Les modèles : outils d’expérimentation ou outils d’explorations ?

C.H.

J’ai déjà discuté à plusieurs reprises de la question fondamentale des statuts épistémologiques des modèles scientifiques, et plus particulièrement en économie. La thèse des modèles comme mondes crédibles proposée par Robert Sugden me semble séduisante mais elle n’est pas la seule. Uskali Mäki propose dans cet article une interprétation différente même si elle n’est pas forcément contradictoire avec celle de Sugden : voir les modèles comme des biais d’expérimentation (par la pensée) et voir les expériences contrôlées comme des modèles (matériels).

L’idée est assez simple : tout modèle se rapporte à un système de référence (une partie du monde réel) au travers d’une double relation de représentation et de ressemblance. La représentation consiste à délimiter le champ du monde réel que le modèle est censé décrire ; la ressemblance indique qu’il ne peut y avoir de modèle qu’à la condition que la question des propriétés partagées par le modèle réel et le système de référence puisse se poser. La même relation existe entre les expériences contrôlées et le monde réel. Par conséquent, Mâki considère que la plupart des modèles sont des expériences contrôlées mentalement et que la plupart des expériences contrôlées sont des modèles physiques et matériels. Il y a bien une différence qualitative entre modèles et expériences : les premiers procèdent à des manipulations théoriques (en ajoutant/retirant des paramètres et en faisant varier leurs valeurs), les secondes à des manipulations causales au sens physique du terme. Toutefois, dans les deux cas, il s’agirait de procéder par isolation en tentant, soit par la pensée, soit par la manipulation physique, de neutraliser l’influence de tous les facteurs sauf un.

J’ai pas mal réfléchit à la relation de cette thèse avec celle des mondes crédibles et notamment avec la propre interprétation réaliste que j’ai essayé d’en faire (voir cet article). Cela m’amène à considérer que les modèles sont plus un outils d’exploration que d’expérimentation. J’arrive à cette conclusion de la manière suivante : la thèse des mondes crédibles indique qu’un modèle décrit un monde fictif (artificiel) dont on infère qu’il partage certaines propriétés avec le monde réel en observant l’isomorphisme entre les différents états du modèle et ceux du monde réel. Contrairement à la thèse de Mäki, celle des modèles comme mondes crédibles évacue toute question de ressemblance a priori entre modèle et réalité : le modèle n’est pas construit pour ressembler à la réalité, leur relation est juste inférée de manière inductive a posteriori. Deux amendements me semble nécessaires. En pratique, il me semble évident que la construction d’un modèle ne se fait pas ex nihilo. Elle est au contraire déterminée par deux éléments : le support théorique utilisé par le modélisateur et qui vient contraindre ses possibilités et la perception que le modélisateur a de la réalité et qui est notamment déterminé par ce que Max Weber appelait son « rapport aux valeurs ». Autrement dit le passage du système de référence S au monde décrit par le modèle M ne se fait pas de manière arbitraire et aléatoire. Pour reprendre le langage de la philosophie pragmatiste, le passage de S à M se fait au travers d’un processus d’abduction qui est tout simplement un saut logique consistant à inférer qu’une caractéristique C de S est importante/pertinente/influente pour expliquer S au travers de M. Le background théorique sur lequel s’appuie le modélisateur peut aider à ce passage abductif, mais il reste une part de subjectivité voire d’intuition propre au modélisateur.

Le second amendement est dans la continuité du premier et consiste à donner une tournure réaliste (au sens philosophique du terme) à la thèse des modèles comme monde crédible. Sur quoi repose l’affirmation qu’un modèle va être « crédible », autrement dit que M est une représentation pertinente de S. Il me semble que la crédibilité repose fondamentalement sur un argument ontologique et, donc, métaphysique : M est une représentation pertinente de S parce que l’isomorphisme entre leurs états respectifs s’expliquent par une structure ontologique commune. Pour éclairer cette idée, on peut prendre l’exemple du modèle le plus connu des économistes, le modèle de la concurrence parfaite. Ce modèle comporte des hypothèses fortes dont la ressemblance avec les caractéristiques réelles des marchés semble pour le moins ténue et débouche sur des résultats qui semblent éloignés de ce que l’on constate empiriquement. Si malgré tout les économistes s’y sont accrochés, je ne crois pas que ce soit (uniquement) par un instrumentalisme méthodologique naïf et encore moins parce qu’ils pensaient à l’époque que cela ouvrirait la voie à des analyses plus sophistiquées et réalistes comme celles d’aujourd’hui. Mon hypothèse est plutôt que le modèle de concurrence parfaite partage une structure ontologique avec les marchés réels : la pression que la concurrence exerce sur les prix et qui conduit à la loi de l’offre et de la demande. On peut voir la concurrence comme une « force » qui, laissée à elle seule (ceteris paribus comme disent les économistes), conduit les prix à converger vers un prix d’équilibre. Le constat, même relatif, que les prix semblent répondre à la loi de l’offre et de la demande sur les marchés réels, a suffit aux économistes pour faire l’inférence inductive (et donc non-logique) que leur modèle de concurrence parfaite et les marchés réels partageaient une caractéristique ontologique.

Cela ne contredit pas la thèse de Mäki, bien au contraire. Les modèles sont bien un moyen d’isoler certains facteurs à l’œuvre dans le système de référence. De plus, selon cette interprétation, la question de la ressemblance (ou plus exactement, de la relation) entre le modèle et le système de référence intervient bien dès la phase d’élaboration du modèle, ce qui me semble plus correspondre à la pratique réelle des modélisateurs. Toutefois, je pense que les modèles sont plus que des outils d’expérimentations car ils ont une propriété que ne peuvent avoir les expériences contrôlées : ils sont extrêmement malléables et à un coût marginal très faible (il faut préciser que Mäki note ce point dans son article). Une fois le monde fictif construit, ils permettent d’explorer ce monde en en modifiant les caractéristiques soit en faisant varier les paramètres (comme dans le cadre de la statique comparative), soit de manière plus structurelle en introduisant de nouveaux paramètres. Le cas du modèle de concurrence parfaite est à nouveau exemplaire : tous les modèles de concurrence imparfaite sont des explorations du monde décrit par la concurrence parfaite : que se passe-t-il si on change une caractéristique de ce monde, par exemple en postulant une hétérogénéité des biens ? A proprement parler, ce n’est plus le même modèle mais une extension. Toutefois, cette extension n’est rendue possible que parce que l’on pense que la structure ontologique décrite par le modèle initial est partagée avec le système de référence. De manière plus générale, et c’est ce qui distingue réellement les modèles des expériences contrôlées, les modèles sont l’outil privilégiés pour faire de l’analyse contrefactuelle. A partir du moment où le modèle est considéré comme crédible, la question « que se passe-t-il dans le modèle M si… » peut se transformer en « que se passerait-il dans S si… ». Cela renforce l’idée de la complémentarité entre analyse historique et analyse théorique (par le biais des modèles) même si, comme le note cet article de Julian Reiss, l’analyse contrefactuelle débouche sur une conception de la causalité qui est différente de celle qui règne dans les sciences de la nature. La différence qualitative entre les modèles en sciences sociales et ceux en sciences de la nature est alors une question qui peut se poser.       

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