Mankiw responds to incentives

C.H.

Comme tous les lecteurs sont certainement déjà au courant, le prix Nobel d’économie (oui je sais, ce n’est pas l’appellation officielle) a été remis cette année au trio composé de Peter Diamond, Dale Mortensen et Christopher Pissarides. Des lauréats plutôt consensuels et dont les contributions sur les problèmes de l’emploi et du fonctionnement du marché du travail (et sur d’autres sujets pour Diamond) sont d’une grande valeur. Je ne suis pas le mieux placé pour développer sur les travaux de ces auteurs, aussi je vous renvoi volontier aux nombreuses présentations de qualité comme celles de Edward Glaeser, d’Alexandre Delaigue et de Tyler Cowen (ici, ici et ). 

Ici, il sera question du dernier article paru dans le New York Times de quelqu’un qui est d’ailleurs souvent cité parmi les prétendants au Nobel (mais dont je doute sincèrement qu’il l’aura un jour), Greg Mankiw. Dans son article, Mankiw essaye d’illustrer l’impact qu’aura l’augmentation de la fiscalité annoncée par l’administration Obama en prenant… son exemple personnel. Son analyse, c’était prévisible, a suscité pas mal de réactions, voire une certaine hostilité de la part d’économistes « de gauche » comme Mark Thomas ou Brad de Long. On peut lire des réactions plus nuancées chez Marginal Revolution et Free Exchange.

A mon humble avis, cet article de Mankiw est un bel exemple où un argument valide sur le fond souffre de choix malheureux sur la forme (j’ai déjà expérimenté…). L’argument de Mankiw selon lequel la fiscalité a une incidence sur les incitations à travailler et peut potentiellement avoir un effet néfaste en termes d’efficience est incontestable. C’est de la supply-side economics de manuel qui, jusqu’à preuve du contraire, n’a jamais été invalidé. Mais en prenant son cas personnel comme exemple, Mankiw a fait le mauvais choix. Notons déjà qu’il caricature les choses sous couvert de la rigueur mathématique :

« HERE’S the bottom line: Without any taxes, accepting that editor’s assignment would have yielded my children an extra $10,000. With taxes, it yields only $1,000. In effect, once the entire tax system is taken into account, my family’s marginal tax rate is about 90 percent. Is it any wonder that I turn down most of the money-making opportunities I am offered? »

Par un tour de passe-passe rhétorique, Mankiw nous indique qu’il subit un taux marginal d’imposition de 90%. Certes, mais pour obtenir ce chiffre Mankiw raisonne sur une période de 30 ans. Or, Mankiw est un individu comme les autres et il est douteux que la valeur présente qu’il confère aux revenus qu’il percevra (ou que ses enfants percevront) dans 30 ans soit la même que celle qu’il confère aux revenus présents. Au-delà de ça, l’article de Mankiw laisse à penser que celui-ci n’est incité à travailler que par le revenu qu’il perçoit en échange (ce qui n’est pas le cas bien sûr, comme il le reconnait). En fait, il est fort probable que l’effort marginal de Mankiw (sa productivité ou sa quantité de travail) soit très faiblement lié à sa rémunération. Comme beaucoup de chercheurs brillants, Mankiw pourrait gagner encore beaucoup plus d’argent en faisant du consulting ou d’autres activités dans le même genre. Le choix de se « contenter » de ses activités actuelles est en fait le même choix fait par un très grand nombre de personnes travaillant dans le cadre de l’enseignement et de la recherche (et encore plus dans les pays où la recherche est largement publique) et indique que le niveau de la rémunération (le prix) n’est pas le seul déterminant de l’offre de travail dans ce secteur. En fait, c’est même pire que ça : en restant travailler l’Université, Mankiw et tous les enseignants-chercheurs signalent littéralement certaines préférences « non-monéraires ». L’ego, la satisfaction intellectuelle liée à cette activité, la qualité de vie, etc. sont autant de déterminants du niveau d’effort. Du point de vue du décideur public, il est alors on ne peut plus rationnel d’augmenter l’imposition sur cette population et/ou de ne pas augmenter les salaires. La vérité, c’est que le niveau d’effort de Mankiw ne sera probablement pas affecté, ou alors très marginalement, par l’augmentation des impôts.

L’article de Mankiw ignore en fait deux aspects bien plus intéressants que son cas personnel. D’une part, il ne faut pas oublier que les impôts servent  financer des dépenses publiques qui peuvent être utiles (il y a un trade-off ici ; certains biens publics ont peut-être plus d’utilité qu’un article de Mankiw ?!) et aussi à rembourser une dette publique. La vraie question est donc de déterminer l’architecture de la fiscalité : qui imposer, à quel montant ? Dans son calcul, Mankiw oublie de dire que le revenu qui est prélevé permettra peut-être d’accroître la croissance américaine (et donc de rendre ses enfants plus riches) ou, à défaut, de limiter la charge de la dette qui incontestablement pèse sur l’économie. Comme je l’ai indiqué plus haut, Mankiw appartient probablement à une profession relativement peu sensible aux variations marginales de la fiscalité. Ce n’est peut être pas le cas d’autres professions, ce qui est bien évidemment à prendre en compte.

D’autre part, comme le souligne le blogueur de Free Exchange, les réactions à l’article de Mankiw montrent que la fiscalité n’est pas seulement une question d’efficacité mais aussi d’équité, point que l’analyse économique ignore encore trop souvent : les préférences des individus ne sont pas uniquement d’ordre monétaire et l’attitude des individus à l’égard de la fiscalité illustre bien certains résultats de l’économie comportementale : les individus sont parfois prêts à « sacrifier » leur propre bien être pour réduire les inégalités. On peut le déplorer mais c’est un trait culturel (voir plus) qui semble récurrent. Sans le vouloir, l’article de Mankiw montre combien une analyse économique trop « étroite » peut s’avérer réductrice et insuffisante.

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4 Commentaires

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4 réponses à “Mankiw responds to incentives

  1. Clic

    « Or, Mankiw est un individu comme les autres et il est douteux que la valeur présente qu’il confère aux revenus qu’il percevra (ou que ses enfants percevront) dans 30 ans soit la même que celle qu’il confère aux revenus présents. »

    Certains grévistes acceptent pourtant une baisse immédiate de leur revenu (par la grève) dans l’espoir très hypothétique de meilleurs revenus futurs (peut-être pas dans 30 ans, ok…)

  2. C.H.

    Dans l’espoir d’un revenu quasi-immédiat (plutôt que le licenciement) vous voulez dire. La dimension temporelle est quand même très différente.

  3. yabonn

    En fait je verrais l’article de Mankiw comme une bonne illustration des limites de son thèmpe de la fiscalité désincitative : car bon, il va les faire, ses articles.

    Aussi, il vient après (et en semi soutien partiel, mais discret, hein, pas un bourrin quand même) à une série assez ridicule d’articles de riches qui chouinent sur la pression fiscale insoutenable aux US. C’est une climat, les Delongistes répondent aussi un peu à ça, je pense.

  4. elvin

    « Il ne faut pas oublier que les impôts servent à financer des dépenses publiques qui peuvent être utiles »
    Oui, mais il faut aussi se demander si ces dépenses sont plus ou moins utiles que celles qu’auraient financées les individus si on leur avait laissé cet argent, et dans le cas où elles auraient été utilisées aux mêmes fins, si elles le sont plus efficacement par l’Etat qu’elles l’auraient été par des organisations privées.

    « la fiscalité n’est pas seulement une question d’efficacité mais aussi d’équité »
    Oui, et c’est aussi une question de philosophie politique : qu’est-ce qui autorise l’Etat à lever des impôts et à quelles conditions?

    « Les individus sont parfois prêts à « sacrifier » leur propre bien être pour réduire les inégalités »
    Alors bravo ! Ils n’y a donc pas besoin de l’Etat pour les y forcer.

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