A quoi sert l’économie ? Réponse aux commentaires

C.H.

Pas mal de commentaires suite à mon billet sur l’utilité de la science économique. Je répond par un nouveau billet, c’est un sujet qui en vaut la peine. A la relecture de mon précédent billet, je me rend compte que j’ai pu donner l’impression d’une position excessive en allant jusqu’à dire que l’économie « ne servait à rien ». Mon opinion est plus nuancée et repose sur deux points :

1) oui, la théorie économique a pu être utilisé par des acteurs de la vie économique avec plus ou moins de succès mais cela reste marginal par rapport au volume considérable de travaux produit depuis disons la seconde guerre mondiale ;

2) quelque soit la portée pratique de la théorie économique, on ne peut juger de son intérêt uniquement par ce seul critère. Autrement dit, quand bien même la théorie économique n’aurait aucune application pratique, ça ne serait pas nécessairement gênant.

Fondamentalement, ces deux points sont également valables pour n’importe quelle autre science, notamment les sciences sociales. Quand je parle « d’utilité pratique » de la théorie éxonomique (ou de la science économique, ce qui revient au même car tout part de la théorie), j’exclu la question de son utilité pour les économistes eux-mêmes. Sur ce point, il ne fait aucun doute que l’économie sert à quelque chose. C’est même la raison d’être de la très grande majorité des travaux et c’est souvent ce qui permet d’évaluer en interne (dans le cercle académique) la pertinence d’une contribution. Je suis également d’accord pour dire que la théorie économique contribue à la formation d’un ethos, d’un ensemble de connaissances et de représentations très générales qui peuvent avoir une utilité pratique. Quand Pierre écrit « [l]a culture économique a un intérêt pratique. Rien qu’un niveau « Principles of economics » apporte des concepts généraux et une manière de penser, qui permettent déjà de repérer et de réfuter les innombrables énoncés faux que l’on entend partout »,  je suis d’accord à 100%… à condition de ne pas surestimer la portée réelle de ces connaissances. Il y a là une question empirique : dans quelle mesure la possession de ces connaissances très générales modifie le comportement effectif des acteurs économiques ? Je n’en ai à vrai dire aucune idée. Sur ce point, on flirte également avec la question de la performativité des énoncés théoriques.

Ma réflexion initiale portait plus fondamentalement sur des applications directes de certains travaux théoriques qui ont ostensiblement modifié le comportement des agents (privés comme publics). Citoyen donne un certain nombre d’exemples. Il y en a certain pour lesquels je suis totalement d’accord  (l’influence de la théorie financière sur les marchés financiers est incontestable et est d’ailleurs l’objet d’étude privilégié de tous ceux qui travaillent sur la performativité, d’accord également concernant l’impact de l’économie industrielle sur le droit de la concurrence), d’autres où je suis nettement plus sceptique (par exemple sur l’impact de la théorie des jeux sur le management des entreprises, concernant les banques qui emploient des PhD, je crois que c’est plus une explication en termes de signal qu’en termes de capital humain). Le problème avec ces exemples est qu’il y a une frontière mince et difficile à voir entre la science économique qui décrit, explique et rationalise ex post des phénomènes observés et la science économique qui prescrit et induit certains comportements. Il y a beaucoup de pratiques (je pense notamment aux dispositifs incitatifs dans les organisations) qui n’ont pas attendu les enseignements économiques (en l’occurence la théorie de l’agence) pour se développer. Cela fait bien longtemps que les sociétés humaines ont trouvé des moyens de remédier avec une certaine efficacité aux asymétries d’information, bien avant que la science économique n’ait de chose à dire à ce sujet. Cela est surtout vrai pour les acteurs privés qui, généralement, lorsqu’ils mobilisent les enseignements de la théorie économique s’arrêtent aux grandes généralités. A ce titre, lire la section sur la théorie des jeux dans les grands ouvrages de management stratégique est généralement très amusant. La théorie des jeux n’a pas plus d’utilité pratique pour le chef d’entreprise qu’elle n’en a pour le joueur de poker qui n’a pas attendu von Neumann pour comprendre que le bluff est parfois une bonne stratégie…  

Les choses sont un peu différentes avec les acteurs publics. Incontestablement, les Etats ont fait usage de la théorie économique depuis 60 ans. Les économistes ne sont pas toujours complétement écoutés mais il y a des exemples retentissants de mise en application de la théorie. Je conviens tout à fait de cela. Mais, sur ce plan, je rejoins Elvin en me posant la question du caractère utile (et non de l’utilisation) au sens positif du terme de la théorie. Il y a eu quelques succès (les mécanismes d’enchères publiques par exemple) et beaucoup d’échecs (les préconisations du FMI et de la Banque mondiale pendant les années 80 et 90 par exemple, qui étaient basées sur une interprétation erronée de la théorie). On retombe sur le même problème que plus haut : oui la théorie économique peut avoir une utilité pratique mais il ne faut surtout pas la surestimer, sous peine de dégâts. Il est extrêmement difficile de passer du monde des modèles, de ses hypothèses simplificatrices et de ses tests statistiques/économétriques plus ou moins précaires au monde économique réel, avec toutes ses variables et ses contingences. C’est un peu le message de gens comme Rubinstein et Easterly. Cela s’applique à plus forte raison à l’économie comportementale et au « paternalisme libéral » de Thaler and Co (tous les économistes de cette branche ne vont pas dans ce sens bien sûr). C’est exactement ce que déononce l’auteur du billet sur le blog « The Leisure of the Theory Class » : à partir de quelques expériences très spécifiques, où l’on met les individus dans des situations très particulières, on annonce de grandes conclusions et on ambitionne de bâtir des politiques publiques. C’est extrêmement héroïque (qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : l’économie comportementale c’est très intéressant et certainement l’avenir de la discipline) et pose, au-delà du problème de la pertinence, une question de légitimité.

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8 Commentaires

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8 réponses à “A quoi sert l’économie ? Réponse aux commentaires

  1. « Le problème avec ces exemples est qu’il y a une frontière mince et difficile à voir entre la science économique qui décrit, explique et rationalise ex post des phénomènes observés et la science économique qui prescrit et induit certains comportements. Il y a beaucoup de pratiques (je pense notamment aux dispositifs incitatifs dans les organisations) qui n’ont pas attendu les enseignements économiques (en l’occurence la théorie de l’agence) pour se développer. »

    Ceci est bien sur vrai: il y a un certain nombre de dispositifs qui se developpent a partir des intuitions et des essais des acteurs. Mais le fait d’avoir un théorie qui vous explique (rationalise, si vous voulez) pourquoi ces essais ont du succès, c’est une façon de transformer un « know how » en « know that », donc de le rendre un objet d’étude et de l’enseigner de façon systématique. Surtout, l’économie donne la valeur ajoutée de permettre de poser les problèmes en des termes précis et clairs, ce que ne permet pas forcémment une approche « intuitioniste ».

    Il y a un autre point où je suis en désaccord avec ce que vous dite. Ici:

    « oui la théorie économique peut avoir une utilité pratique mais il ne faut surtout pas la surestimer, sous peine de dégâts. »

    Alors, la question ce n’est pas « la théorie économique vs. quelque chose d’autre » mais « theorie X vs. théorie y ». Il y a toujours une théorie quelque part.

    Je conviens avec vous que l’ingénierie sociale se fait dans un entourage d’incertitude et qu’il ne faut pas sousestimer notre pouvoir de transformation a partir des connaissances scientifique (pas de « fatal conceit »). Or, il faut toujours tenir compte du fait que ne rien faire du tout c’est aussi une forme d’ingénierie sociale: ça s’asseoit sur une théorie, implicite, certes, mais sur une théorie après tout qui peut être ou ne pas être cohérente.

    La question -empirique, peut être- je pense est de savoir si un « policy maker » manquant d’instruments théoriques explicites pourrait faire mieux, en moyenne, qu’un policymaker identique ayant ces instruments théoriques.

  2. avant je voulais dire « surestimer » pas « sousestimer »

  3. elvin

    Je me sens obligé de dire que je suis tout à fait d’accord avec Cyril dans son dernier billet. Pour être plus précis :

    1. concernant les acteurs de la vie économique, le cas des marchés financiers est l’exception et non la règle

    2. la « culture économique » qu’utilisent effectivement les dirigeants d’entreprise se trouve intégralement (et au-delà) chez Say ou Ricardo (et généralement ce n’est pas en les lisant qu’ils l’ont acquise)

    3. pour les économistes, la théorie économique leur est utile de la même façon que la théorie du bridge est utile aux bridgeurs et la théorie des origines de Superman aux fans de Superman

    4. pour les Etats, Hayek a en effet tout dit dans « The fatal conceit »

  4. J-E

    Je pense qu’il y a deux biais à prendre en compte sur cette question :

    -D’abord un biais qui consiste à s’imaginer que pour qu’une science soit « utile » elle doit livrer des solutions clés en mains aux décideurs. C’est souvent le point de vue des entreprises en France qui quand elles font appel à un économiste veulent un rapport chiadé et définitif expliquant par A+B ce qu’il faut faire et évaluant quantitativement les résultats à attendre. Si le malheureux économiste interrogé explique que c’est plus compliqué que ça on le remerciera en se disant qu’effectivement les économistes ne servent à rien. Dans des pays aux cultures différentes, et notamment aux US, quand on consulte une personnalité académique c’est souvent pour avoir un éclairage plus théorique sur une question, ça apporte un nouvel élément à un processus de décision plus vaste. Parfois ce nouvel élément ne sert à rien et parfois il met le doigt sur un problème très important et jusque-là négligé.

    -Ensuite un biais qui consiste à s’imaginer que c’est très différent dans les « sciences dures » (ie. les « vraies sciences »), en général assez fantasmées par ceux qui n’en font pas. Je ne suis pas sûr qu’il soit très « utile » de consulter un chimiste de niveau mondial parce qu’on a un problème de température excessive dans la cuve n°6 et que du coup ça fait des bulles et après la peinture bleue qu’on y produit ben elle s’écaille. Le chimiste (de niveau mondial) aussi travaille sur des modèles simplifiés et des petites réactions en laboratoire, tout ce qu’il pourra vous donner c’est des idées générales et un peu vagues sur les causes potentielles du problème. Celui qui résoudra le problème en pratique (celui qui aura l’air « utile ») sera plus un bricoleur qu’un chimiste.

    Enfin sur l’utilisation de la recherche économique par les gouvernements, certes ils sont conduits à utiliser des résultats pas forcément très fiables ni très généraux, mais avec un cours de « Principles » on sait qu’il faut toujours prendre en compte le coût d’opportunité : qu’auraient fait les mêmes gouvernements en l’absence de toute théorie économique ? (Elvin répondra certainement quelque chose du style « rien et ç’aurait été tant mieux »).

    Après je partage aussi l’idée que même si ça ne servait pas à grand chose le savoir a de la valeur en lui-même, autant alors financer la recherche plutôt que le jet présidentiel. Mais pour défendre ce point de vue (que je partage) adopter la posture « oui ce que je fais est en large partie inutile et je m’en moque » à la Rubinstein me semble un peu excessif, voire légèrement entaché de snobisme (la Science pour la Science, l’Art pour l’Art etc).

  5. elvin

    Bin, Elvin répond… qu’il est aussi largement d’accord avec Jean-Edouard (étonnant, non?).

    Et il répète que si on ne s’intéresse qu’au niveau « Principles », Say ou Ricardo, ou mieux encore Bastiat ou Menger suffisent largement.

  6. henriparisien

    Il y a bien un moyen objectif de déterminer « l’utilité » de la science économique dans l’économie ; C’est de comptabiliser le nombre de poste (hors université et enseignement) qui ne peuvent être pourvu efficacement que par des personnes ayant une formation très avancée d’économiste.
    En l’absence d’étude, je pense que ce nombre serait assez faible. Mais le serait-il plus que celui des mathématiciens ou des astrophysiciens ?
    ==
    Si on s’intéresse à l’impact concret qu’a la science économique sur la vie de tous les jours, je ne suis pas sûr qu’elle soit moins influente que la physique : l’abandon de l’étalon or aurait-il été possible sans Keynes ? Le développement du commerce international sans Smith ?
    ==
    Mais tout comme on ne peut pas attendre d’application pratique immédiate de la découverte du Boson de Higgs ou l’identification de la matière noire, c’est un peu illusoire d’espérer des applications immédiates du front des connaissances économiques.

  7. elvin

    « …je pense que ce nombre serait assez faible. »
    et même amha extrêmement faible

    « Mais le serait-il plus que celui des mathématiciens ou des astrophysiciens ? »
    des mathématiciens, probablement largement plus, des astrophysiciens probablement voisin.

    « l’abandon de l’étalon or aurait-il été possible sans Keynes ? »
    peut-être pas, mais était-ce vraiment une bonne décision ? Keynes n’a peut-être été « utile » qu’aux gouvernements irresponsables.

    « Le développement du commerce international sans Smith ? »
    amha à coup sûr oui. Il avait commencé bien avant et ça n’est pas Smith qui l’a accéléré.

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