Téléthon et cascades informationnelles

C.H.

Ce week-end a lieu la 24ème édition du Téléthon. Comme chaque année, des millions de français vont donner une somme plus ou moins importante à cette cause. Comme cela est bien connu, le don comme, de manière générale, le financement des biens publics, est quelque chose qui intéresse les économistes depuis longtemps. Fondamentalement, l’économiste (standard) n’a pas difficulté pour intégrer le don dans son cadre d’analyse. Après tout, il suffit de considérer a minima que l’utilité de chaque individu i est de type ui = ui(xi ; zi) avec xi les gains monétaires de l’individu et zi la satisfaction qu’il tire du fait de contribuer financièrement à une cause. Bref, il suffit de postuler que chaque individu est partiellement altruiste. Il y a de nombreux modèles théoriques et éléments empiriques qui indiquent qu’au moins une partie des individus sont dotés de telles préférences. Mais le Téléthon est à part du fait de l’ampleur des dons qui est fait chaque année depuis 20 ans. Aucune autre cause en France ne parvient à rassembler autant de dons. Comme il n’est pas très pertinent de supposer que les individus ont une préférence pour donner pour le Téléthon uniquement, il faut trouver une autre explication. Une interprétation en termes de cascade informationnelle est intéressante de ce point de vue.

Comme je l’ai dit plus haut, le Téléthon en est à sa 24ème édition et, même si la croissance des dons a ralentie ces dernières années, son succès est incontestable. De ce point de vue, le Téléthon est devenu une véritable institution, avec le fait de donner au Téléthon sa norme centrale. Ce statut de norme explique la persistance sur la durée des dons au Téléthon. Cependant, il reste à expliquer comment donner au Téléthon est devenu une norme et surtout pourquoi cette norme en particulier persiste, alors qu’il arrive fréquemment que des normes tombent en désuétude. A mon avis, le succès du Téléthon tient en partie au fait qu’il est organisé autour d’une émission de télévision qui focalise l’attention des individus sur la norme et, surtout, que le montant des dons est actualisés en permanence et rappelé régulièrement au téléspectateur. Ce compteur est en effet une information publique qui révèle à chacun les comportements des autres et ce que nous croyons donc être leurs préférences.

Mettons de côté l’hypothèse que les individus sont partiellement altruistes. Elle est peut être vraie mais on va voir que l’on a pas besoin d’elle pour expliquer les dons au Téléthon. Considérons que chaque individu connait ses propres préférences (uniquement monétaires et égoïstes donc) mais qu’il ne connait pas les préférences des autres. Il peut juste inférer leurs préférences à partir d’une information publique, le montant des dons affiché par le compteur. Si on s’arrête là, chaque individu va alors inférer de ce compteur que les autres sont altruiste mais lui étant égoïste, cela ne le conduira pas à donner. Ajoutons maintenant une hypothèse supplémentaire : les individus ont une préférence conditionnelle pour la conformité à ce qu’ils perçoivent comme étant la norme ou, plus exactement, le comportement dont l’adoption dans la population est au-delà d’un certain seuil. Je laisse en suspens la question de savoir d’où vient cette préférence et comment est déterminé ce seuil. Chaque individu a donc une fonction d’utilité de type ui = (xi ; ci) avec xi les gains monétaires et ci l’utilité qui découle du fait de se conformer à la norme. On observant le montant des dons affiché par le compteur, chaque individu croit pouvoir estimer les préférences des autres et, si sa préférence pour le conformisme est suffisamment importante, il va être conduit à son tour à effectuer un don. Prenons un simple exemple. Soit une population de N individus. Chaque individu se voit confier une somme d’un montant de y = 100 euros et a deux possibilités : conserver l’intégralité de la somme (choix 1), auquel cas l’individu i gagne xi1 = 100, soit en verser la moitié (choix 2) et donc gagner xi2 = 50. Si les préférences des individus sont purement monétaires, tout le monde adopte le choix 1. Considérons maintenant ce qu’il se passe si les individus ont une préférence conditionnelle pour la conformité. On suppose que chaque individu i a la fonction d’utilité suivante :

uik = xik – β max[x* – (yxik), 0]

Ici, x* est la norme (x* = X/N avec X le montant affiché des dons), k indique le choix fait par l’individu i (k = 1, 2), et β > 1 un paramètre qui mesure le poids de la préférence conditionnelle pour la conformité (ne pas se conformer à la norme confère une utilité négative). Un individu choisit de donner si ui2 > ui1. Si tous les individus doivent choisir de faire un don ou non simultanément, alors X est inconnu. Par conséquent, chacun basera son choix sur sa croyance concernant la valeur que va prendre X. Si, comme dans le cas du Téléthon, X découle en fait d’une norme qui est connaissance commune et dont la valeur pour les années passées est connue, alors les individus se détermineront sur la base de cette norme préexistante. Appelons E(X) cette norme qui correspond au montant espéré des dons. Dans notre exemple, si β = 1, on voit facilement qu’un individu ne choisira de faire un don que si E(X) ≥ 50. ce qui implique qu’il ne donnera jamais, d’où la condition β > 1. Cependant, dans le cas du Téléthon, les choix ne sont pas simultanés mais se font de manière séquentielle. Imaginons que les choix peuvent être faits à 3 périodes différentes, t1, t2 et t3 et faisons l’hypothèse que la valeur E(X) est inconnue (par exemple, c’est la première édition du Téléthon). Ceux qui choisissent en t1 n’ont donc aucune estimation de X tandis que ceux qui choisissent en t2 et t3 peuvent se baser sur la valeur réelle de X qui détermine la norme x*. Un individu donne dès que l’utilité qu’il tire du fait de faire un don dépasse celle de ne pas en faire. Il faut ajouter un élément concernant la préférence conditionnelle pour la conformité β : celle-ci est variable dans la population (la forme de la distribution n’est pas spécifiée).

Il est clair qu’en l’absence de norme préexistante, aucun individu ayant une préférence conditionnelle pour la conformité ne fera un don. On peut toutefois supposer qu’il existe un nombre n d’individus inconditionnellement altruistes. Ces individus sont les seuls à faire un don en t1. Les choix faits par ces individus en t1 fournissent donc une information sur la distribution des préférences aux autres membres de la population. Le montant X1 de dons à l’issue de la première période sert alors d’information publique qui va permettre aux individus restant de déterminer leurs choix. En t2, il y a deux possibilités pour un individu qui n’a pas encore fait de don. Si X1 et β sont tels que ui2 (X1 ; β) > ui1 (X1 ; β), alors cet individu fera à son tour un don. Si ce n’est pas le cas, il attend la troisième période pour prendre sa décision. Par conséquent, une certaine proportion de la population N – n  fera un don durant la seconde période, de sorte que X2 ≥ X1. Cette nouvelle information publique induit certains individus qui n’avaient pas encore donné à le faire lors de la troisième période. On a donc un phénomène de cascade induit par une révélation progressive des préférences au travers de l’indicateur X générant une norme x*. La forme exacte de cette cascade dépend bien entendu de deux facteurs : le nombre n d’altruistes inconditionnels et la distribution du paramètre β au sein de la population. Suivant les cas, la cascade peut s’arrêter au terme de la première période (si n est trop faible par rapport au nombre d’individus avec β proche de 1) ou bien conduire à un don de la part de tous les individus.

Ce qui est intéressant, c’est de comprendre le mécanisme derrière cette cascade. Les individus peuvent ne pas avoir conscience de se conformer à une norme. Ils peuvent plutôt ressentir le besoin de feindre l’altruisme qu’ils perçoivent de la part du reste de la population. En effet, les individus qui donnent lors de la troisième période ne le font pas parce qu’ils sont altruistes, mais parce qu’ils préfèrent se conformer au comportement moyen, qui est celui de faire un don, et qu’ils interprètent comme de l’altruisme. Mais les donations de la deuxième période qui ont induit celles de la troisième n’étaient elles-mêmes pas le produit de motivations altruistes mais bien de la même logique mimétique ! Seuls les donateurs de la première période sont authentiquement altruistes. Si l’on considère maintenant, comme au début, qu’il existait une croyance dans une norme x* = E(X) précédant la première période, on voit comment une telle croyance associée à un phénomène de cascade peut induire une prophétie auto-réalisatrice. Même si cela n’est certainement pas valable dans le cas du Téléthon, la conjugaison d’une préférence conditionnelle à la conformité et de mécanismes de type cascade informationnelle peut même conduire des groupes ou des communautés à généraliser des comportements qui ne sont pourtant voulus par peu voir aucun des membres de cette communauté. Cristina Bicchieri donne notamment l’exemple des comportements des membres de gangs ou des pratiques « festives » des étudiants. De nombreuses études ont en effet montré qu’en privé, les individus concernés avaient la plupart du temps une opinion négative concernant leur propre comportement. Pour ce qui concerne le Téléthon, on a peut être partiellement le même phénomène mais dans le sens inverse !        

3 Commentaires

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3 réponses à “Téléthon et cascades informationnelles

  1. Gaignaire

    « Mettons de côté l’hypothèse que les individus sont partiellement altruistes. Elle est peut être vraie mais on va voir que l’on a pas besoin d’elle pour expliquer les dons au Téléthon. »

    Faisons cette étrange hypothèse, mais alors :
    « On peut toutefois supposer qu’il existe un nombre n d’individus inconditionnellement altruistes.  »

    Donc, si je suis bien, vous faites un modèle qui a pour but de montrer qu’on n’a pas besoin d’individu partiellement altruiste pour expliquer les dons, mais qu’on a besoin d’un nombre « n » suffisamment grand d’individu totalement altruiste pour qu’il marche.

    D’où ma question, ce modèle est-il censé si on n’ajoute pas une forme d’altruisme partiel? Qu’on pourra modéliser sans difficulté-Qui ferait apparaître un équivalent de votre \beta et x^* par exemple.

    Je me doute bien que vous en êtes tout à fait conscient, et que vous ne faites la simplification que pour expliciter la partie sur la norme. Cependant, je trouve que c’est intellectuellement malhonnête de prendre un exemple comme le téléthon et de dire:
    « mais les donations de la deuxième période qui ont induit celles de la troisième n’étaient elles-mêmes pas le produit de motivations altruistes mais bien de la même logique mimétique ! Seuls les donateurs de la première période sont authentiquement altruistes. »
    Désolé, mais plus probablement il y a une part de beta_norme et une part de beta_partiellement_altruiste (ce qui me parait être un modèle tout aussi simpliste mais qui a au moins le mérite de ne pas supposer que des individus que l’altruisme est une valeur 0-1). La différence cruciale c’est que je met en doute la capacité qu’on aurait d’identifier chacun de ces beta et donc d’avoir une conclusion du type « seuls les donnateurs de la première période sont altruiste ».

    Sans compter un dernier point:
    Vous supposez qu’il n’y a pas d’altruiste partiel, donc du coups par modélisation même vous arrivez à la conclusion que les seuls vrais altruiste sont ceux qui ont donné en L1. Ca s’appelle un serpernt qui se mort la queue-puisque vous avez supposez qu’il n’y avait que des altruistes purs!

    Bien cordialement,
    Roman Gaignaire, mathématicien de son état.

    Ps: Par contre le phénomène de cascade en lui-même est très intéressant, je regrette simplement que si quelqu’un vous lis sans avoir les connaissances de mathématiques-modélisation-économie-physique, il s’arrête à la conclusion « On peut montrer, scientifiquement, que le théléton n’est du qu’à un besoin de s’approcher d’une norme, et qu’il n’y a pas besoin d’altruisme pour expliquer les dons ». Il est évident que vous êtes conscient que c’est beaucoup plus compliqué. La question de la norme est intéressante (en même temps la soirée pour le SIDA aussi propose un compteur public il me semble et est loin d’atteindre les dons du téléthon) mais que je ne pense pas qu’elle explique le phénomène en entier et certainement pas que ça permettre de disqualifier l’existence de l’altruisme-même partiel.

    • C.H.

      Bonjour,

      Le but du modèle était d’illustrer l’aspect cascade informationnelle en relation avec une norme sociale et d’une préférence conditionnelle pour la conformité. L’exclusion initiale de l’hypothèse d’altruisme servait juste à illustrer le rôle que peuvent jouer les normes. Autrement, on peut expliquer ce que l’on veut en postulant que c’est dans les préférences des individus !

      Sinon, je suis d’accord sur le fait qu’il y a certainement un aspect « altruisme partiel » qui joue. D’ailleurs, ce que montre le modèle, c’est que pour que la cascade soit amorcée, il faut soit qu’au moins une partie de la population soit (partiellement) altruiste, soit qu’une norme préexistente pousse les individus à donner. Mais, dans ce dernier cas, il faut savoir d’où vient la norme. Ce qui me fait dire finalement que l’altruisme joue probablement un rôle dans tout ça. Mais le détour que j’ai pris me permet d’éviter l’accusation (qui serait justifié) de recours à une hypothèse ad hoc (une préférence pour l’altruisme) pour expliquer un phénomène.

      Un dernier point. Vous écrivez :
      Désolé, mais plus probablement il y a une part de beta_norme et une part de beta_partiellement_altruiste (ce qui me parait être un modèle tout aussi simpliste mais qui a au moins le mérite de ne pas supposer que des individus que l’altruisme est une valeur 0-1). La différence cruciale c’est que je met en doute la capacité qu’on aurait d’identifier chacun de ces beta et donc d’avoir une conclusion du type « seuls les donnateurs de la première période sont altruiste ».

      Je suis tout à fait d’accord. Je ne pense pas non plus que l’on puisse mesurer quantitativement le rôle respectif des normes et de l’altruisme. Le but du modèle n’était pas de montrer qu’une des explications était exclusive de l’autre, mais plutôt de suggérer que plusieurs mécanismes causaux peuvent jouer, y compris simultanément.

      Si vous pensez que mon billet peut induire le lecteur en erreur (ce que je peux éventuellement concéder), c’est davantage lié à sa rédaction qu’à la démarche que j’utilise et qui est conventionnelle chez les économistes.

      • Gaignaire

        Bonsoir,

        Merci de cette réponse claire et rapide.

        Je ne mettais pas en doute la démarche, qu’effectivement je suppose conventionnelle -quoi que n’ayant pas le bagage économique. Mais en effet, en première lecture (je dois admettre que j’avais survolé votre conclusion qui édulcore le supra), j’ai trouvé la rédaction disons très orienté vers « l’altruisme » ne joue pour ainsi dire pas. Ce qui disons peut cadrer avec la, comment dire, « hypothèse » libérale du marché libre et non faussée (surtout la partie qui modélise les gens🙂 ).

        Bonne soirée,
        Roman
        ps: Je vous prie de m’excuser de l’absence de salutations dans le premier message que j’ai visiblement oublié😦.

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