Torny,
    Revues qui comptent, revues qu’on compte :
    produire des classements en économie et gestion
    http://regulation.revues.org/index8881.html

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