Comment les journalistes doivent-ils rendre compte des phénomènes économiques ?

C.H.

Un intéressant article de Télérama sur le traitement de la crise économique par les journalistes est signalé sur le forum d’Econoclaste. L’article insiste d’une part sur le problème de formation des journalistes et d’autre part sur le caractère biaisé des « experts » consultés par les médias. Cependant, comme le remarquent d’ailleurs certains commentateurs sur le forum, l’essentiel du problème n’est peut être pas là. Certainement, la formation économique de la plupart des journalistes laisse à désirer. A moins d’avoir fait une formation spécifique de journalisme économique (je sais qu’il existe quelques Master d’économie en France qui proposent un tel parcours), il ne faut pas s’attendre à ce qu’un journaliste soit capable de comprendre, et encore moins de rendre de manière satisfaisante, d’une crise financière ou autre phénomène dans le même genre. Néanmoins, quand bien même les journalistes seraient plus au point, cela ne résoudrait pas tous les problèmes.

En ce qui concerne le caractère biaisé des experts, cela se discute. Déjà, remarquons que l’article de Télérama est également biaisé car il laisse entendre que les « bons » économistes sont de gauche. En fait, les médias sont tous et en permanence biaisés, et pas seulement sur les questions économiques : Libération ou Marianne sont « de gauche » et vont plutôt interroger des « experts » de gauche, l’inverse pour Le Figaro ou Le Point.

Le problème plus fondamental tient à mon avis à la nature des phénomènes économiques (et de la plupart des phénomènes sociaux du reste), et notamment à leur caractère impersonnel. Depuis Adam Smith, l’économie s’est constituée comme la science sociale étudiant les mécanismes décentralisés et impersonnels, à commencer par le marché. Les phénomènes économiques résultent de l’action de personne en particulier mais de tout le monde en général. Cela est notamment vrai pour une crise financière. Cette dimension impersonnelle est particulièrement destabilisante car les médias grands publics tendent à personnifier l’actualité. C’est la raison pour laquelle, comme le relève l’article de Télérama, très rapidement les médias en sont arrivés à rendre compte de la crise financière au travers de personnalités telles que Bernard Madoff ou Jérôme Kerviel, produisant ainsi un effet loupe sur des aspects anecdotiques mais au combien symboliques, empêchant au final le public de comprendre les véritables rouages de la crise. Parfois, la personnification se fait de manière plus floue, comme l’exemple récent de la crise de la dette grecque dont la cause a été presque systématiquement ramenée aux « spéculateurs » ou aux agences de notation.

Mais fondamentalement, le problème ne vient pas des journalistes car ils ne font finalement que produire une explication qui est à peu près la seule audible par le grand public. Quiconque a déjà enseigné l’économie à des étudiants a pu se rendre compte de la difficulté à faire comprendre l’idée que beaucoup de phénomènes économiques sont plus que le produit de quelques volontés individuelles. Comprendre le fonctionnement du marché, comment celui-ci parvient à coordonner l’offre et la demande de manière décentralisée, est souvent difficile (les enseignants ont leur part de responsabilité d’ailleurs puisque souvent on commence à présenter le fonctionnement du marché au travers de la fiction du commissaire-priseur walrassien !). C’est également vrai d’ailleurs quand on veut démontrer « l’anti-main invisible », à savoir que des actions décentralisées peuvent donner lieu à des résultats néfastes. Quand on veut présenter une situation ayant la structure d’un dilemme du prisonnier à des étudiants, leur réaction est souvent de ne pas comprendre pourqui des individus rationnels ne peuvent pas voir qu’il y a une solution collectivement optimale.

Deux explications complémentaires et non exhaustives à ce fait me viennent à l’esprit. La première (que j’avais également développé ici), celle que défendrait un psychologue évolutionnaire, est que les hommes ont vécu pendant la majeure partie de leur histoire dans des petites communautés (jamais plus de 100 personnes) dans lesquelles ils avaient un contact physique et visuel avec tout le monde. Dans une petite communauté, il est plus facile d’identifier une personne responsable d’un phénomène donné. On peut même imaginer que nos capacités cognitives ont été sélectionné pour repérer les « tricheurs » ou, plus généralement, pour repérer des patterns et des relations de causalité spécifiques. Le problème, c’est que le monde économique d’aujourd’hui est infiniment plus complexe, qu’il est devenu impossible de remonter simplement la chaine de causalité pour repérer le « coupable » et que, plus fondamentalement, de tels coupables n’existent pas (j’avais appelé ça le « biais conspirationniste » dans un précédent billet).

Un autre explication, qui découle de la précédente, a trait au fait que la plupart des personnes ne perçoivent l’économie qu’au travers des leviers d’action (politiques) que l’on peut avoir dessus. Ici, la responsabilité incombe essentiellement aux hommes politiques, dont le fond de commerce est de prétendre qu’ils peuvent influer sur les phénomènes économiques. Comment influer sur quelque chose d’impersonnel ? Conceptuellement, ce n’est pas forcément évident à saisir, d’où cette tentation de toujours repérer le responsable. C’est à fois rassurant pour celui qui subit les phénomènes économiques, et valorisant pour celui qui cherche à se faire élire. Au final, les journalistes ne font finalement que répondre à une demande.

Il y a enfin un dernier aspect qui est problématique pour le traitement de l’information économique par les médias : l’économie, ce n’est pas de « l’actualité ». Les phénomènes économiques sont le produit de causes à la fois multiples et historiques. La cause de la crise économique, ce n’est pas la chute de Lehman Brothers comme le traitement médiatique a pu parfois laisser le croire. C’est un faisceau de relations causales qui, pour certaines d’entre elles, remontent bien longtemps avant et dont il est difficile de déterminer le poids relatif. Comment rendre compte de cela étant données les contraintes de forme de la plupart des médias presse écrites/TV/radio. C’est d’ailleurs indiqué dans l’article de Télérama : la plupart des économistes sont réticents à aller dans les médias car il est impossible d’expliquer un phénomène économique en 30 secondes. Même une tribune dans la presse écrite est bien insuffisante et oblige à des raccourcis mettant en avant les biais de l’auteur. Les médias c’est de l’actualité quotidienne, ce qui veut dire pas de recul. Aux Etats-Unis, les blogs d’économie ont de ce point de vue comblé une lacune fondamentale, même s’il y a forcément un biais de sélection au niveau des lecteurs (la plupart des lecteurs de blogs d’économie sont déjà des personnes informées prenant du recul par rapport au traitement médiatique).

Sur un autre plan, on pourrait ainsi s’interroger sur le rôle des médias dans le développement de la crise. Cet article étudie la question au sujet de la dette grecque. 

4 Commentaires

Classé dans Divers

4 réponses à “Comment les journalistes doivent-ils rendre compte des phénomènes économiques ?

  1. Moggio

    Merci pour ce point de vue intéressant.

    Ayant relu il y a peu l’entrée « Justice sociale » de Wikipédia dont sa section « Critiques » indiquant la critique de Hayek dans son Droit, législation et liberté, j’y ai repensé en lisant vos troisième et cinquième paragraphe (caractère impersonnel, responsabilité).

    Je verrais bien un argument de plus aux difficultés des journalistes à traiter la crise financière : le fait que les économistes ne sont pas d’accord entre eux sur ses causes et sur la manière d’y remédier (ou pas). Mais peut-être est-ce ce que vous avez à l’esprit lorsque vous parlez d’économistes « de gauche » (ou de droite). (Sur ce dernier point, sans être naïf, je crains qu’il ne soit ne pas nécessairement très fructueux de caractériser les économistes ainsi, mais c’est un autre sujet.)

  2. C’est effectivement une analyse très pertinente.

    J’ajouterai un complément: une bonne part des faits et mécanismes économiques sont de nature statistiques et/ou probabilistes. Or statistiques et probabilités sont des domaines qui sont contre-intuitifs et nécessitent beaucoup d’habitude et de pratique pour être bien maitrisés. C’est donc une difficulté structurelle pour les non-spécialistes à appréhender les phénomènes économiques. Cela rejoint l’appel récent D’Alexandre Delaigue pour un More or Less français: http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2010/10/20/1750-journee-mondiale-de-la-statistique-pour-un-more-or-less-francais

    Je crois que l’explication par le manque de temps accordé à chaque intervenant est pertinente pour la majorité des cas mais insuffisante. L’émission qui sert de point de départ à l’article de télérama a pris le temps (près d’une heure trente!) mais comporte à mon sens de nombreux lacunes et cela non pas par manque de temps mais par perte de temps: la première moitié de l’émission est consacré à des éléments qui ne sont pas directement liés à la crise actuelle (la crise de la sidérurgie dans les années 80, Tapie, Vivendi…) alors que des mécanismes important de la crise actuelle et en particulier les mécanisme à l’œuvre pour sa propagation sont évoqués de manière allusive ou ignorés (l’endettement à taux variable des ménages américains, la titrisation et la défaillance des agences de notation à évaluer correctement le risque des produits structurés, le rôle des CDO et CDS pour la transmission du risque d’un établissement à d’autres, le blocage du marché interbancaire, le mécanisme de transmission à l’économie réelle par les restrictions de crédits accordés par les banques aux entreprises et particuliers du fait des pertes accumulées sur d’autres activités…).

    Un des points frappant à mon sens et particulièrement dans cette émission est un problème conceptuel. On nous parle de LA crise comme d’un phénomène unique à l’œuvre sans discontinuité depuis les années 70 alors qu’il faudrait plutôt parler de plusieurs crises et de transformations de l’économie. Je pense que les politiques ont une part de responsabilité dans ce problème conceptuel: indiquer LA crise comme la cause du chômage est un moyen de se dédouaner de leurs responsabilités et leurs erreurs dans le traitement de ce problème particulier. Si LA crise est responsable du chômage, les politiques n’y sont pour rien tandis que s’il s’agit d’un chômage structurel alors une l’action politique est potentiellement en cause…

  3. Excellent billet.

    J’ajouterais aussi le fait que les journalistes (et parfois même les économistes experts interviewés) ne connaissent pas bien les sources des données qu’ils commentent, leurs forces et leurs faiblesses.

    Par exemple, si les journalistes semblent comprendre les marges d’erreur dans les sondages, ils n’en parlent jamais quand ils rapportent les données sur l’emploi et le chômage. Et pourtant, ces marges surpassent plus souvent qu’autrement les résultats de croissance ou de baisse de l’emploi publiés !

    Cela est particulièrement notable aux États-Unis, où les données mensuelles sur la création d’emplois et taux de chômage proviennent de deux enquêtes différentes. En outre, on compare allégrement les données provenant de différents pays, sans tenir compte du fait que les définitions ne sont pas les mêmes !

  4. Titan

    Je rajouterai qu’on note un esprit que s’il est convenable. Cette notion de « convenable, adoptant le sens commun » est par erreur de langage devenu le mot « rationnel » qui n’a pas du tout cette signification.
    Il faut avouer que des personnes sont plus rationnelles que d’autres, mais qu’il semble n’y avoir aucun apprentissage dans ce sens.

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