Le paradoxe de Jevons : l’évolution des systèmes adaptatifs complexes et le défi pour l’analyse scientifique – 2/3

R.D.

L’évolution des systèmes adaptatifs complexes est un sujet qui soulève sans aucun doute l’intérêt des lecteurs de « Rationalité Limitée ». Il est d’autant plus intéressant d’étudier ce sujet lorsque l’on parle de développement durable et du paradoxe de Jevons. C’est la raison pour laquelle, ce billet fera, comme je l’avais promis dans un précédent billet, un condensé des travaux de la deuxième partie dans l’ouvrage intitulé « The Jevons paradox and the myth of resource efficiency improvements » de Polimeni, John M., Kozo Mayumi, et Mario Giampietro en 2008. 

Intégrer l’efficience dans la complexité

Tout au long de ce chapitre, les auteurs vont tenter de nous éclairer sur la complexité de l’efficience qui n’a cessé de monter en puissance dans la théorie économique depuis les crises énergétiques des années 70. Certains travaux représentés par Brookes et Khazzoom (Brookes, 1979) (Khazzoom, 1980) ont su analyser les relations entre l’efficience et l’effet rebond à travers des études empiriques. Trois questions se posent pourtant Déjà, comment évaluer l’efficience en y intégrant une approche multi-niveaux et des variables spatiaux temporelles? Ensuite, comment faire la différence entre une efficience provenant des technologies et leurs utilisations? Et enfin, comment comprendre l’efficience dans la mesure où elle dépend d’autres variables telles que la population ? Ces questions rentrent parfaitement dans les enjeux du développement soutenable, c’est pourquoi les auteurs nous invitent à réfléchir aux enjeux épistémologiques des systèmes adaptatifs complexes et à l’intérêt de la thermodynamique.

Dans un premier temps, ce paragraphe nous invite à réfléchir à deux idées très intéressantes sur la dématérialisation de l’économie. Par exemple concernant les grands agrégats économiques, les méthodes de calcul de l’efficience énergétique visent à mettre en exergue l’intensivité économique de l’énergie, le tout corrélé avec le PIB. Or, est-ce suffisant pour préserver les ressources naturelles ? En réalité, le ratio s’inspire de variables « intensives », ce qui n’est pas suffisant d’après Herman Daly (Daly, 1996). La compréhension de l’optimalité pourrait se réaliser à différents niveaux systémiques. Dans cette perspective, une prise de recul nous fait percevoir une toute autre réalité de ce que pourrait représenter le développement soutenable. En fait au delà du simple ratio, la consommation totale de l’énergie et de la population sont des variables dites « extensives » qui dépasse une approche uniquement microéconomique. Ainsi, l’énergie, un élément indispensable à l’évolution des systèmes écologiques et sociaux, peut faire l’objet de ce genre de critique au regard de nombreux exemples présents dans la littérature spécialisée (Peters, 1986 ; Brown et West, 2000).

Entropie,vision du « progrès » et processus de sélection

En l’occurrence, les auteurs comparent un éléphant et une souris à l’aide du ratio Watt/kg qui sont dématérialisés à l’état de joule. Bien qu’un peu étrange pour les auteurs, ces derniers ont voulu pousser ici leur raisonnement pour se rapprocher des idées de l’école néoclassique sur ce sujet. Prenons un autre exemple tout aussi éloquent et d’actualité, l’automobile. Elle engendre des effets paradoxaux sur la santé des individus (Giampietro, 1994) et favorise la multiplication du trafic (Newman, 1991). Ainsi, lorsque nous parlons d’«amélioration» de notre qualité de vie, l’évolution des technologies résulte d’un processus de sélection dans laquelle les choix ont une place importante dans l’évolution du régime socio-technique. C’est pourquoi les auteurs nous invitent à prendre connaissance des variables quantitatives et qualitatives inhérentes aux systèmes qui influencent les perceptions de l’innovateur. Tout d’abord, cela proviendrait du nombre de paramètres à prendre en compte mais aussi de l’évolution des représentations fonctionnelles des artefacts, le «transport» par exemple. Malheureusement, les inspirations du passé rendent d’autant plus difficile la conscience d’un changement dans un contexte où ces derniers sont dotés de nouveaux attributs au fur et à mesure. Les trajectoires technologiques peuvent donc bifurquer, et ce pour deux raisons : soit par des sélections anticipées, soit par une modification de l’identité des objets qui modifie les représentations.

De l’enjeu épistémologique de la complexité…

Les auteurs décomposent la construction des systèmes en quatre items. Le premier souligne l’existence de frontières ouvertes en relation avec son environnement. Ce faisant, comment appréhender l’efficience dans sa complexité dans ce cas ? La réponse reste toutefois difficile selon les auteurs, car la dite transcription de ses perceptions dans un modèle systémique dépend avant tout d’un processus de sélection intégrant à la fois la notion d’identité et d’inférence. Le deuxième item met en exergue l’importance d’une approche multi-niveaux à l’image des échelles d’une carte géographique où chaque niveau soulève sa propre perception de la réalité. C’est pourquoi, les notions d’espace, de temps et de niveaux hiérarchiques dans l’analyse des systèmes vivants sont indispensables (Whyre et al, 1969). Cet exemple est tout aussi applicable dans les systèmes métaboliques, ce qui remet donc directement en cause la définition et les mesures de l’efficience. Au regard de ce que nous avons souligner tout au long de cette lecture, nous pouvons constater que l’enjeu de l’efficience va bien au delà d’un simple ratio que l’on a tendance à appréhender à notre propre échelle. Néanmoins, une troisième variable clef relève d’autant plus cette question de part le caractère auto-renforçant du système.

…à l’enjeu des systèmes autopoïétiques face à la perception de la réalité

La dimension systémique s’avère être linéaires, « réductionnistes » et « imprédicables » en raison des paramètres qui les compose selon Robert Rosen en 2000. Les auteurs l’explique en partie par l’influence de l’observateur et du « story-telling » (Giampietro, 2003). Par exemple, nous entendons souvent dire que le marché facilite globalement la domination du consommateur même s’il reste limité en termes de choix à un niveau local. De plus, le comportement des individus est influencé par des règles institutionnelles en constante mouvance. Par analogie, la représentation des systèmes entropiques peut également être concernée, ce qui pousse les auteurs à proposer deux scénarios possibles quant à l’hybridation de l’efficience et de la thermodynamique. Par exemple, il est possible d’augmenter l’adaptabilité en réduisant l’efficience sur le long terme, ou d’augmenter cette dernière en réduisant l’adaptabilité sur le court terme.

L’approche «holon» et l’influence du «story-telling»

Pour nous éclairer sur l’influence des représentations de la complexité, les auteurs décident de se concentrer sur la notion de «Holon» proposé par Arthur Koesler. Elle permet de compléter la notion de construction des systèmes en s’appliquant aux systèmes écologiques et métaboliques (Koesler, 1967). Aussi, cette approche permet d’avoir un nouveau regard sur la complexité dans la conception d’artefacts destinée à améliorer l’efficience. Elle se définit d’une double nature représentant « l’ensemble » et ses « parties » organisés sous la forme d’ « holarchy« . Cette dernière se situe à une échelle locale dans laquelle la structure et la conception des objets évoluent selon les sens donnés aux choses par les individus (how/what). L’autre se reflète dans une échelle plus globale selon leurs fonctionnalités (why/what). Ainsi à la lumière de deux exemples, les auteurs vont nous inviter à constater les difficultés majeures de cette approche. Déjà, il est impossible de formaliser cette dernière dans son intégralité. Ensuite, les phénomènes d’émergence rendent impossible une formalisation des représentations du «holon». Par exemple, avoir la notion du temps est une fonction réalisée par plusieurs artefacts : le soleil, le sable, la pendule. Par contre, les artefacts de mêmes structures, comme une montre, ont des utilités bien plus limitées, car à quoi pourrait servir une montre autrement ?

Quelles méthodes pour appréhender les phénomènes naturels?

La perception de la nouveauté structurelle et fonctionnelle d’un objet provient des rôles respectifs du story-telling, de l’observateur et du contexte selon les auteurs. Les conséquences ne sont pas anodines pour percevoir l’efficience car les acteurs sont confrontés à une certaine ambiguïté lorsque l’identité d’un artefact s’approprie de nouvelles fonctions. Ces derniers évoluent de manière cyclique dans laquelle les fonctionnalités modifient la structure des organisations et des techniques puis les comportements individuelles. A nouveau, ces derniers modifient les perceptions de la fonctionnalité.
A la lumière des travaux de Giampietro et Rosen (Giampietro, 2003;Rosen, 1977, 1985, 2000), quatre items influencent les interprétations proposées par les observateurs et le « story-teller ». Tout d’abord, une simple simulation expérimentale d’un système montre qu’elle possède un début et une fin qui proviennent d’une décision volontaire. Elle peut aussi provenir de la perception du changement qui décrète l’obsolescence d’une entité. Dans la continuité, cette dernière dépend des intervalles de la compréhension selon la position des acteurs. Enfin, les systèmes autopoïétiques nous amène à prendre en compte la temporalité dans l’auto-renforcement des paramètres du système. Cette réflexion n’est pas anodine, les auteurs cherchent surtout à nous avertir sur les facteurs qui régissent les décisions du scientifique à construire un système. Par exemple, les chimistes et les biologistes ne travaillant pas de la même manière vont mobiliser une approche particulière de l’ « hologarchie », et ce en fonction du temps et de l’espace. Dès lors, ces appréhensions temporelles montrent la position délicate dans laquelle se trouvent les utilisateurs d’outils économétriques. Car, en accord avec les propos tenus par Nicholas Goergescu-Roegen dans Energy and Economic Myths: Institutional and Analytical Economic Essays en 1976, les auteurs soulignent malgré tout que leurs fonctionnalités restent trop réductrices pour tenter d’expliquer la complexité.

3 Commentaires

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3 réponses à “Le paradoxe de Jevons : l’évolution des systèmes adaptatifs complexes et le défi pour l’analyse scientifique – 2/3

  1. le lien vers le précédent post est mort, il a pour cible une page de modification du billet.

  2. Julien

    Hé bien, bravo et merci ! Dans un précédent commentaire, j’avais été un peu sec demandant votre avis sur les principes d’émergence, d’auto-organisation, …veuillez accepter mes excuses. Peut-être serait il aussi intéressant d’explorer la méthodologie scientifique proposée par Goethe pour appréhender les phénomènes naturels et ainsi développer une nouvelle épistemologie pour les sciences économiques.

  3. Julien

    Vous pourrez trouver une bonne introduction par Nicolas Class ici : http://asterion.revues.org/document413.html

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