Le mythe de l’éco-efficience à travers l’histoire de la pensée économique 1/3

R.D.

A l’heure où nous entendons parler des incommensurables possibilités de réduire l’exploitation intensive des ressources naturelles comme les voitures hybrides ou les ampoules économiques, au nom du développement durable, on va dans ce billet tenter de discuter de cette idée. Après tout, augmenter l’éco-efficience ne peut t-il pas être une tentation pour épuiser d’autant plus nos ressources? C’est là un paradoxe mis en avant par Jevons dans « the Coal Questions » écrit en 1865. Cette question a également été traité dans l’ouvrage The Jevons paradox and the myth of resource efficiency improvements de John M.Polimeni, Kozo Mayumi, et Mario Giampietro en 2008. Il s’agit d’une véritable mine d’or. Leur travail est décomposé en trois chapitres que mériteront chacun trois billets. Celui-ci fera l’office d’un condensé du premier chapitre.

Tout d’abord, les auteurs mettent en évidence trois facteurs clefs du paradoxe de Jevons qui sont l’ augmentation de la population, les relations entre la croissance économique et l’affectation des technologies et enfin les liens entre les pressions sur l’environnement et les ressources naturelles. Pour commencer, ces derniers montrent en citant Daly en 1996 que la croissance économique, présente dans les « préoccupation de tous », doit aujourd’hui se confronter aux problèmes environnementaux mais aussi à l’entropie négative et à l’irréversibilité. Les réflexions autour de la conception des technologies plus optimisées pour freiner ce phénomène font aujourd’hui l’objet de toutes les préoccupations dans une perspective de développement durable. Les auteurs se positionnent alors sur la vision de Jevons, un auteur souvent oublié pour traiter cette question. C’est la raison pour laquelle on va rappeler le paradoxe de Jevons dans l’histoire de la pensée économique.

Paradoxe de l’éco-efficience et évolution technologique

L’ouvrage de Jevons , a su mettre en évidence le caractère expansif de la consommation dans lequel des auteurs comme Brookes et Khazzoom ont largement contribué à la diffusion de ses idées dans les années 80. Certains travaux ont même essayé d’aller au delà en tentant de trouver des moyens pour éviter les effets rebonds que nous étayerons tout à l’heure. Cela passe par la quête de l’efficience qui est un sujet traité de Say à Marx en passant par Malthus et Mill. Par contre, il apparaît que l’ingénieur, cité par Veblen et Hotelling, n’est pas le seul acteur pour remédier à ce phénomène. C’est pourquoi, les auteurs s’interrogent sur ce qu’est l’efficience et surtout, comment l’appréhender? Leur explication montre qu’en réalité cette axiome prend en compte à la fois l’amortissement et la baisse des coûts de production au nom de la productivité grâce à des outils mathématiques comme les ratios input/output. Cette pratique de calcul est ancienne et influence directement l’évolution des technologies comme le montre les travaux de Petty dès 1755 sur le choix entre les transports fluviaux et terrestres pour les marchandises. Plus tard, cette question fit également l’objet d’une lourde réflexion chez les Classiques, dont Smith et Jevons, concernant la quantité de travail nécessaire, la productivité des mines ou encore les effets de l’optimisation sur les coûts de production. En revanche, il existerait une ambiguïté sur ce sujet dans l’agriculture comme le montre Ricardo dans « des principes de l’économie politique et de l’impôt ». Car, d’une part, des méthodes qui visent à améliorer la productivité des terres certes existent, mais d’autre part certaines se focalisent sur le rendement du travail. Il ne faut donc pas laisser de côté l’influence des rendements décroissant des terres sur l’augmentation de la productivité du travail. Des innovations sont plus aptes à prendre en compte cette situation comme le montre Say dans le Traité d’Economie Politique. Ce dernier montre l’importance des innovations techniques plutôt qu’organisationnels, car elles exploitent et transforment directement les ressources naturelles. Les auteurs s’interrogent donc sur le type d’innovation technique apte à atteindre l’éco-efficience. Sur cette question, il est clair que la distinction entre innovation et l’efficience technologique mérite d’être effectuée car l’efficience peut être certes être présente dans la conception mais quid de son utilisation? En fait, seule une innovation radicale à entendre Malthus et Rae pourrait aider à ralentir le côté irréversible de l’entropie. Par contre, pour évaluer l’éco-efficience, encore faut-il identifier les outputs pour les corréler avec la dite « efficience ». Dans un premier temps, les auteurs se demandent comment calculer et évaluer des outputs énergétiques ?

Qu’est-ce qu’un output?

Pour Jevons, la notion de « travail utile » est prépondérante puisqu’elle permet d’évaluer de manière palpable et localisable l’énergie et le temps de travail réalisé. Les auteurs soulignent alors que les technologies peuvent aussi évoluer de diverses manières à travers des combinaisons productives pouvant, par exemple, aller d’une voiture plus légère à des moteurs moins gourmands en énergie : les combinaison sont multiples. Ce que les auteurs cherchent en réalité à pointer ici, c’est le rôle de l’utilité incluant l’internalisation des externalités qui se retrouve en total décalage entre le prix et l’énergie utile. Cette raison s’explique par le premier principe de la thermodynamique montrant que les évaluations des transformations de la matière restent arbitraires. Dans cette perspective, les inputs et les outputs d’énergie doivent s’égaliser avec un ratio égale à 1. En revanche, l’analyse de l’énergie dépend d’une utilité subjective que l’on a envie d’y donner. En l’occurrence un but. Par exemple, comment se représenter un déchet? Par définition, c’est un substrat inutile même s’il contient de l’énergie utile. Cette représentation est une cause notoire du décalage. Au demeurant, cela se rapproche fortement du paradoxe de l’eau et du diamant. Dès lors, le ratio 1 que suggère la thermodynamique et celui estimé dans l’éco-efficience se retrouve en décalage comme le montre McCulloch dans son ouvrage « Statement of some new principles on the subject of political economy, exposing the fallacies of the system of free trade, and some other doctrines maintained in the « wealth of nation » » en 1834. Ainsi, comment lier l’efficience et l’augmentation des outputs dans ce cas ?

Les travaux de Jevons font le lien entre la baisse des inputs et la hausse de la productivité où l’évolution complexe des technologies peuvent améliorer la qualité de la production, et ce avec la même quantité d’input. Par contre, l’augmentation de l’efficience nécessite une division du travail afin d’augmenter les richesses. D’après les auteurs à la page 27, l’impulsion des évolutions technologique passerait dans premier temps par une transformation organisationnelle puis technique afin de mobiliser un terreaux de comportements inventifs. L’objectif étant d’accroître la croissance économique, soit la richesse, et la baisse des prix. Déjà, comme le montre Malthus dans « Essai sur le principe de la population », la baisse des coût de production mènera à ce résultat grâce à des machines plus performantes tout en étant accompagnées d’une division du travail. Ici, les économies d’échelle sont certaines. Pourtant parfois, il existe des cas où la hausse de la productivité n’existe pas mais où les marchandises sont toutefois soumises à l’élasticité d’une demande source d’opportunités de richesse.

Les effets rebonds

Cette quête de l’efficience provient principalement de la volonté d’accroître le bien-être que les technologies optimisées peuvent offrir via des prix plus faibles. Ces prix compétitifs développent donc une accessibilité plus facile et une diffusion plus rapide pouvant engendrer une augmentation des utilisations et contribuer parallèlement l’épuisement des ressources. Ce phénomène est plus connu sous le nom d’effet rebond qui se décompose en 6 typologies. Tout d’abord, il existe trois effets directs possibles. Premièrement, une technologie consommant moins d’input peut inciter son utilisateur et l’exploiter davantage pour Khazzoom. Deuxièmement, les besoins de subsistance minimale des êtres humains dépendent de leur revenu et de la multiplication de la population mondiale comme le souligne Malthus. Et enfin, la dynamique de l’effet rebond dépend de la dynamique de la branche d’activité que l’on cherche à substituer selon McCulloch. Par contre, en ce qui concerne les effets indirects, il en existe beaucoup plus. Le quatrième effet indirect, d’après Jean-Baptiste Say, montre qu’une nouvelle technologie peut certes substituer le travail humain mais ne change pas pour autant l’input. Il faut donc choisir une option permettant de faire bénéficier à tout le monde des effets de l’efficience en consommant d’autant plus de marchandises. En outre, l’intensification des flux en termes de transport contribue à son tour à l’épuisement des matières premières. Voyons à présent un autre effet concernant la concurrence entre deux technologies pouvant répondre à la même utilité. Ici, la substitution du charbon à l’électricité fut permise à partir du moment où il y avait une réelle utilité. Cette utilité a émergé à partir du moment le charbon fut trop coûteux comme le montre Juan Martinez-Alier en 1987. Il existe bien évidement d’autres exemples, à savoir est-il plus efficient d’avoir des courriers en papier ou des e-mails? Comme vous pouvez vous en douter, la complexité fait qu’il est difficile de savoir si l’effet rebond sera plutôt direct et indirect, voire les deux. La cinquième catégorie, un peu plus technique, concerne l’élasticité d’une demande nulle. Il y a un ensemble de critique sur ce sujet car Malthus pense que le degré d’utilisation possède une forte importante, Rae souligne que « l’amélioration est absorbés par la vanité » et enfin Jevons argue que les enfants s’inspirent des actions de leurs ainés. Enfin, la sixième et dernières typologies d’effet rebond peu traité par Jevons et les Classiques selon les auteurs provient de la chute des prix relatifs aux inputs par rapport aux autres. Après avoir vu ces typologies, il convient de souligner les conséquences de ces marchandises de bien meilleures qualités et moins chères.

Le surplus et l’ostentation

Ces possibilités d’économie, que les auteurs nomment le « surplus », s’accompagnent d’un phénomène ostentatoire bien connu chez Veblen et que Malthus avait déjà souligné à son époque concernant l’intégration de la culture occidentale chez les « sauvages » « to civilize a savage, he must be inspired with new wants and desires ». Pourtant, ce phénomène ostentatoire viendrait attiser un véritable retour de flamme. Malthus, par exemple, s’est bien fait connaître pour ses préoccupations vis-à-vis de l’accroissement de la population dans son ouvrage  » Essaie sur le principe de la population ». C’est pourquoi McCulloch va apporter de nouvelles idées en montrant que plus la logique de division du travail est intensive avec l’accumulation du capital, plus l’on va multiplier la conception de procédés et de machines pour décomplexifier les phénomènes physiques. Les auteurs de l’ouvrage restent tout de même critique à ce postulat car ce dernier analyse en priorité les matières premières et non les procédés.

Le principe de population

Ces réflexion autour de l’éco-efficience et de ses effets rebonds nous amène alors à considérer le rôle fondamental de la population et de ses utilisateurs. C’est pourquoi, les auteurs proposent un calcul d’évaluation de la forme « Population x Affluence x Technology » (PAT) où l’impact sur la population  (I)  dépend de f (P, A,T) et A = f(T) et P = f(T). Notons toutefois qu’il y a un débat encore sur ce sujet concernant les variables endogènes et exogène du modèle. Dans tous les cas, il apparaît que l’efficience et son influence dans la croissance est très intéressante à étudier mais sont-elles compatibles? Pour y répondre, il faut revenir au principe de la population qui fait partie intégrante de l’emploi sur le marché du travail. En utilisant les principes de l’entropie et de l’efficience, comment pourrions-nous l’appliquer? Les auteurs montrent alors que si l’on augmente l’efficience énergétique, alors la population et le travail vont augmenter en raison du nombre d’heure plus intensive. Pourtant, la force de travail ne peut se permettre d’utiliser son énergie 24h/24 contrairement aux machines qui peuvent être efficience à « 100% ». Ainsi dans cette dernière partie, les auteurs montrent des résultats similaires à l’effet rebond car la hausse de la production engendre un effet sur l’affluence et la population. Par conséquent, il est possible d’optimiser le travail pour augmenter la productivité dans un nombre d’heure limité mais si la population n’augmente pas alors le retour de flamme n’existe pas.

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