Normes sociales, émotions et crédibilité des engagements

C.H.

Tim Harford propose un intéressant billet dans lequel il revient sur le jeu de l’ultimatum. Rappelons le principe rapidement : un premier joueur, que l’on appellera Bobby, se voit remettre une somme d’argent v dont il doit décider de la manière de la partager avec un second joueur, Jimmy. Bobby propose une somme x à Jimmy avec x étant compris entre 0 et v. Une fois la proposition faite, Jimmy a deux options : ou bien il accepte la proposition, auquel cas il gagne x tandis que Bobby gagne u = v – x ; ou bien il refuse, et alors les deux joueurs repartent avec un gain nul. Si les deux joueurs sont rationnels (et que cela est connaissance commune) et qu’ils ne maximisent que les gains monétaires, alors Bobby proposera la plus petite somme x* > 0 possible et Jimmy acceptera. La théorie prédit donc que, dans le jeu de l’ultimatum, celui qui joue en premier va gagner substantiellement plus que celui qui joue en second. En fait, les nombreux test expérimentaux montrent qu’il n’en est rien, puisque l’on constate que généralement la somme proposée tourne autour de x = v/2 et que les offres plus faibles sont fréquemment rejetées par les joueurs qui jouent en second.

Il y a plein d’explications qui ont été proposé pour rationaliser ce phénomène. Par exemple, Fehr et Schmidt ont posé l’hypothèse que les individus ont une aversion pour l’inégalité de sorte qu’un partage inégal de la ressource v diminue la satisfaction des deux joueurs. Si cette aversion est suffisamment forte, elle peut expliquer pourquoi celui qui joue en premier offre plus que le minimum et pourquoi celui qui joue en second peut refuser des propositions trop inégalitaires. Cette hypothèse présente un certain intérêt mais il y a au moins deux faits stylisés qui limitent sa force explicative. D’une part, lorsque l’on compare les résultats issus des expériences en laboratoire faites avec des individus de différentes cultures, on constate une grande variété au niveau des sommes proposées. Dans l’approche de Fehr et Schmidt, on peut « expliquer » cela en postulant que l’aversion pour l’inégalité moins forte chez les individus issus d’une culture plutôt que d’une autre. Mais c’est un peu ad hoc et on explique pas pourquoi les préférences changent ainsi. D’autre part, comme le note Tim Harford, il y a un fait troublant qui cadre mal avec le modèle de Fehr et Schmidt : le comportement des joueurs est extrêmement sensible à la manière dont le jeu leur est présenté. Par exemple, lorsque le jeu est présenté aux joueurs de telle sorte que l’on indique au joueur qu’il a gagné le privilège de jouer en première position, ou que la somme v lui est due, parce qu’il a bien répondu à un test préalable, on constate une baisse significative des offres qui sont faites. On constate la même chose lorsque l’on indique au premier et au second joueur qu’ils ont les rôles respectifs de « vendeur » et « d’acheteur ». Ce type de « framing effect » n’est d’ailleurs pas restreint au jeu de l’ultimatum (voir ce billet de Yannick Bourquin). Ici encore, dans le modèle de Fehr et Schmidt, on peut considérer que ce framing agit en modifiant les préférences des agents, mais cela n’est pas convainquant.

En fait, il semble que le fait que le joueur en première position propose généralement une somme x* supérieure à la proposition minimale possible s’explique d’abord et avant tout par le fait que ce joueur anticipe la réponse du second joueur. Un joueur en première position, même dénué de toute aversion pour l’inégalité, proposera une somme x* plus ou moins élevé s’il anticipe que le second joueur refusera toute offre inférieur à x*. Autrement dit, le comportement du premier joueur est avant tout déterminé par ses croyances sur les préférences du second joueur et donc par l’anticipation de son comportement. Comment une telle anticipation est-elle possible ? On peut penser que les normes sociales jouent ici un rôle essentiel. La propriété d’une norme est d’être connaissance commune et d’engendrer parmi les individus qui la suivent des attentes normatives. Plus exactement, on préfère se conformer à la norme à la condition que les autres en fassent de même et, surtout, on s’attend à ce qu’un non respect de la norme soit sanctionné. Une norme constitue en fait un point d’ancrage à partir duquel s’établissent les attentes. Le fait de ne pas se conformer aux attentes des autres générées par la norme peut entrainer chez ces derniers du ressentiment (comme dans le modèle de Sugden) ou une forme de réciprocité négative (comme dans le modèle de Rabin). Dans le jeu de l’ultimatum, si le premier joueur pense que la norme prévoit un partage égal, il sait alors que ne pas s’y conformer risque d’entrainer une sanction de la part de l’autre joueur. L’avantage de cette explication, c’est qu’elle peut rendre compte de la sensibilité des résultats à la manière dont le jeu est présenté aux individus. L’activation d’une norme repose en effet sur des « scripts », c’est-à-dire des descriptions qui font que les individus vont associer un évènement à une norme et adapter leur comportement en conséquence. Différentes descriptions d’un même phénomène peuvent activer différentes normes et donc modifier les comportements.

Il y a une autre forme d’explication complémentaire qui, tout comme la précédente, ne se restreint pas au jeu de l’ultimatum. Dans son billet, Harford discute des stratégies d’engagement (pre-commitment). L’idée de base est la même que précédemment : si le joueur qui joue en première position sait que le second joueur refusera tout offre inférieur à x*, alors il offrira x*. Cependant, on a considéré au-dessus qu’il existait une ou plusieurs normes et que les individus (au moins le joueur en second position) avaient une préférence pour le respect des normes. Mais est-ce toujours le cas ? Et comment savoir que l’autre a une préférence pour la conformité ? Autrement dit, que se passe-t-il si le « jeu » est à information incomplète (i.e. on ne connait pas les préférences de notre adversaire/partenaire). Dans une situation de type jeu de l’ultimatum, en l’absence de norme sociale, le problème fondamental pour le joueur en seconde position est de convaincre le premier qu’il refusera toute offre trop faible. Il s’agit d’être en mesure de signaler ses préférences non monétaires à l’autre. L’économiste Robert Frank explique que l’émergence de ces préférences non monétaires (qu’il nomme les « sentiments moraux ») s’est nécessairement accompagnée de moyens pour signaler leur existence. Frank discute de manière approfondie de deux de ces moyens : la réputation et les émotions. Le premier biais, celui de la réputation, est assez évident et classique : en situation d’information incomplète, le comportement passé d’un individu est une information à partir de laquelle on peut inférer ses préférences. Cela dit, Frank considère que cela n’est pas suffisant : le fait qu’un individu ait bonne réputation (il n’a jamais « triché » ou a démontré par le passé une préférence pour l’équité) ne signifie pas qu’il ne se comportera pas de manière opportuniste lorsque le jeu en vaudra la chandelle. Après tout, cet individu peut s’être bien comporté uniquement parce que c’était dans son intérêt (monétaire) bien compris. Il faut autre chose, quelque chose qui puisse pousser un individu malhonnête à se comporter ainsi même lorsque cela n’est pas dans son intérêt. C’est ici qu’interviennent les émotions.

Frank explique ainsi que les émotions, qui se traduisent notamment pas des signaux physiques (le fait de rougir, de détourner le regard, de froncer les sourcils, etc.), sont un moyen de signaler des préférences à autrui (mais aussi de réguler son propre comportement : Frank indique que le sentiment de culpabilité peut par exemple contrecarrer l’inversion des préférences qui se produit en cas d’actualisation hyperbolique). C’est parce que nous ne contrôlons que partiellement nos émotions (elles échappent largement aux manipulations stratégiques) que ces dernières peuvent rendre des promesses ou des engagements crédibles. On peut penser que cette explication n’a pas vraiment d’application dans le cadre restreint du jeu de l’ultimatum en laboratoire (les joueurs sont rarement face-à-face) mais elle a un certain sens dans un grand nombre de situations. On peut penser par exemple aux prises d’otages, puisque l’on a là une interprétation alternative à celle des « tremblements ». De manière plus générale, l’intérêt des émotions serait de faciliter l’identification des « good guys » ce qui, sur un plan évolutionnaire, est une condition indispensable à leur survie.

Le fait d’avoir une préférence pour la conformité aux normes sociales est en soi une préférence de telle sorte que, même dans les situations régies de manière non ambigüe par des normes, les émotions peuvent également avoir un rôle à jouer. Finalement, nous ne sommes pas très loin de Hume : la raison est définitivement subordonnée aux passions.

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