(Petite) Analyse évolutionnaire du plagiat musical

C.H.

Je viens de lire que les « Fatals Picards », groupe de musique originaire de… Picardie, accusaient le chanteur Raphaël de plagiat. Si ma mémoire ne me joue pas des tours, plusieurs accusations du même type ont été formulé ces derniers mois. Par exemple, le groupe Coldplay a été accusé il n’y a pas si longemtps de plagiat par le guitariste Joe Satriani. Idem pour les « Black Eyed Peas« . Le plagiat en matière musical ne parait pas très rationnel : pour peu que le plagiat soit un succès, il est quasiment inévitable qu’à un moment ou un autre celui-ci sera découvert. Sauf à être certain que le plagiat ne sera pas sanctionné (et que le succès sera tel que le plagiat vaut le coup), l’artiste plagieur n’est pas très malin. En même temps, le plagiat a un fondement évolutionnaire qui dédouanerait presque les artistes fautifs.

Si l’on s’en tient aux mélodies (pas aux paroles), le nombre de mélodies théoriquement possibles est certes grand, mais finie. Pour faire l’analogie avec la célèbre bibliothèque de Babel, on peut considérer qu’il existe une « bibliothèque des mélodies » dans laquelle figure toutes les mélodies physiquement possibles. On ne peut évaluer leur nombre, mais on sait que celui-ci est forcément fini. On peut voir les musiciens comme des personnes venant « piocher » dans la bibliothèque des mélodies pour composer leurs morceaux. En dépit du fait que le stock de mélodies soit finie, il est tellement grand qu’il ne sera probablement jamais épuisé. Cependant, dans ce stock M de mélodies, seule un sous-ensemble (probablement très petit) m correspond à des mélodies « viables », c’est à dire suffisamment agréable à l’oreille humaine pour pouvoir être sélectionnée. En effet, on peut considérer qu’il existe un véritable processus de sélection des mélodies (qui opère à partir de divers critères) faisant que toutes les mélodies n’appartenant pas au sous-ensemble m sont immédiatement éliminées (ou jamais utilisées). Parmi les mélodies du sous-ensemble m, toutes n’ont pas la même « valeur sélective », de sorte que certaines mélodies ou certains types de mélodies se répliquent plus rapidement que d’autres. 

Bien entendu, les artistes ne cessent d’aller dans la bibliothèque des mélodies pour « innover ». Ce processus d’innovation musicale s’apparente à un processus de mutation. Dans le cas de la musique, on peut considérer deux choses : d’une part, les mélodies au sein de la bibliothèque des mélodies ne sont probablement pas rangées de manière aléatoire. Les mélodies sont peut être regroupées par type ou par genre, de sorte que l’on peut repérer des « rayons » où l’on sait que l’on trouvera toutes les mélodies d’une certaine forme. D’autre part, le processus de créativité musicale ne repose probablement pas sur une exploration purement aléatoire. Il existe probablement plusieurs algorithmes ou plusieurs heuristiques mis en oeuvre par les artistes pour découvrir de nouvelles mélodies. On peut notamment s’attendre à ce que la recherche parte de préférence des mélodies déjà découvertes et qui ont été sélectionnées. Autrement dit, dans sa recherche au sein de la bibliothèque des mélodies, il est moins coûteux pour l’artiste de commencer par les rayons qui ont déjà été consulté. A terme, ce processus de recherche va permettre de faire apparaitre des « coups forcés », c’est à dire des règles que toute mélodie doit respecter si elle veut avoir une chance d’être viable. Un artiste « rationnel » va rapidement apprendre à repérer ces coups forcés, autrement dit à repérer les « bons » rayons dans la bibliothèque. Notons que cela ne garantit pas pour autant que tous les bons rayons ont déjà été découverts, seulement que le processus de recherche est trop coûteux. A un second niveau de sélection, les artistes sélectionnés sont ceux qui ont été capable de mettre en oeuvre les algorithmes de recherche mettant en oeuvre un arbitrage optimal entre exploitation et (pure) exploration.

Il n’est donc pas surprenant que, même sans le vouloir, les artistes se rendent coupables parfois de plagiat. D’ailleurs, quand on regarde bien, le plagiat est omniprésent dans la nature. Les yeux par exemple, sont un organe qui s’est développé de manière indépendante chez de nombreuses espèces. Les yeux sont en quelque sorte un « coup forcé », un atout dont la valeur sélective est tellement évidente qu’il été presque écrit d’avance qu’il serait joué. Je n’irais pas jusqu’à dire la même chose des mélodies de Raphaël ou de Coldplay, mais l’idée est là.

Note : ce billet m’a été inspiré par l’analyse de la « bibliothèque de Mendel » proposée par Daniel Dennett dans son ouvrage Darwin’s Dangerous Idea.

7 Commentaires

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7 réponses à “(Petite) Analyse évolutionnaire du plagiat musical

  1. Shakespeare n’a jamais écrit un scénario original, seulement que des adaptations d’histoires écrites par d’autres. Et que dire des compositeurs tels que Bach et Tchaïkovski, qui ont incorporé les compositions d’autres artistes dans leurs œuvres. Ce genre d’appropriation a longtemps fait partie du processus de création artistique.

    Je crois que vous aimerez beaucoup ceci:

    http://minarchiste.wordpress.com/2010/05/31/de-la-propriete-intellectuelle-partie-3/

  2. Billet très intéressant. J’avais commencé un commentaire, qui s’est transformé en post chez moi : http://j.mp/auxp51

    A+
    Rubin

  3. Lire à ce propos « Pierre Ménard, auteur du Quichotte », de Borges.
    Ah y avait Diam’s « wesh tavu » qui avait plagié le « Sway » de Dean Martin (entendu par ailleurs dans l’excellent film Dark City), dans son vomitif « DJ ».
    Si ça c’est pas du commentaire à haute teneur culturelle ! :p

  4. Ah et j’y pense, mon prof de « propriétés industrielles » a utilisé hier en passant l’expression « réminiscence fortuite » à propos du champ de la propriété littéraire et artistique. L’expression est parlante, je trouve, mais je n’en trouve pas de trace « officielle » sur le net…

    • C’est une notion qui réapparaît de temps en temps dans la jurisprudence en matière de propriété intellectuelle, mais plus souvent, à ma connaissance, en propriété littéraire et artistique qu’en propriété industrielle. cf. la controverse liée à « My Sweet Lord » de George Harrison (citée dans mon billet en lien plus haut).

  5. Jackfrost

    Très intéressant…
    Pour donner un exemple fameux que je connais bien: Bob Dylan que beaucoup, dont moi, considèrent comme le plus grand songwriter. Sur 500 morceaux qu’il a signé, j’évalue à la louche à environ 200 les mélodies directement inspirés par d’autres morceaux, généralement des traditionnels américains qu’il a adapté en modifiant certains éléments comme la tonalité, le rythme, les arrangement, quelques éléments de structure, à peu prés 200 autres originales mais basés sur des structures pré-existantes et seulement une centaine (soit une sur cinq) totalement originales… Il ne s’en ai d’ailleurs jamais caché et revendique même avoir toujours créer ces chansons en gratouillant des morceaux du folklore qu’il fait ensuite évoluer en fonction du texte qui vient avec.

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