Des approches évolutionnaires de la justice – reading list

C.H.

J’ai commencé à travailler depuis le début de l’année sur un article pour un prochain colloque sur le thème justice et économie. Je compte écrire quelque chose autour des récentes approches évolutionnaires de la justice développées en économie et en philosophie.  L’idée de base de ces approches, que l’on trouve d’abord chez David Hume (on pourrait d’ailleurs parler d’approche humienne de la justice), est qu’il n’existe pas de standard absolu de justice que l’on puisse découvrir de manière axiomatique ou déductive. L’argument consiste plutôt à considérer que les principes de justice en vigueur dans une société sont le produit d’un processus d’évolution (biologique et culturelle) par lequel des conventions initialement partiellement arbitraires vont acquérir un statut normatif. En clair, notre sens de la justice ne dérive pas de principes métaphysiques, mais est relatif à une histoire et à ses contingences.

Ce type d’approches prend donc le contrepied des théories philophiques traditionnelles de la justice développées depuis Kant, notamment par des auteurs comme Harsanyi et Rawls. Ces derniers essayent de dériver de manière axiomatique les « bons » principes de justice en imaginant quel contrat social des individus rationnels placés sous un « voile d’ignorance » accepteraient de signer. Suivant le type d’approche évolutionnaire que l’on considère, le concept de « contrat social sous voile d’ignorance » est soi purement et simplement rejeté, soit il est considéré qu’il s’agit d’une structure culturelle rendue possible par l’évolution biologique (et notamment la capacité à se mettre à la place d’autrui – ce que Smith et Hume appelaient la sympathie). Voici une petite liste de lecture des ouvrages et articles qui me semblent incontournables sur le sujet. Si des lecteurs ont d’autres suggestions, je les prend volontiers :

Alexander J.M. (2007), The Structural Evolution of Morality, Cambridge University Press.

Alexander J.M., Skyrms B. (1999), « Bargaining with Neighbors: Is Justice Contagious », The Journal of Philosophy, vol. 96, n° 11, pp. 588-598.

Binmore K. (1994), Game Theory and the Social Contract, Vol. 1: Playing Fair, MIT Press.

Binmore K. (1998), Game Theory and the Social Contract, Vol. 2: Just Playing, MIT Press.

Binmore K. (2005), Natural Justice, Oxford University Press.

Kitcher P. (1999), « Games Animals Play: Commentary on Brian Skyrms’s Evolution of the Social Contract », Philosophy and Phenomenological Research, vol. 59, n° 1, pp. 221-228.

Skyrms B. (1996), Evolution of the Social Contract, Cambridge University Press.

Skyrms B. (2004), The Stag Hunt and the Evolution of the Social Structure, Cambridge University Press.

Sugden R. (1986), The Economics of Rights, Cooperation and Welfare, Plagrave Macmillan.

Sugden R. (2001), « Ken Binmore’s Evolutionary Social Theory », The Economic Journal, vol. 111, n° 469, pp. F213-F243.

Vanderschraaf P. (1999), « Game Theory, Evolution, and Justice », Philosophy and Public Affairs, vol. 28, n° 4, pp. 325-358.

Il y a une diversité des approches évolutionnaires de la justice (Sugden et Binmore sont par exemple loin d’être en accord) mais elles ont toutes en commun une caractéristique salutaire : elles s’articulent autour de la notion fondamentale d’équilibre. La théorie des jeux permet de comprendre comment (et à quelles conditions) un contrat social peut « tenir tout seul » sans l’intervention d’un planificateur omniscient et bienveillant. On voit alors mieux le problème d’une large partie de littérature philosophique sur la justice qui se caractérise précisément par son incompréhension de la notion d’équilibre et qui débouche sur des principes qui ne sont pas tenables, car ils ne forment pas un équilibre (l’impératif catégorique de Kant est un exemple, sous certaines réserves). On peut aussi comprendre pourquoi des principes de justice « sous-optimaux » peuvent malgré tout perdurer.

Ces approches posent par ailleurs un certain nombre de questions méthodologiques et théoriques, sur lesquelles je pense m’attarder dans mon papier. Les questions méthodlogiques portent sur l’interprétation réelle que l’on peut faire de certains raisonnements très stylisés à partir desquels on va tenter de tirer des conclusions substantives sur les principes de justice les plus susceptibles d’évoluer (tel que la norme d’équité de partage 50/50). Se posent également le problème de la transposition parfois un peu brute de modèles issus de la biologie à l’évolution culturelle. Sur un plan théorique, on peut se demander si les résultats tiennent toujours une fois que l’on introduit des hypothèses plus réalistes, comme par exemple la prise en compte des coalitions comme suggéré par Kitcher. Quoiqu’il en soit, il y a beaucoup à dire sur le sujet. 

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5 Commentaires

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5 réponses à “Des approches évolutionnaires de la justice – reading list

  1. Mat

    Bon courage pour la suite de votre travail ! Surtout que le sujet est très intéressant (merci, au passage, pour le renvoi vers votre évaluation de l’impératif catégorique de Kant).

    Je pense que vous devez déjà le savoir mais trois ans après la parution de l’ouvrage de Rawls, en 1971, Robert Nozick a contre-attaqué avec son Anarchy, State and Utopia qui propose une nouvelle théorie de la justice distributive (en plus de son célèbre (?) modèle de canevas d’utopie). Ceci dit, c’est peut-être un peu décentré par rapport à votre sujet d’interrogation premier.

    Vous est-il possible de m’indiquer, si vous en avez le temps, quel article ou ouvrage aborde l’approche humienne de la justice ? Autant j’ai quelques notions sur la théorie de la connaissance qu’il développe, sa morale « associationniste » (qui aurait inspiré Bentham) et sa « théorie du choix » qui a été reconstruite par certains auteurs (je pense, par exemple, à A. Lapidus pour la France), autant sa théorie de la justice et, plus largement, l’articulation de cette dernière avec ce que j’ai pu citer précédemment m’est inconnu.

  2. C.H.

    L’ouvrage de Sugden que j’ai mentionné dans le billet est certainement celui qui expose le plus clairement la conception humienne de la justice même s’il s’agit nullement d’un ouvrage centré sur Hume. Je n’ai pas connaissance d’ouvrage dédié à la théorie de la justice de Hume (ou plus exactement, je n’en ai jamais lu, car il est fort probable qu’il ait déjà été écrit des choses sur le sujet).

    Pour ce qui est de Nozick, je connais un (tout petit) peu. Je pense que l’on peut le classer dans la même catégorie que Rawls (même s’il s’oppose à ce dernier) dans la mesure où il recourt à un mode d’argumentation déductif pour développer ses principes de justice. A titre personnel, il m’a toujours semblé que sa démonstration était très tirée par les cheveux. Je me souviens avoir lu une critique constructive mais destructrice de Jean-Pierre Dupuy de la théorie de Nozick d’ailleurs.

  3. benoit

    Je voulais faire quelques petits commentaires.
    1) Je ne connais pas beaucoup sur les conceptions positives de la justice. Mais le peu que j’ai lu me fait penser que l’opposition théories normatives / positives est un peu artificielle.
    Les philosophes ou économistes de choix social (Rawls, Sen, Harsanyi, Fleurbaey aujourd’hui) déduisent à partir d’un ensemble d’axiomes plus ou moins pertinents des critères de justice. C’est peut-être un peu déconnecté du réel et du comportement des individus. Mais je ne vois pas en quoi cette démarche devrait s’opposer à une démarche positive qui s’intéresse à l’émergence d’un critère de justice. La question n’est simplement pas la même. Dire qu’une conception de la justice est soutenable d’un point de vue évolutionaire n’enlève en rien de l’intérêt par exemple de la conception rawlsienne et de ses fondements.
    2) Si je me réfère à Smith ou Sen ou Rawls, la justice sociale se dérive d’une position de « spectateur impartial ». Dans quelle mesure ces approches intègrent cette hypothèse ? Cela me fait penser à tous les articles d’économie expérimentale, dans le désordre, de Fehr, Schmidt, Rabin, etc. où on teste divers jeux de partage d’une somme d’argent. On en déduit des choses au fond assez floues, dans la mesure où on ne distingue pas forcément ou mal la réciprocité ou l’altruisme du sens moral, ou d’une conception de la justice… (j’exagère un peu, j’ai vu des articles qui tentent de distinguer les diverses motivations des préférences pro-sociales). Ainsi, je préfère la littérature plus confidentielle de l’empirical social choice (par exemple, James Konow, Erik Schokkaert de l’Université de Leuven) dont l’objectif est de confronter les théories philosophiques et intuitions des individus face à des situations de partage d’un surplus ou d’un sacrifice – ces individus étant placés en situation de spectateur impartial.
    3) Je rajouterais peut-être Nicolas Baumard, qui vient de sortir un bouquin « Comment sommes nous devenus moraux? », qui allie anthropologie et biologie évolutionnaire (et même économie).

    • C.H.

      Merci pour ce commentaire.

      Je ne pense pas que les approches « rationalistes » classiques à la Rawls ou Harsanyi s’opposent aux approches évolutionnaires, comme vous le dites elles ne posent pas la même question. Mais peut être la question posée par les unes est-elle plus pertinente que celle posée par les autres (c’est par exemple le point de vue de Binmore).

      Surtout, on peut questionner la pertinence des hypothèses qui sont posées dans les approches normatives. Par exemple, Rawls ne parvient à dériver son principe de différence qu’au prix d’un rejet de la théorie (bayésienne) de la décision dans le cadre du voile d’ignorance. Autrement, il serait impossible à Rawls de mobiliser le principe du maximin. Mais il se trouve que ce rejet est quand même difficile à justifier.

      Concernant le spectateur impartial, je ne crois pas que cette hypothèse existe chez Rawls (elle existe bien chez Smith en revanche) et je suis sûr qu’elle n’existe pas chez Harsanyi. Harsanyi indique juste que sous voile d’ignorance les individus doivent pouvoir faire des comparaisons interpersonnelles d’utilité. Binmore reprend cette hypothèse mais la justifie par un arguement évolutionnaire, en essayant de montrer (pas forcément de manière convaincante) que l’évolution a génétiquement programmé les individus pour jouer à un jeu de marchandage sous voile d’ignorance par le biais de comparaisons interpersonnelles d’utilité.

      Dans tous les cas, les approches évolutionnaires sur lesquelles j’ai pu me documenter ne se basent pas sur l’hypothèse d’altruisme mais postulent uniquement une maximisation des gains individuelles sous contraintes (dans certains cas) normatives : si je dévie de la norme et que cela nuit à autrui, je subie une perte d’utilité (hypothèse d’aversion pour ressentiment de Sugden). Chez Binmore, l’idée est de dire qu’il existe plusieurs contrats sociaux efficients qui peuvent découler de négociations entre agents rationnels et non-altruistes et que le choix du contrat social (plus ou moins égalitaires) dépends de spécificités culturelles (donc de normes) qui déterminent les « indices sociaux » à partir desquelles les individus font les comparaisons interpersonnelles d’utilité.

      Pour finir, je ne connais pas la littérature sur l’empirical social choice mais je vais aller voir ça.

  4. Gu Si Fang

    Signalé ailleurs sur le blog : Je t’aide… moi non plus, de Christine Clavien. Porte principalement sur l’altruisme et l’explication de son évolution. Le livre ne parle donc pas principalement de justice, de normes sociales et de conventions, mais l’auteur aborde le sujet ici ou là.

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