Prix Nobel et (mauvaise) humeur

C.H.

En cherchant sur le net des informations sur les nouveaux lauréats du « prix Nobel » d’économie, je suis tombé (forcément) sur les critiques habituelles à l’encontre de la légitimité de ce « faux » prix Nobel idéologiquement orienté qui tous les ans récompensent immanquablement des suppôts de l’idéologie libérale. La plupart de ces critiques ne méritent pas que l’on en parle, vu qu’elles sont un copier-coller de celles de l’année précédente. C’est un peu comme les sujets « marronniers » en journalisme, à force on finit par ne même plus y faire attention, et ce n’est pas plus mal. Certaines se distinguent quand même par leur niveau zéro de réflexion. Quand Bernard Guerrien (dont le propos est restitué de manière plus complète sur le blog de Gilles Raveaud) ironise sur la pertinence des travaux des lauréats ( « Vraiment drôle ! Avec leurs outils formidables, maintenant on est sauvés. Le chômage, c’est le passé. On a trouvé le remède« ), les bras m’en tombent. C’est vrai que les prix Nobel de médecine ont depuis longtemps trouvé des moyens imparables pour guérir le cancer ou le sida… De manière générale, je regrette que les critiques fassent systématiquement dans l’ironie, sans se donner la peine de décortiquer les travaux visés pour en proposer une analyse critique pertinente.

Il y a quand même un aspect intéressant qui est soulevé par Gilles Raveaud en réponse à un commentaire sous l’un de ses billets. Quand on fait remarquer que l’un des résultats des travaux de Diamond est de montrer que les mécanismes d’assurnace-chômage peuvent avoir des conséquences positives sur l’emploi et la croissance, résultat qui embêtent forcément les alter-critiques du Nobel d’économie qui ne voient dans celui-ci qui légitimation de l’idéologie libérale, on obtient de Gilles Raveaud la réponse suivante :

« Et vous pensez que dire que les allocations chômage permettent aussi aux chômeurs de trouver un emploi qui leur convient, c’est une découverte ? En fait, cela n’est une découverte que pour ceux qui pensent a priori que les allocations chômage ont pour seul effet de décourager la recherche d’emploi. Mais penser cela, ce n’est que de l’idéologie (tout comme penser le contraire). »

C’est assez intéressant : pour Raveaud, douter que l’allocation-chômage soit une bonne chose du point de vue de la croissance et de l’emploi c’est de l’idéologie… mais penser le contraire c’est aussi de l’idéologie ! Est-ce à dire que quoique fassent les économistes, ils ne peuvent s’échapper du discours idéologique ? Plus largement, qu’est ce qu’une « découverte » scientifique qui ne soit pas idéologiquement marquée ? Les choses s’éclairent une fois que l’on a compris qu’il n’y a aucun raison d’exiger de la science qu’elle produise systématiquement des connaissances « surprenantes », « révolutionnaires » ou autre. En fait, rétrospectivement, la plupart des découvertes scientifiques passées apparaissent aux yeux des esprits contemporains comme « évidentes ». Au-delà, l’apport de la science n’est pas forcément de produire des connaissances « nouvelles » mais de les (re)produire à partir d’une méthode donnée qui a acquis dans la civilisation occidentale la plus haute légitimité, la méthode scientifique.

La réflexion du philosophe pragmatiste C.S. Peirce sur ce point est particulièrement éclairante. Peirce a proposé de distinguer quatre modes ou méthodes de formation des croyances : la méthode de ténacité (s’accrocher à tout prix à ses croyances), la méthode autoritaire (« imposer » des croyances à autrui), la méthode a priori (faire reposer ses croyances sur certains axiomes) et la méthode scientifique (celle qui confronte les croyances à la réalité par le biais de l’expérimentation). Que nos croyances initiales soient idéologiquement orientées, personne n’en doute. Une bonne partie de ce en quoi nous croyons relève de la méthode de ténacité ou de la méthode a priori. De ce point de vue, Raveaud à raison lorsqu’il dit que peu importe ce que l’on croit concernant l’efficacité des dispositifs de l’assurance-chômage, c’est de l’idéologie. Oui, mais précisément l’apport du trio Diamond-Mortensen-Pissarides est d’avoir soumis cette croyance à la méthode scientifique, de l’avoir testé par expérimentation au sens large via la production d’un raisonnement déductif et théorique et (essentiellement d’autres qu’eux) par des études inductives et empiriques. On peut être en désaccord avec les résultats ou la méthodologie spécifique utilisée (c’est le cas de Raveaud je suppose), mais ce n’est pas la même chose que de dire « ça ne fait que confirmer ou infirmer un préjugé ». Confirmer ou infirmer les préjugés, c’est ce que fait la science depuis des siècles !

Dans son commentaire, Raveaud poursuit :

« Le fait est que ces idées ne sont ni nouvelles, ni originales. Et que ce qui serait intéressant, ce serait d’avoir des enquêtes précises sur le comportement des chômeurs, en fonction du montant de leurs indemnités, des aides qu’ils reçoivent, etc. Bref, de faire de la socio-économie, plutôt que des modèles mathématiques, éventuellement accompagnés de tests statistiques, qui ne nous apprennent finalement rien, ou si peu, sur ces questions essentielles »

Déjà, première remarque, pourquoi opposer « socio-économie » et économie théorique ? Les deux approches sont complémentaires. Sinon, tout à fait d’accord avec Raveaud. Mais le dire est une chose, le faire en est une autre. Qu’attendent les économistes « hétérodoxes » pour produire ses analyses qui seraient bien plus pertinentes que les critiques réchauffées concernant la légitimité du « prix Nobel » ? Si elles existent déjà, pourquoi Raveaud (ou d’autres) ne les mentionnent-ils jamais sur son blog ? Les résultats de Diamond-Mortensen-Pissarides ne sont peut-être pas bouleversant, ils ne sont peut-être même pas « originaux », mais ils nous ont quand même appris des choses et, surtout, ont permis le développement d’analyses ultérieures les approfondissant. C’est déjà beaucoup. Bien sur on peut aller plus loin, y compris par le biais de la socio-économie. Comme on dit, « y’a plus qu’à »…

11 Commentaires

Classé dans Divers

11 réponses à “Prix Nobel et (mauvaise) humeur

  1. Jean-Paul Tsasa Vangu

    le plus important serait de se penser sur les travaux réalisés par les consacrés du prix de la Banque de Suède, afin de s’en assurer la pertinence et la valeur ajoutée!

  2. Jean-Paul Tsasa Vangu

    j’allais dire se pencher sur les travaux réalisés… et non se penser…!

  3. Axonn

    Je ne suis sans doute pas allé aussi loin que vous dans mes lectures, mais moi c’est un autre type de réaction zéro de réflexion qui m’a énervé : ceux qui tirent une ligne, celle qui les arrange, des travail des Nobel de cette année.

    Ceux qui disent que les Nobel de cette année prouvent que si augmente les allocations chômage, le chômage augmente.

    Je pense que c’est en grande partie à cause de ces récupérations ridicules et massives que le prix a acquis sa réputation de propagande néolibérale de base.

    Malheureusement la complexité mathématique de l’économie en tant que discipline scientifique fait que de l’extérieur, il est facile de la parodier en un catéchisme ultralibéral.

    Alors que même en ayant échoué en seconde année de cursus d’éco, j’ai appris des choses qui remettent en cause les idées d’un peu tout l’échiquier politique.

  4. clem12

    En un sens la citation de Raveau justifie l’intérêt des travaux de D-M-P. Ils ont montré que les effets d’une augmentation de l’assurance chômage en termes de niveau de chômage et d’efficacité économique sont ambiguës et dépendent des valeurs des paramètres du modèle (ampleur des frictions, niveau préexistant des allocations chômage etc). Et ça c’est une découverte en effet. Mais seulement pour ceux qui n’avait pas déjà décidé de croire au postulat de leur choix auparavant.
    Si on choisit de se baser sur des postulats idéologiques, on va finir par un débat entre Maris et Philippe Simonnot dont j’aime particulièrement la citation suivante au sujet du salaire minimum : « … si j’instaure un salaire minimum du type SMIC qui est forcément au-dessus du «prix du marché», le chômage sera plus élevé qu’il n’aurait été si je n’avais pas pris une telle mesure. Cela est vrai en tout temps et en tout lieu. » Rien que pour éviter à ce genre de débat d’envahir le monde académique, je trouve que DMP méritent amplement un Nobel!!!

  5. clem12

    Ah ben j’ai réagi un peu vite (avant d’avoir lu la fin de votre billet) et mon commentaire précédent dit en gros et en moins bien ce que vous dites🙂

  6. Stel.h

    Bonsoir,

    « Oui, mais précisément l’apport du trio Diamond-Mortensen-Pissarides est d’avoir soumis cette croyance à la méthode scientifique, de l’avoir testé par expérimentation au sens large via la production d’un raisonnement déductif et théorique et (essentiellement d’autres qu’eux) par des études inductives et empiriques. »

    Je ne connais pas ces auteurs, mais en ce qui me concerne, je ne suis pas trop surprise par l’argument comme quoi les allocations chômage permettent une meilleure allocations de ressource (du vécu…).
    Néanmoins, j’aimerais savoir ce qu’ils ont apporté de plus par rapport aux autres. Vous dites qu’ils ont éprouvé cette théorie par des expérimentations et études empiriques.
    Mais quelles sont-elles ? Une a^me charitable pour me faire parvenir un article ? (ou du moins, m’expliquer en quoi ça consiste?)

    Merci d’avance.
    Stella

  7. Sincère nain

    « Qu’attendent les économistes « hétérodoxes » pour produire ses analyses qui seraient bien plus pertinentes que les critiques réchauffées concernant la légitimité du « prix Nobel » ? Si elles existent déjà, pourquoi Raveaud (ou d’autres) ne les mentionnent-ils jamais sur son blog ? »
    Suffit de commencer par lire ne serait-ce que la Revue économique : http://www.cairn.info/revue-economique-2002-6-page-1235.htm (lien signalé par Raveaud sur son blog … : http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2010/10/12/trois-genies-de-lhumanite-en-plus/#comment-8039)

    • C.H.

      J’avais vu. Les références citées en bibliographie et le support sur lequel l’article est publié me confortent dans l’idée qu’il y a complémentarité entre approche purement théorique et approche « socio-économique ». Maintenant, cet article est très intéressant mais est-ce qu’il nous apprend plus de choses que Diamond-Mortensen-Pissarides ? Sur le problème spécifique qu’il traite, oui, mais pas sur un plan plus général concernant le fonctionnement du marché du travail.

  8. « …plutôt que des modèles mathématiques, éventuellement accompagnés de tests statistiques, qui ne nous apprennent finalement rien, ou si peu, sur ces questions essentielles »

    D’une part, les études statistiques sur le lien entre comportement des chômeurs et recherche d’emploi existent et sont nombreuses (même dans le courant orthodoxe).

    D’autre part, ces études sont complémentaires des enquêtes « socio-économiques ». Certes, elles renseignent moins précisément sur les motivations des chercheurs d’emplois et les mécanismes à l’oeuvre mais évitent des biais inhérents aux enquêtes de terrain qui risquent d’être victimes d’un effet Hawthorne ou de ne pas pouvoir distinguer corrélation et causalité.

    Ca m’énerve également de voir la mauvaise foi impressionnante dans le discours de Raveaud. Si une enquête « socio-économique » trouve un résultat, c’est bien, c’est de la bonne science éco. Par contre, si c’est une étude économétrique ou un modèle théorique, ce n’est « ni nouveau, ni original » ou « ça ne nous apprend finalement rien ».

  9. MacroPED

    Raveaud ou Guerien, toujours et toujours. Je me demande au fait quel est l’apport de ces messieurs? Le premier a été à Havard, la prestigieuse, mais que fait-il avec son hétérodoxie? Guerien, mathématicien, pourquoi n’argumente-t-il pas comme Orléan, par exemple ou Aglietta? Au moins les 2 derniers, prouvent qu’on peut faire quelque chose en étant dans le côté hétérodoxe, mais Raveaud ou Guerien, franchement…Beaucoup à dire…

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