Causalité, mécanismes et micro/macro explications

C.H.

J’ai passé une bonne partie de mon après-midi (alors que j’ai d’autres priorités à gérer en termes de recherche…) sur ce passionnant article de Jack Vromen qui traite de la difficile question du niveau d’explication en sciences sociales. Le papier de Vromen est une discussion critique d’un article de Abell, Felin et Foss (AFF) paru en 2008 dans une revue de gestion et qui lui-même critique la littérature autour du concept de routine organisationnelle. AFF considèrent que les travaux basés sur le concept de routine s’arrêtent à une explication purement macro en reliant directement les routines aux performances organisationnelles. Le problème, d’après les auteurs, c’est que d’une part l’origine des routines n’est pas expliquée et, d’autre part, l’articulation routines/performance n’est pas explicitée par des micro-fondements.

AFF basent leur argumentation sur le diagramme de Coleman, du nom du sociologue James Coleman qui l’a proposé pour développer une critique de la thèse wébérienne du rôle de l’éthique protestante dans l’émergence du capitalisme. Ce diagramme à la forme suivante :

 

Les relations 2 et 4 décrivent respectivement des relations macro- et micro-sociales. Ce qu’indique ce diagramme, c’est que les relations macro-sociales sont toujours indirectes car elles passent nécessairement par des relations micro-sociales. Le passage du micro au macro se fait au travers des relations 1 et 3, celles qui précisément, selon Coleman, font défaut à l’explication de Weber (pour la petite histoire, dans cet article, je dis exactement l’inverse mais sans me baser sur le diagramme Coleman dont je n’avais du reste pas connaissance à l’époque). Sur cette base, AFF arguent que la relation 4 ne peut être causale de manière autonome, dans le sens où elle toujours le produit de fondements micro-sociaux. Les relations causales sont à localiser dans les relations 1, 2 et 3. La relation 4 va souvent prendre la forme d’une corrélation entre deux variables et il peut être légitime, dans des cas spécifiques (lorsque par exemple la causalité micro est évidente ou très bien comprise) de s’arrêter à elle. Mais, le plus souvent, il sera nécessaire de la dépasser pour aller au niveau micro, celui de l’action, pour produire une réelle explication causale. La littérature sur les routines organisationnelles s’arrêterait cependant trop souvent à la relation macro.

L’article de Vromen critique cette dernière thèse en indiquant qu’il peut tout à fait être légitime de se concentrer sur les relations macro pour expliquer un phénomène social. L’argument de Vromen est intéressant, original mais il ne me convainc pas. En substance, Vromen nous indique qu’il faut distinguer d’une part cause (A est la cause de B) et mécanisme (le mécanisme M par lequel A cause B) et d’autre part relations causales et relations constitutives. Cette dernière distinction est la plus importante. D’après Vromen, les relations 1 et 3 ne sont pas des relations causales : les relations causales ne peuvent se produire qu’à un même niveau ontologique, pas entre deux niveaux ontologiques. Les relations inter-niveaux seraient des relations constitutives entre le tout et ses parties : contrairement à une relation causale où il doit y avoir indépendance et asymétrie entre la cause et son effet, les relations constitutives tout/parties sont synchroniques, symétriques et logiques (l’ensemble E se définit par ses différentes parties Pk ; si on change une partie k, alors on a E’ ≠ E). Il en découle que le diagramme de Coleman doit être modifié :

 

Les relations 5 et 8, décrites par les lignes en pointillées, représentent les relations constitutives entre le micro et le macro. Comme ce sont des relations synchroniques, il faudrait en principe en représenter une infinité. Les relations 6 et 7 sont des relations causales micro qui rendent les relations 1 et 3 superflues : la relation 1 (que l’on appelle dans le jargon downward-causation) est en fait le produit de la conjonction entre une relation constitutive et une relation causale micro, de même que la relation 3 (upward-causation). Les relations 1 et 3 sont des « raccourcis », mais (contrairement à ce qu’affirment AFF), pas la relation 4. Cette dernière est une relation causale située au niveau macro (ex : les routines causent un certain niveau de performance organisationnelle) qui implique de manière constitutive les relations causales micro et qui décrit par là même un mécanisme macro-social (les routines causent un certain niveau de performance organisationnelle par le biais de certaines relations micro qui sont constitutives des routines). Au final, cela permet à Vromen de défendre l’idée que faire un lien entre routine et performance revient à postuler l’existence d’un mécanisme macro-social constitué de relations localisées à un niveau ontologique inférieur. La conclusion est alors qu’une explication macro-sociale est possible et peut être légitime dans certains cas et ne constitue en aucun cas un raccourci. Avoir des micro-fondements n’est donc pas nécessairement indispensable (mais parfois souhaitable, auquel cas il faut alors s’intéresser aux relations causales au niveau micro).

La thèse de Vromen est intéressante mais elle ne convainc pas car elle repose sur une idée discutable : il n’y aurait pas de relations causales inter-niveaux. Cela me semble être une idée difficilement et AFF montrent dans leur réponse à Vromen que sans rejeter l’idée de relation constitutive, ils existent de telles relations causales. On voit aisément que c’est une question qui intéresse les économistes. Que l’on pense à un autre de relation dont on essaye depuis un certain temps d’évaluer théoriquement et empiriquement l’importance : la relation entre institutions et performance économique. Peut-on étudier le lien entre institution et performance sans passer par le niveau microéconomique, celui du comportement des agents déterminés par leurs préférences, leurs croyances et les contraintes qui pèsent sur leur action ? A ma connaissance, l’essentiel de la littérature essaye de s’appuyer sur des fondements micro. Le cadre analytique de la théorie des jeux a le mérite de clarifier le rapport macro-micro dans l’explication des institutions. Un jeu est définit par plusieurs choses : un ensemble de joueurs, un ensemble de stratégies, une structure d’information, la position occupée par chaque joueur, un ensemble de résultats (définis par des « gains »), une fonction qui relie action et gains. Ces contraintes sont le produit à la fois d’un contexte physique et d’un contexte social (institutionnel). Une fois que l’on ajoute les caractéristiques intrinsèques des joueurs (préférences et croyances, qui d’ailleurs peuvent elles-mêmes être déterminées par des facteurs institutionnels), on peut « expliquer » les décisions individuelles et leurs conséquences collectives. Dans son papier, Vromen adopte une définition de la causalité qu’il qualifie « d’interventionniste » : si X cause Y, alors une modification de X doit modifier Y, ceteris paribus. Il n’est pas difficile de concevoir un jeu où la modification d’un élément constitutif du jeu (par exemple, la matrice de gains ou les stratégies possibles) modifie le résultat du jeu (l’équilibre). En ce sens, il y a une relation causale entre la définition du jeu (qui découle partiellement de facteurs institutionnels donc macro) et le comportement des individus. Au passage, cela indique qu’une explication micro n’est pas « individualiste » puisqu’elle revient à donner un pouvoir causal à des entités collectives comme les institutions.

Tout cela, c’est pour la relation 1. On peut développer le même résultat pour la relation 3 qui décrit une causalité ascendante entre micro et macro. Le modèle de Schelling est un bel exemple où des décisions micro ont des conséquences (causent des phénomènes) macro. Les choix individuels des joueurs dans un jeu produisent un résultat collectif qui prend la forme d’un équilibre. Avec un peu de sophistication mathématique, on peut endogénéiser l’effet de ce résultat collectif sur la structure du jeu (par exemple en faisant varier la matrice de gains en fonction du résultat lors de l’itération précédente). Il ne fait aucun doute que ce type de modèle décrit des relations causales inter-niveaux qui ont une existence empirique.

Tout cela fait dire à AFF, dans leur réponse à Vromen que, décidément, toute explication doit avoir des micro-fondements. Comme règle générale, je suis d’accord, mais comme toute règle celle-ci peut connaître des exceptions. Ces exceptions, je pense que l’on peut les localiser dans l’existence des effets émergents. Les effets émergents sont justement le produit des relations constitutives dont parle Vromen. Certaines entités collectives peuvent acquérir un tel degré de cohésion que les aborder comme un agent unique (qu’un économiste décrira à l’aide d’une fonction objectif) devient légitime sur un plan heuristique. Les économistes ont recours à cette stratégie depuis longtemps puisque les gouvernements, les entreprises et… les individus sont souvent considérés comme des agents répondants à certaines hypothèses (rationalité, etc.) alors que, fondamentalement, ils ne se sont que des agrégats. Cette stratégie n’est pas seulement justifiée sur le plan heuristique mais aussi sur le plan ontologique si l’on considère que l’émergence résulte dans l’indépendance partielle du tout par rapport à ses parties. Ce n’est évidemment pas le cas des institutions (on ne peut pas décrire une institution par une fonction objectif), ce qui explique que l’analyse institutionnelle soit nécessairement micro-fondée. Cela est d’autant plus vrai si l’on confère à l’analyse une visée normative pour changer les institutions. La question se pose peut être dans d’autres domaines des sciences sociales ou de la science économique. Mais les développements de disciplines telles que la neuroéconomie  ou des méthodes de modélisation à agents multiples me font dire que l’on tend plutôt vers un renforcement des stratégies d’explications aux fondements micro.  

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4 Commentaires

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4 réponses à “Causalité, mécanismes et micro/macro explications

  1. Gu Si Fang

    Après une lecture (très) superficielle, j’ai l’impression qu’il faudrait préciser la notion de causalité. Je conçois la causalité comme une catégorie de pensée. Nous appliquons des catégories sur le monde observable, et cela nous amène à dire qu’il y a, ou qu’il n’y a pas, une relation de causalité entre A et B. Si nous changeons nos catégories, le résultat change.

    Ce que je veux dire, c’est qu’on peut de chercher des relations causales n’importe où dans les diagrammes : 1, 2, 3 ou 4, micro ou macro. C’est un choix épistémologique, plus qu’une propriété du monde observable. Mais on n’aura pas forcément des résultats…

    Une interrogation sur le premier diagramme : pourquoi employer le mot « contrainte sur l’action individuelle, » vocabulaire très chargé ? Le terme habituel est « préférences individuelles » quelle que soit leur origine. Justement, on ne connaît jamais complètement leur origine : c’est un choix épistémologique. Dans ce cadre épistémologique de l’action individuelle, on réservera le mot « contrainte » à la contrainte physique, quand on empêche quelqu’un d’agir selon ses préférences.

  2. elvin

    J’ai moi aussi passé pas mal de temps sur ces deux articles, qui abordent les mêmes sujets que mon bouquin (inédit) de 2002, déjà signalé sur ce blog : http://www.scribd.com/doc/12589295/Lentreprise-leconomique-et-le-reel

    Au passage, j’invite les curieux et courageux qui trouveraient des choses intéressantes dans ce bouquin à le piller sans scrupules, et à m’en parler.

    Je suis dans l’ensemble d’accord avec AFF, même si j’aurais je pense quelques problèmes avec les pages 595 et suivantes. J’aurais quand même tendance à être plus clair sur quelques idées fondamentales en affichant un individualisme méthodologique extrême : les routines et les capacités résident dans les individus (AFF p 492), et donc les organisations ne sont pas directement des « repositories of routines and capabilities » mais des collections (organisées) d’individus porteurs de routines et de capabilities. Donc, au niveau ontologique, la flèche 4 n’existe en effet pas (accord avec AFF).

    Mais une fois qu’on a dit ça, on peut poser une question de nature strictement méthodologique : à quelles conditions peut-on représenter les individus (humains) et des collectifs (variés) par un même modèle de l’agent ? (question autour de laquelle tourne mon bouquin). Ces conditions concernent à la fois le modèle (général) de l’agent lui-même et les règles de passage d’un niveau à un autre, sans qu’il soit nécessaire de se limiter à deux niveaux. L’objectif est qu’un même modèle puisse être utilisé pour représenter des niveaux imbriqués de « collectifs » : la structure d’une entreprise, la structure d’un secteur industriel ou d’un marché, voire une économie nationale (cf AFF note 10) tout en restant homologue au modèle de l’individu.

    Deuxième aspect de cet individualisme méthodologique extrême : dans la réalité, il n’existe pas de mécanismes causaux réels (des « cogs and wheels ») qui opèrent directement à un niveau supérieur à celui des individus. Cette position est cohérente avec la position de Vromen, que je partage, selon laquelle les routines (ou les capabilities) ne sont pas « liées aux résultats par des mécanismes causaux », mais SONT les mécanismes causaux qui relient les évènements.

    Cela m’amène à épouser aussi la thèse de Vromen selon laquelle les flèches 1 et 3 du diagramme de Coleman sont en réalité une combinaison de relations causales opérant au niveau des individus et de relations constitutives entre les niveaux. Ce qui n’empêche pas que dans un modèle, une relation constitutive et une relation causale peuvent être résumées par une relation causale fictive entre niveaux. Toujours la distinction ontologie – méthodologie.

    Quand on a identifié les conditions qui autorisent à représenter les individus et des collectifs par un même modèle de l’agent, et si ces conditions sont satisfaites, il est alors légitime de parler de relations entre les collectifs, un raccourci qui n’existe pas dans la réalité mais est un artifice de représentation. De même, on peut alors parler de routines et de capabilities attachées au modèle d’un collectif. Dans cette optique, si je suis bien à la fois la terminologie de Nelson et Winter et celle de Vromen, une « capability » serait par définition individuelle, et une « routine » serait un raccourci pour un ensemble de « capabilities » coordonnées au niveau d’un groupe.

    Quelques remarques secondaires :

    AFF disent page 492: « strategic management should fundamentally be concerned about how intentional human action and interaction causally produce strategic phenomena » Pour moi comme pour tous les autrichiens et avant eux les classiques, c’est la définition de la discipline économique, pas seulement du « strategic management ». C’est probablement un point qui nous sépare des « orthodoxes »

    et page 499: « we remain agnostic on the issue of whether (or to which extent) routines are emergent or designed entities ». Mais il suffit d’aller voir sur place, c’est-à-dire dans les entreprises : la réponse est évidemment « les deux ». C’est quand même curieux comme les économistes refusent de recourir à la simple observation et préfèrent se poser des problèmes imaginaires !

    Hélas je n’accède pas à la réponse de AFF. Au secours, Gu Si Fang !

  3. elvin

    Puisque Cyril m’a passé la réponse de AFF, je complète mes commentaires.

    Je préfère souvent réconcilier les gens qu’aviver leurs différences, et il me semble qu’ici c’est relativement facile (mais bien sûr je ne sais pas si les auteurs seraient d’accord).

    Une des clés est amha de bien distinguer la réalité et sa représentation, autrement dit, considérer que la question « X existe-t-il vraiment (dans la réalité) ? » et la question « dans un modèle, est-il légitime de faire figurer X ? » sont deux questions distinctes, la première ontologique, la deuxième méthodologique.

    Par exemple, pour étudier la structuration d’un secteur productif, il faut étudier comment les entreprises définissent leur offre et comment les consommateurs choisissent entre les offres des différents fournisseurs, ce qui ne peut se faire qu’en termes microéconomiques. Mais quand on a fait ce travail, ou que quelqu’un d’autre l’a fait et qu’on accepte ses résultats, on peut construire un modèle où chaque firme est représentée par un agent dont le comportement est conforme aux résultats de l’analyse microéconomique de son fonctionnement interne, et où le marché est représenté par un agent unique qui examine les offres des fournisseurs et calcule la demande adressée à chacun en utilisant un algorithme qui résume les résultats de l’analyse microéconomique. Les notions « macro » ou « méso » ne sont pas des construits arbitraires qui remplacent l’analyse micro, elles ne font que la résumer ; et une bonne analyse micro préalable est une condition de validité et de légitimité des notions macro.

    Sur la notion même de causalité, d’accord avec AFF : une relation de causalité ne relie pas des objets mais des évènements qui se traduisent par des changements dans certaines propriétés de certains objets. Mais d’accord avec Vromen pour dire que les routines et capabilities sont les relations causales dans la réalité (et les représentent dans un modèle), et qu’il n’y a pas de relations causales en dehors des capabilities.

    Sur la question des relations entre niveaux, imaginer (ou réaliser) une traduction du modèle dans un langage informatique de programmation par objets peut aider à la réflexion. On constate alors que le passage d’un niveau au niveau supérieur ou vice-versa se fait par des règles de composition (resp de décomposition) qui peuvent être représentées sous la même forme que les capabilities. Par exemple une propriété collective comme un prix moyen résulte de l’exécution d’un algorithme « calcul de la moyenne » qui est attaché à l’entité de niveau supérieur et porte sur les propriétés des entités de niveau inférieur.
    Au sens strict, on peut admettre que ce calcul est réalisé par un individu (un comptable) qui applique la définition de la moyenne. Mais il est rarement utile d’arriver à ce niveau de réalisme : on peut raisonner comme si la moyenne était calculée par l’entité fictive de niveau supérieur. C’est indifférent pour une relation micro-macro aussi simple, mais cette précision pourrait être significative pour des relations plus complexes, ou pour la relation descendante du passage des propriétés du collectif à celle de ses composants, qui font intervenir des capabilities des agents élémentaires qui peuvent être différentes d’un agent à l’autre. En tout état de cause, une relation constitutive (définitionnelle) dans la réalité se représente dans le modèle de la même façon qu’une relation causale. C’est peut-être une façon de réconcilier AFF et Vromen.

    Enfin, sur la dernière remarque de AFF, il convient amha de distinguer entre une capability au sens propre, qui peut être représentée par un programme informatique, et une exécution particulière de ce programme. Le programme peut être objectivé sous forme de consignes écrites, de recettes, de procédés, etc… (ou rester tacite), et transmis sous cette forme, mais il est nécessairement exécuté par un agent (qui peut d’ailleurs être un automate) doté de cette capability. Dans mon bouquin précité, j’utilise « processus » pour une exécution particulière et « modèle de processus » pour la capability générale (le programme lui-même).

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