Des limites (ou de l’impossibilité ?) de l’individualisme méthodologique

C.H.

Tyler Cowen considère l’oeuvre de Michel Foucault comme un bon remède contre l’individualisme méthodologique extrême (ou naïf pourrait on dire aussi). Le second paragraphe de son billet vaut le coup d’être cité en entier :

« Foucault understood how actual historical explanation relies on the use of broad categories, classes, and exemplars, and in a manner which is not logically reducible to statements about individual beliefs and desires. The writer (theorist) has nothing close to a complete mental model of how the interacting categories reduce to component individual parts, and so some or most of the moving parts of the explanation retain their autonomy at a partially macro level. The Austrians will kick and scream on this one, but if you combine imperfect information and the sense/reference distinction, methodological individualism ends up as more of a slogan than anything else. There is a reflective equilibrium to the explanatory process, and micro relies on some macro foundations, not just vice versa, and individuals rely on the social for some of their cues. Atomistic reduction to the level of the individual in general will not succeed« .

L’économiste Geoffrey Hodgson propose dans cet article (cité par Cowen) une très bonne synthèse du concept d’individualisme méthodologique et montre que ce dernier a une signification plurielle dans l’histoire des idées et des théories en sciences sociales. De mon côté, je pense que l’oeuvre de Max Weber est le remède ultime contre l’illusion de la possibilité d’un individualisme méthodologique « pur ». Weber est souvent présenté comme un partisan de l’individualisme méthodologique en sociologie et il est souvent opposé, par un raccourci commode mais au combien erroné, à Durkheim sur ce plan. Outre que c’est là une idée quelque peu anachronique (le concept d’individualisme méthodologique est proposé par Schumpeter au début du 20ème siècle mais ne sera repris que bien plus tard), c’est tout simplement faux : Weber n’explique pas les faits sociaux qui l’intéresse (à commencer par l’émergence du capitalisme rationnel) simplement comme une agrégation des décisions individuelles. Ou plutôt si, mais son mode d’explication va bien au-delà. Ce que certains appeleraient les « structures sociales » sont omniprésentes et constituent en fait le point de départ de toutes les études appliquées de Weber. Que l’on pense à sa sociologie des religions où Weber cherche à explique l’impact causal des différentes éthiques religieuses sur les comportements économiques. Les individus et leurs actions sont bien présents chez Weber, mais ils sont insérés (encastrés) au milieu d’un ensemble de valeurs et d’institutions qui permettent d’expliquer leurs actions. En même temps, les pratiques économiques changent les structures sociales et les institutions et donc, effectivement, les faits sociaux peuvent partiellement s’expliquer par une agrégation des actions individuelles.

Les partisans de l’individualisme méthodologique rétorqueront que les institutions et les structures sociales ont bien pour origine les actions des individus. Mais cette réponse fait la confusion entre individualisme ontologique et individualisme méthodologique. La méthodologie est une stratégie d’explication, l’ontologie renvoie à la nature des choses, à leur essence. Que les individus soit l’essence des phénomènes sociaux est discutable : comme le souligne Cowen dans son billet, des développements tels que ceux de la neuroéconomie conduisent à se demander pourquoi finalement on ne devrait pas descendre « plus bas ». Quand bien même l’argument ontologique serait valide, il est de toute façon non pertinent sur un plan méthodologique : il est tout simplement impossible sur un plan pratique pour le sociologue ou l’économiste de faire abstraction des éléments extra-individuels dans les explanans. Pour expliquer les actions individuels, on est obligé de mobiliser des concepts tels que celui de croyance et il est clair que l’on ne peut expliquer leur formation par une logique purement individualiste. Quand Robert Aumann tente de justifier l’hypothèse d’alignement des croyances (tous les joueurs ont les mêmes croyances sur la manière dont un jeu est joué par les autres), il est obligé d’invoquer une explication inter-individuelle par le biais d’un hypothétique dialogue socratique.

Il existe bien des explications purement individualistes des phénomènes sociaux. Je pense par exemple à l’explication de l’émergence de la monnaie par Menger. Toutefois, il faut mettre trois bémols à cela : d’une part, toutes ces explications qui partent d’un « état de nature institutionnel » ne sont que des explications partielles et hypothétiques des phénomènes qu’elles étudient. Elles ne peuvent prétendre expliquer l’ensemble du phénomène et on peut supposer que ce qu’elles n’expliquent pas relève précisément d’aspects « extra-individuels ». Ensuite, à bien y regarder, elles présupposent forcément un cadre dans lequel les interactions se déroulent. Par exemple, l’explication de Menger part du postulat qu’il existe déjà une forme de division du travail. Mais la division du travail, c’est un élément structurel. L’utilisation de la théorie des jeux a se mérite de rendre ce point évident : un jeu est définit par un ensemble de facteurs (stratégies disponibles, nature de l’information) qui encadrent l’action individuelle. Enfin, même si un plan purement théorique, on se rend compte que de nombreuses hypothèses habituellement faites par les économistes (alignement des croyances mais aussi connaissance commune des caractéristiques de la situation et/ou de la rationalité) ne peuvent se justifier qu’en ne recourant à des arguments non individualistes.

On pourra toujours dire que tous ces éléments trouvent bien, in fine, leur origine dans l’action individuelle. Mais encore une fois, c’est un argument ontologique mais pas méthodologique. L’individualisme méthodologique en sciences sociales est rare voire n’existe pas, pour la bonne est simple raison que c’est une stratégie d’explication impossible à mettre en oeuvre et non pertinente.

6 Commentaires

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6 réponses à “Des limites (ou de l’impossibilité ?) de l’individualisme méthodologique

  1. Gu Si Fang

    Deux lectures, une sur l’histoire de l’individualisme, l’autre sur l’individualisme méthodologique qui intéressera plus particulièrement les lecteurs de ce blog :
    http://www.institutcoppet.org/2011/01/08/alain-laurent-histoire-de-lindividualisme-1993-2/
    http://www.institutcoppet.org/2011/01/12/alain-laurent-l%E2%80%99individualisme-methodologique-1994/

    On y trouvera une bonne introduction sur le sujet, avec des définitions (c’est toujours utile !) qui permettent de distinguer les différentes acceptions du terme « individualisme ».

    Pour ce qui est de Weber, souvent présenté comme un individualiste méthodologique, il me semble que son célèbre argument liant éthique protestante et capitalisme est typiquement holiste. Quant au « holiste » Durkheim, il a écrit un très intéressant « L’individualisme et les intellectuels ».

    Quant à Menger, Mises a conservé son approche individualiste même s’il rejetait d’autres aspects de sa méthodologie. L’individualisme pour eux s’applique à un champ d’investigation précis qui est l’étude des actions humaines. Comme toute analyse causale, celle-ci repose sur l’examen des effets d’une cause donnée : « Qu’est-ce qui bouge à l’arrivée quand on change quelque chose au départ ? »

    Mais pour pouvoir faire une telle analyse, il faut des tas de présupposés sur le monde. L’homme évolue dans un environnement physique, chimique, biologique, que sais-je encore, et l’économiste qui analyse les conséquences d’une action doit s’appuyer sur les connaissances « généralement acceptées » dans les autres disciplines. Comment pourrait-il en être autrement ? Cela ne fait pas de lui un écono-physico-chimico-biologico-holiste. Il reste un individualiste méthodologique dans le champ d’investigation qui est le sien.

    J’aimerais avoir l’avis d’Elvin sur ce point.

  2. Adrien

    C’est super intéressant!

    Je trouve qu’il est aussi ontologiquement difficile d’être purement individualiste. Quand vous citez une théorie par Menger sur la monnaie, je pense à ce joli exposé de F. Lordon sur la valeur spinoziste…

    Quel phénomène a de bonnes chances d’être expliqué de façon purement individualiste aujourd’hui?

    • elvin

      Lordon… Comme toujours, beaucoup de pédanterie pour dire des choses assez banales. Tous les économistes « orthodoxes », et d’autres qui ne le sont pas, adhèrent à l’idée de la valeur subjective : « la valeur n’est pas dans les choses, elle est en nous ». Il n’y a plus que quelques marxistes attardés qui croient à une valeur objective, « substantielle » comme dit Lordon. Mais comme son mentor en économie est Orléan, il ne connaît que ceux-là.

      Et puis c’est vrai que bien des économistes orthodoxes oublient de fait les fondamentaux en parlant de « valeur fondamentale ». Pour ceux-là, Lordon et Spinoza peuvent être un rappel utile, mais Menger ferait encore mieux l’affaire.

  3. elvin

    Toute cette critique concerne ce que vous appelez l’IM « pur », une doctrine qu’à ma connaissance personne ne soutient, et certainement pas les « autrichiens ». Il ne faut pas croire qu’en réfutant cet IM imaginaire auquel personne ne croit, on réfute les positions autrichiennes, qui sont différentes, et sont bien méthodologiques comme le dit cette citation de Mises :
    « It is uncontested that in the sphere of human action social entities have real existence. Nobody ventures to deny that nations, states, municipalities, parties, religious communities, are real factors determining the course of human events. Methodological individualism, far from contesting the significance of such collective wholes, considers it as one of its main tasks to describe and to analyze their becoming and their disappearing, their changing structures, and their operation. And it chooses the only method fitted to solve this problem satisfactorily. » [Human Action, II,4]

    Les deux premières phrases sont ontologiques et ne parlent pas d’IM ; les suivantes, qui en parlent, sont bien méthodologiques.

    • PS : l’article de Hodgson est en effet excellent, même s’il a mal choisi sa citation de Mises (celle que je propose, qui est le § immédiatement précédent, me paraît infiniment plus claire et plus pertinente).

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