De la possibilité du pur altruisme

C.H.

Très intéressant article de la philosophe Judith Lichtenberg dans le New York Times sur l’altruisme. L’auteur pose la question de l’existence du pur altruisme, l’altruisme inconditionnel déconnecté de toute forme de réciprocité et de satisfaction individuelle. Autrement dit, le désintéressement authentique existe-t-il ?

Comme le note l’auteur, la question comporte en fait deux volets. Le volet évolutionnaire qui s’intéresse à la possibilité de comportements purement altruistes et le volet psychologique qui s’intéresse aux mécanismes psychologiques sous-tendant un comportement altruiste. Il est exact que l’explication évolutionnaire ne rend compte que la possibilité et de l’émergence de l’altruisme, mais ne nous apprend rien sur la manière dont celui-ci fonctionne notamment chez les humains. Notamment, il semble que l’on puisse toujours, d’une manière ou d’une autre, réduire un acte altruiste à une motivation in fine égoïste. Les outils qu’utilisent les économistes (fonctions d’utilité et notion de préférence) amènent naturellement à cette confusion. Qu’est-ce qu’un individu altruiste pour un économiste ? Un individu qui maximise sa fonction d’utilité, laquelle repose sur une préférence pour le bien-être d’autrui. Néanmoins, et contrairement à ce que l’auteur laisse entendre dans l’article (mais même les économistes font souvent cette erreur), cela ne veut pas dire que dans le cadre de l’analyse économique tout comportement altruiste est in fine égoïste. Les outils qui sous-tendent l’analyse économique (notion de préférence, transitivité et consistance de ces préférences)  sont avant tout des outils permettant de décrire le comportement des agents sans présupposer quoique ce soit sur les mécanismes psychologiques internes. Autrement dit, l’interdépendance des fonctions d’utilité de différents agents peut s’interpréter aussi bien comme du pur altruisme que comme un « faux » altruisme aux motivations purement égoïstes. Cependant, une interprétation utile est de distinguer les préférences « self-regarding » des préférences « other-regarding » (fonctions de l’utilité ou des gains d’autrui) sans pour autant, encore une fois, préjuger des mécanismes psychologiques internes qui sous-tendent les actes.

Ce que nous apprennent les analyses évolutionnaires en tout cas c’est que, sans être impossible, le pur altruisme est probablement rare et contingent. Notamment, des comportements authentiquement altruistes ne peuvent survivre que s’il existe par ailleurs dans la population une propension à punir des comportements ne se conformant pas à certaines normes coopératives. C’est l’idée de réciprocité forte : les individus ne sont pas uniquement prêts à se sacrifier pour autrui, ils sont prêts à se sacrifier pour sanctionner ceux qui ne se comportent pas comme eux. Cette forme de réciprocité négative est vraisemblablement étroitement liée à l’existence de l’altruisme. L’altruisme est également probablement conditionnel dans un autre sens : il n’existe pas d’individu invariablement altruiste. Si tant est que des motivations purement altruistes existent, ces dernières doivent être « activées » lorsque se présentent des conditions spécifiques. On peut penser que c’est notamment le rôle des normes sociales que d’activer certains comportements altruistes. Evidemment, se comporter de manière altruiste parce qu’une norme nous indique que c’est ce qui est attendu de nous n’est déjà plus du pur altruisme, c’est à dire de l’altruisme inconditionnel.

Au final, si l’altruisme authentique est peut être possible, il s’accompagne nécessairement de diverses formes de réciprocité qui peuvent lui ressembler mais s’en distinguent, ainsi que de normes sociales qui indiquent ce qui est attendu de chacun. Et les économistes n’ont pas les outils analytiques pour discriminer l’altruisme déguisé de l’altruisme authentique au niveau des motivations.  

4 Commentaires

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4 réponses à “De la possibilité du pur altruisme

  1. Jean-Paul Tsasa Vangu

    D’abord aux mauvaises langues je dis ceci : l’économique ou la science économique n’est pas un ensemble de vérités concrètes, mais un moteur pour la découverte de vérités concrètes; une telle critère fournit aux économistes une nouvelle façon d’appréhender les faits en vue d’aider les différents individus à optimiser leur comportement lors de différentes phases de prise de décision!

    Jean-Paul TSASA

  2. Rien de neuf sous le soleil…

    «Qu’est-ce qu’un individu altruiste pour un économiste ? Un individu qui maximise sa fonction d’utilité»

    Cela permet d’expliquer tout et rien. Un bon gars est celui qui retire du plaisir d’être bon et le méchant celui qui en retire de faire le contraire… Bref, la fonction d’utilité augmente quand le capitaine Williams viole une de ses victimes.

    http://www.radio-canada.ca/nouvelles/National/2010/10/20/001-proces-williams-mercredi.shtml

  3. Victor Lefèvre

    « Ce que nous apprennent les analyses évolutionnaires en tout cas c’est que, sans être impossible, le pur altruisme est probablement rare et contingent. Notamment, des comportements authentiquement altruistes ne peuvent survivre que s’il existe par ailleurs dans la population une propension à punir des comportements ne se conformant pas à certaines normes coopératives. »

    Il ne s’agit déjà plus de « pur altruisme » comme vous le dites mais d’un altruisme réciproque. Ce « pur » altruisme ou altruisme « authentique » sans aucune réciprocité après lequel vous semblez courir est une chimère. Toute personne qui agit de manière altruiste s’attend nécessairement à ce qu’elle puisse recevoir une attention comparable pour la simple et bonne raison que d’autres agents altruistes existent (sauf si elle va jusqu’à donner sa vie). Il n’y a là rien d’un altruisme impur, inauthentique, à opposé à un altruisme pur et véritable.

    Un agent se comporte de manière altruiste dans certaines circonstances parce qu’il a le sentiment que c’est ce qu’il doit faire. Ce devoir moral lui a été inculqué, il est issue de la conjonction entre un sens inné de l’équité (voir la psychologie du développement) et les normes morales contingentes de la société auquel appartient l’agent. Tout altruisme s’inscrit dans un cadre relationnel, social. On ne peut agir de manière altruiste seul dans son coin, l’altruisme n’est pas une idée qui jaillit tout armé du cerveau d’un seul homme, le fruit du calcul rationnel d’un individu isolé, c’est un produit social. Il n’est pas redécouvert à chaque action moral. Comme le disait déjà Aristote, l’homme est un animal social.

    Il faut par ailleurs bien distinguer le sens moral inné des normes morales. Toute explication du sens moral inné ne peut se faire (actuellement) que dans un cadre darwinien et dans ce cadre-ci il apparaîtra nécessairement « impur », dans la mesure où quelque soit le mécanisme proposé par sa nature même l’explication évolutive partira nécessairement de l’hypothèse que le sens moral fut sélectionné parce qu’il apportait un avantage reproductif à l’individu (la sélection de groupe étant rejeté par la majeur part des évolutionnistes) En bref, le darwinisme ne peut non dire que cela : parce qu’il était avantageux d’être moral ce caractère s’est répandu universellement. Ce bénéfice individuel ne signifie pas pour autant que l’altruisme est un égoïsme bien déguisé. S’appuyer sur la théorie de l’évolution pour parler d’un altruisme impur (ou d’égoïsme déguisé) c’est confondre les deux niveaux d’explication dégagés. Sur un plan psychologique, je peux agir de manière totalement désintéressé – de manière altruiste – tout ayant par ailleurs comme cause nécessaire (mais non unique !) de mon action un sens moral sélectionné au cours de l’évolution pour son bénéfice individuel. La confusion entre les deux plans a été entretenu par certains biologistes tel Dawkins qui parlait de gènes égoïstes.

  4. dural

    Le truisme est le nom donné à l’évidence et l’altruisme le seul raisonnement qui peut y accéder. Comme seule la logique permet de voir la vérité, l’altruisme est le plus haut degré de logique. Il permet de deviner les pensées d’autrui, empathie et comprendre quels sont les actes qui donneront un bon effet de ceux qui entraineront une déconvenue.
    Tout ceci est expliqué correctement dans le site hhtp://empathia.e-monsite.com
    Salut

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