Economie vs histoire

C.H.

Gideon Rachman a un article assez provocateur dans le Financial Times dans lequel il s’en prend à la scientificité de l’économie. Une énième attaque qui n’a guère d’intérêt me direz-vous, et vous n’avez pas complétement tort. L’article est toutefois intéressant à lire (et la vidéo à regarder et à écouter) car il pose la question de l’objectif même de la science économique. Rachman critique, avec raison, la « physics envy » dont on fait preuve les économistes. Je ne sais pas ce que pense l’ensemble de la profession à ce sujet, mais l’idée que l’économie est une discipline recherchant des lois universelles devant permettre de prédire les événements futurs relève plus de la « folk economics« , la représentation que le grand public se fait de la discipline, que de la manière dont elle est effectivement pratiquée. Cela ne veut pas dire qu’à une certaine époque cette conception n’a pas été dominante chez les économistes. Il y a certainement encore des économistes (et, plus grave, des hommes politiques) pour y croire, mais il est clair qu’elle n’a plus de validité épistémologique. Comme je l’avais expliqué, la prédiction ne peut être le seul objectif d’une discipline scientifique. Je serais toutefois plutôt d’accord avec Rachman pour critiquer ceux qui (économistes ou non) ont pu laisser croire que l’état de l’art de la discipline permettait d’affirmer qu’il n’y aurait plus de crise (la « great moderation »). C’est évidemment faux, aucun modèle, aucune étude, ne permettant de faire une telle affirmation. Les économistes qui ont laissé penser le contraire sont sortis de leur rôle.

Dans la vidéo, Martin Wolf fait une remarque intéressante : oubliez la « physics envy », si l’économie doit ressembler à une science « dure », il faut plutôt la comparer à la biologie évolutionnaire. Cela fait longtemps que les similitudes tant méthodologiques qu’historiques entre économie et biologie évolutionnaire m’ont frappé et je pense donc que Wolf a totalement raison. La biologie évolutionnaire est une discipline qui s’appuie sur quelques principes théoriques généraux (lois de la génétique, lois de l’évolution) qu’elle utilise non pas pour prédire l’évolution future des espèces, mais la plupart du temps pour éclairer certains évènements historiquement identifiés. L’économie procède, ou devrait procéder, essentiellement de la même manière. Cette articulation entre théorie et histoire se retrouve déjà chez Max Weber, à l’exception que pour lui dans les « sciences de la culture » les propositions théoriques n’ont pas à avoir le statut de loi universelle, mais seulement d’idéal-type. Rachman voudrait réhabiliter les historiens au détriment des économistes. Mais économie et histoire vont fondamentalement ensemble. En économie institutionnelle, les travaux les plus éclairants sont ceux qui mèlent étroitement théorie économique et études de cas historiques. La théorie économique y est  au service du phénomène historique étudiée, de manière similaire à Max Weber qui construisait ses idéaux-types en fonction du phénomène dont il voulait rendre compte.

De la même manière que la biologie évolutionnaire a besoin de propositions théoriques générales pour éclairer des problèmes empiriques spécifiques, l’économie a besoin d’un cadre théorique abstrait. D’ailleurs, les travaux d’économie institutionnelle que j’ai évoqué reposent eux-mêmes sur un tel cadre (souvent de la théorie des jeux). Mais la valeur de ce cadre ne s’évaluera pas à sa capacité à permettre de faire des « prédictions » sur le futur, seulement à son aptitude à rendre possible l’explication de phénomènes empiriques plus ou moins récurrents. L’évolution des outils méthodologiques en sciences sociales, avec notamment la progressive substitution des méthodes analytiques pour les méthodes computationnelles (les simulations), rendue possible par l’incessante baisse du coût d’utilisation de ces dernières, va rendre cela encore plus évident. Plutôt que la recherche de lois universelles, l’économie va de plus en plus s’intéresser à l’existence de certaines régularités empiriques soumises à de fortes contingences historiques. Il est donc tant d’abandonner ce qu’il reste de la rhétorique physicienne (essentiellement entretenue par des non-économistes) et l’économie deviendra, plus de 100 ans après que Veblen ait posé la question, une « science évolutionnaire ».

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5 Commentaires

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5 réponses à “Economie vs histoire

  1. Linca

    A propos de comparaison avec d’autres sciences, il en est une, qui décrit également des phénomènes sociaux mais de façon suffisamment exacte pour avoir réussi des « prédictions » ou plutôt des déductions vérifiées sur le passé, qui décrit également un phénomène évolutif, qui d’ailleurs a pu décrire avec une remarquable précision des régularité dans l’évolution des phénomènes étudiés, tout en sachant interagir avec d’autres sciences, de la sociologie à la génétique des populations en passant par les neurosciences… Pourquoi la linguistique n’est jamais comparée avec l’économie ?

  2. Adrien

    Il faut remarquer aussi que la physique change aussi avec l’histoire. Non qu’elle s’intéresse a l’Histoire, même si on pourrait voir les expériences physiques comme des instants historiques, mais parce que les physiciens passent de plus en plus de la matière inanimée aux comportements plus complexes. L’équation de Black et Scholes n’est par exemple qu’une retranscription de l’équation de la chaleur. Des physiciens, comme Serge Galam ou Jean Philippe Bouchaud, ont essaye toute leur vie de faire connaitre la sociophysique et l’éconophysique. On peut donc dire que c’est non pas une physics envy des économistes qu’on observe, mais une eco envy de la part des physiciens. Il est d’autre part intéressant d’observer que cette envie va aussi vers la théorie des jeux, mais plus différentiels qu’évolutionnaires. On est en fait à un carrefour des disciplines, non?

  3. elvin

    Je vais encore me fendre d’un long commentaire et vous l’infliger, mais je trouve (tristement) amusant de voir poser à nouveaux frais des questions présentées comme nouvelles, et qui ont été largement traitées par de grands auteurs du passé, mais qu’on décide d’ignorer.

    Sur la relation entre économie et histoire, je cite Menger, dans son Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenschaften und der Politischen Oekonomie insbesondere de 1883. Il n’existe hélas pas de traduction en français de cet ouvrage fondateur de la tradition autrichienne, donc je cite une traduction en anglais :

    “We will accordingly have to distinguish in the field of economy three groups of sciences for our special purposes: first the historical sciences (history) and the statistics of economy, which have the task of investigating and describing the individual nature and the individual connection of economic phenomena; second theoretical economics, with the task of investigating and describing their general nature and general connection (their laws); finally, third, the practical science of national economy, with the task of investigating and describing the basic principles for suitable action(adapted to the variety of conditions) in the field of national economy (economic policy and the science of finance).”

    Cette phrase intervient dès le début du livre, et en est un des thèmes fondamentaux. Notons qu’elle n’introduit pas de hiérarchie entre les trois branches, qu’elle postule qu’il existe bien des lois générales que l’économie théorique peut découvrir, et ne comporte aucune contestation du caractère « scientifique » de l’économie. Dans la suite de l’ouvrage, Menger développe l’idée que ces trois branches de l’économie doivent utiliser des méthodes différentes et que leur caractère plus ou moins « scientifique » s’apprécie selon des critères différents.

    Cette position fondamentale a été reprise par Mises et développée dans un livre entier : « Theory and History » (1957). Elle est déjà présente dans L’Action Humaine (1949) : « The fullness of reality can be mentally mastered only by a mind resorting both to the conception of praxeology and to the understanding of history; and the latter requires command of the teachings of the natural sciences. Cognition and prediction are provided by the totality of knowledge. What the various single branches of science offer is always fragmentary; it must be complemented by the results of all the other branches.”

    C’est quand même étonnant que ni Rachmann, ni aucun de ses commentateurs ne fasse la moindre allusion à ce point de vue. Mais c’est vrai que ce ne sont que des autrichiens, et en plus qui parlent de questions épistémologiques et méthodologiques, donc ils ne méritent pas qu’on les lise…

    Reprenons sur cette base deux commentaires de Cyril :

    « ’idée que l’économie est une discipline recherchant des lois universelles devant permettre de prédire les événements futurs relève plus de la “folk economics”… que de la manière dont elle est effectivement pratiquée »
    La position autrichienne est : des lois universelles, oui ; permettant de prédire les évènements futurs : seulement de façon générique, ou « en tendance ». Il ne s’agit pas de prédire l’avenir mais de prédire les conséquences de chaque action “ceteris paribus”, en sachant bien que la réalité économique est infiniment trop complexe pour que les “ceteris” soient jamais “paribus”. Say avait déjà dit ça il y a plus de deux cents ans.

    « il est donc tant d’abandonner ce qu’il reste de la rhétorique physicienne (essentiellement entretenue par des non-économistes) »
    Oui, il est grand temps, et je me réjouis qu’un nombre croissant d’économistes le fassent, mais je trouve Cyril bien optimiste. D’après ce que j’observe, cette rhétorique néfaste est entretenue par l’immense majorité de ceux qui enseignent l’économie.
    Maintenant, Cyril range peut-être les profs d’économie parmi les « non-économistes »… (c’est là qu’on regrette l’absence de smileys)

    PS : tout ça me rendrait presque déraisonnablement fier de cet article, que j’ai déjà recommandé ailleurs (et je continue à déplorer l’absence de smileys):
    http://gdrean.perso.sfr.fr/articles/roles%20eco.html

  4. jefrey

    Dans la relation histoire-économie il existe aussi maintenant les « history friendly models » issues de l’économie évolutioniste justement.

  5. Économie = Échange et interaction entre êtres humains i.e. entre des bestioles émotives, impulsives, souvent irrationelles, aux instincts souvent contradictoires. Les humains en question aiment l’argent, ce qui provoque des tendances générales fortes. Bien sur qu’il ne peut y avoir de lois immuables de type « physique ».

    Pour la biologie évolutionnaire… l’économie moderne en est un des fruits de l’évolution humaine, donc ça semble évident.

    Bravo excellent blog

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