Faut-il croire à la théorie sur laquelle on travaille ?

C.H.

Très intéressante réflexion de Nick Rowe autour du problème de savoir si l’on doit obligatoirement ou non croire dans la théorie que l’on utilise ou sur laquelle on travaille :

 « Suppose you believe in theory X. You want to do research in theory X. But all the interesting ideas in theory X have already been well-researched. You can’t think of anything interesting and new to say about theory X. There might be some unresolved problems in theory X that need to be tackled. But you can’t think of any way to tackle them.

Then theory Y suddenly appears. Theory Y is new, and has lots of unexplored areas that you have the skills to work on. You don’t believe in theory Y, but you could make a useful contribution to theory Y in your research.

What would you do? »

Comme l’indique Rowe, ce n’est pas forcément une mauvaise chose pour un économiste de travailler sur une théorie tout en étant sceptique sur sa valeur. Après tout, c’est peut être le meilleur moyen d’éviter une certaine forme de « recherche engagée » que l’on retrouve parfois en sciences sociales (et dans une moindre mesure dans les sciences de la nature) quand convictions personnelles (voire politiques…) et questionnement scientifique se mélangent au point de ne plus pouvoir discerner l’un de l’autre. Par ailleurs, c’est souvent, stratégiquement parlant, le meilleur choix à faire si l’on veut être entendu… quitte à souligner les limites de la-dite théorie et mettre en avant les vertus de celle en laquelle on croit. Enfin, dans la mesure où l’on ne peut connaître ex ante la valeur d’une théorie qui n’existe pas encore (ou qui n’a pas été pleinement développé), rejeter une approche sur la seule base de ses croyances ou de ses préférences n’est pas indiqué dans une optique scientifique (même si c’est ce qui est fait dans la pratique quotidienne de la science).

Il y a toutefois quelques dangers inhénrents à cette démarche. D’abord se mettre à croire vraiment dans la théorie avec pour seule raison le fait que l’on travaille dessus et, surtout, induire en erreur les étudiants et jeunes chercheurs :

« The third danger is that we mislead our students. Graduate students need to be taught about « cutting edge » research. Because that’s probably where they too will most profitably be swinging machetes in the near future. We will teach them a lot about theory Y. They will probably be taught by professors who themselves are working on theory Y. Those professors may have succumbed to the second danger. The third danger is that the students may think that theory Y is believed to be best, just because they are being taught it« .

Il est amusant de constater que l’on retrouve une forme de cascade informationnelle similaire à celle développée dans le billet précédent. Un étudiant est nécessairement incertain sur la valeur des différentes approches qui s’offrent à lui dans son domaine de recherche. Par conséquent, ce que ses professeurs lui enseignent constitue une information sur la valeur relative des différentes théories. Le problème, c’est que l’étudiant va ignorer la raison pour laquelle ses professeurs travaillent sur une approche spécifique et pas sur une autre… et à leur travailler sur cette approche mais cette fois-ci parce qu’ils croient en sa validité intrinsèque.  A leur tour, ils transmettront cette « information » à leurs étudiants, etc. Rowe voit dans la théorie des cycles réels l’exemple canonique en économie de ce type de cascade. D’autres exemples ?

4 Commentaires

Classé dans Non classé

4 réponses à “Faut-il croire à la théorie sur laquelle on travaille ?

  1. Thomas

    Ca me rappelle ce passage de la page « big bang » de wikipedia (très intéressante d’un point de vue épistémologique car on se rend compte que ce domaine de la physique fonctionne comme l’économie sur des Modèles, la réalité étant encore plus difficilement accessible) :
    « De façon plus posée, Arno Allan Penzias et Robert Woodrow Wilson qui reçurent le prix Nobel de physique pour leur découverte du fond diffus cosmologique, apportant ainsi la preuve décisive du Big Bang, ont reconnu qu’ils étaient adeptes de la théorie de l’état stationnaire. »

  2. Jean-Paul Tsasa Vangu

    bonne réflexion; dans la science, il y a toujours lieu de distinguer les aspects normatif, positif et technique. ne pas tenir compte de cette trilogie entraînerait éventuellement de nombreux abus. ce qui justifie la mauvaise méthodologie de certains enseignants. En plus de John Neville Keynes, Milton Friedman et même Robert Merton Solow, voilà, une fois de plus Rowe soulève un point de vue très pertinent dans la dynamique de la formation de l’élite; si vous me permettez de paraphraser Platon [in République]:

    Socrate : Sais-tu quelques moyens de faire croire cette fable ?

    Glaucon : Aucun, du moins pour les hommes dont tu parles, mais je sais comment cela pourrait se faire pour leurs fils et leurs descendants et les générations suivantes en général.

    Socrate : … je comprends, plus ou moins, ce que tu veux dire.

  3. Merci CH!

    « cascade informationelle ». Oui. C’est un bon application de cette idee.

    Thomas: bon example. Je l’ai utilise dans les comments de mon blog.

  4. Léna

    Je ne suis pas sûre que ce qui est enseigné est forcément la théorie sur laquelle travail le chercheur par ailleurs (souvenirs de première année d’école d’ingé où le cours de compilation des langages de programmation était effectué par un chercheur en interactions humain/machine).

    De plus, si l’encadrement du stage de master recherche / doctorat est bien fait, l’élève doit connaître le contexte qui a aboutit à poser ce sujet particulier et donc ne pas faire le raccourcis je travaille dessus = c’est bien. Après, peut-être qu’il y a des différences entre la recherche en économie et en informatique qui m’échappent.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s