Altruisme et égoïsme dans « Sciences Humaines »

C.H.

Le hasard (?) a fait que j’ai trouvé l’autre jour dans ma boîte au lettre le numéro de février de la revue Sciences Humaines dans lequel on trouve un dossier sur le retour de la solidarité. Le dosser comporte plusieurs articles intéressants sur l’altruisme chez les animaux et les Hommes, sur l’origine et les fondements de la morale, sur l’importance relative de l’égoïsme et de l’altruisme, etc. On peut trouver notamment une interview du primatologue Frans de Waal qui défend une vision naturaliste de la morale qui colle assez bien avec les approches évolutionnaires de la justice dont j’ai discuté dans un récent billet. de Waal va assez loin car il fait de l’empathie le mécanisme fondateur de la morale, chez les animaux comme chez les Hommes.

J’aurai deux remarques critiques à faire sur les articles du dossier qui abordent la question de l’altruisme. D’une part, sans trop de surprise, on y retrouve la classique critique de l’homoeconomicus réputé égoïste et porté en exergue par la théorie du choix rationnel, la théorie des jeux, le libéralisme. C’est un amalgame malheureux quand on sait que 1) les recherches sur l’altruisme et la coopération chez les animaux ont décollé à partir du moment où les biologistes ont commencé à utiliser… la théorie des jeux ; 2) ce qui définit l’individu rationnel, c’est un ensemble d’axiomes qui portent essentiellement sur la cohérence des préférences mais qui ne présupposent en revanche strictement rien sur leur contenu. Comme je l’ai déjà dit à de très nombreuses reprises ici, il ne faut pas confondre l’outil avec l’usage que certains économistes ou philosophes ont pu en faire. D’autre part, l’un des articles s’interroge longuement sur l’importance de l’altruisme et de l’égoïsme chez les individus. L’article aurait gagné en clarté et en pertinence s’il s’était appuyé sur la distinction entre cause ultime et cause de proximité : l’altruisme et plus largement la morale ont pour cause ultime les mécanismes de l’évolution biologique et culturelle, à commencer par la sélection naturelle. A ce titre, altruisme et morales peuvent se réduire à une maximisation « égoïste ». Mais il ne faut pas confondre cet égoïsme ultime avec les mécanismes de proximité (c’est à dire psychologique) de l’altruisme qui peuvent (théoriquement) relever d’une logique authentiquement désintéressée (et le fait que l’on puisse décrire ces comportements désintéressés comme l’optimisation d’une fonction d’utilité ne change rien à cela puisque la théorie de l’utilité espérée ne fait aucune hypothèse sur les mécanismes psychologiques qui conduisent au choix).

Pour ceux qui souhaitent approfondir ce thème dans le cadre des sciences sociales, deux ouvrages sont incontournables : Moral Sentiments and Material Interests de H. Gintis et al. et A Cooperative Species de S. Bowles et H. Gintis (ce dernier est à paraitre et malheureusement la version provisoire n’est plus disponible sur le site de Gintis).

2 Commentaires

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2 réponses à “Altruisme et égoïsme dans « Sciences Humaines »

  1. Jean-Paul Tsasa Vangu

    Adam SMITH:

    « … Ce n’est que dans la vue d’un profit qu’un homme emploie son capital. Il tâchera toujours d’employer son capital dans le genre d’activité dont le produit lui permettra d’espérer gagner le plus d’argent. (…) A la vérité, son intention en général n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En préférant le succès de l’industrie nationale à celui de l’industrie étrangère, il ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté ; Et en dirigeant cette industrie de manière que son produit ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, il est conduit par une main invisible, à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler ».

    J-Paul Tsasa Vangu
    Université Protestante au Congo
    Centre Congolais-Allemand de Microfinance
    R.D. Congo/ Kinshasa

  2. elvin

    C’est navrant de trouver dans une revue prétendument sérieuse le contresens habituel sur le libéralisme, qui dit que c’est justement parce que l’être humain est profondément social qu’il n’y a nul besoin de coercition, donc pas besoin de l’intervention de l’Etat, pour qu’il adopte un comportement altruiste.
    Si on pense (ce qui est inexact) qu’Adam Smith est le père du libéralisme économique, c’est plus pour la Théorie des Sentiments Moraux que pour la Richesse des Nations.

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