Conceptualiser l’individu comme un méta-programme : Binmore et l’homme-machine (3/3)

C.H.

Suite et fin de ma série sur l’article de Ken Binmore. Je discute ici de manière critique de la conceptualisation de Binmore, en partant notamment de l’analyse qu’en a faite Philip Mirowski dans son ouvrage Machine Dreams.

J’ai indiqué au début du premier billet que la conceptualisation proposée par Binmore était symptomatique de l’évolution de la science économique sur les 30 dernières années. C’est en tout cas la thèse défendue par Philip Mirowski dans son monumental ouvrage sur l’histoire de la discipline post-seconde guerre mondiale. Mirowski montre que les développements de la science économique à compter des années 1940 sont indissociables de l’émergence de la cybernétique et des travaux menés dans le cadre de la recherche opérationnelle. D’ailleurs, de très nombreux économistes de l’époque ont travaillé, à un moment ou un autre, pour la fameuse RAND Corporation. La thèse principale du livre de Mirowski (selon laquelle les économistes ont traité injustement les travaux de von Neumann pour finalement donner à la discipline une mauvaise orientation) ne nous intéresse pas en tant que telle ici. En revanche, Mirowski prend l’exemple des travaux de Binmore, et plus particulièrement encore l’article dont je viens de discuter, pour illustrer l’orientation « cybernétique » regrettable de la science économique. Pour Mirowski, l’étroite relation entre l’économie et la cybernétique (entendue au sens large) a conduit les économistes à ne plus traiter les agents économiques comme des êtres humains mais comme des robots, des machines à calculer. Evidemment, on comprend pourquoi Mirowski prend l’analyse de Binmore en exemple… Mirowski appelle la route suivie par une partie de la science économique à la suite de Binmore la « dangereuse idée de Dennett », du nom du philosophe Daniel Dennett connu (notamment) pour ouvrage Darwin’s Dangerous Idea. La dangereuse idée de Dennett, c’est l’idée qu’il existerait une théorie du tout, dont le principe essentiel se résumerait à l’idée de maximisation sous contrainte. Chez Dennett, cette idée prend la forme de la thèse suivant laquelle le processus de sélection naturelle est un algorithme universel et qu’il s’étend bien au-delà du monde biologique pour aller jusqu’au monde culturel. Mirowski range de très nombreux développements contemporains dans cette catégorie : les travaux à base de jeux évolutionnaires, l’économie comportementale, les travaux du Santa Fe Institute, etc. Tous ont en commun de conceptualiser l’individu d’une manière ou d’une autre par un algorithme. Cependant, Mirowski considère que les économistes qui travaillent dans cette perspective esquivent en permanence un problème dérangeant : la non computabilité inhérentes à certains concepts néoclassiques. Par ailleurs, il remarque que la référence à l’évolution, qui serait un moyen détourné de répondre au premier problème, est souvent floue. Par exemple, à quoi correspond exactement l’équation de réplication dynamique dans les jeux évolutionnaires ?

Pour Mirowski, conceptualiser l’individu comme une machine est une impasse. Sa propre solution consiste à proposer que l’on appréhende les marchés, et non les individus, comme des automates. C’est là une piste de recherche intéressante mais encore largement inexploitée. Evidemment, on se doute que Binmore n’est quant à lui pas en accord avec la thèse de Mirowski, et d’ailleurs sa critique de l’ouvrage a été cinglante. Pour ma part, je relèverai deux choses par rapport à la critique de la « dangereuse idée de Dennett » de Mirowski. Tout d’abord, Mirowski n’explique jamais vraiment pourquoi conceptualiser l’individu comme une machine ou un automate est problématique. Pour ce que j’en comprends, l’argument de la non computabilité ne me semble pas très convainquant. Plus exactement, ce problème peut être contourné en montrant que le calcul n’est pas le fait, ou pas entièrement le fait, de l’individu mais qu’un mécanisme plus général se charge de le faire. Ce mécanisme plus général, c’est l’évolution. Comme on l’a vu, c’est justement pour contourner le problème de la régression infinie (un problème de… non computabilité) que Binmore introduit un raisonnement évolutionnaire. En fait, ce qui semble gêner vraiment Mirowski, c’est que l’individu disparaît finalement au profit du processus d’évolution : dans ce cadre analytique, l’élément essentiel est le mécanisme d’évolution qui va faire émerger un certain équilibre, tandis que l’individu tient finalement un simple rôle d’agent adaptatif.

En ce qui me concerne, je ne vois pas cela comme un problème. Evidemment, toutes les sciences sociales ne peuvent partir d’une telle conceptualisation de l’individu. La voie de « l’homme-machine » n’est pas la seule possible et une partie de l’économie, la sociologie, l’anthropologie, ont emprunté d’autres sentiers. On notera tout de même que les sciences cognitives modernes (lesquelles reprennent d’ailleurs largement le cadre théorique de l’économie à base d’optimisation sous contrainte) semblent s’être engagée dans une voie similaire, en décrivant le cerveau humain plus ou moins comme une architecture hiérarchique de processeurs. On comprend aussi mieux le problème de l’interdisciplinarité : si l’économie et la sociologie ont souvent du mal à dialoguer, c’est probablement parce qu’elles n’ont pas du tout la même conception de l’individu.

Toutefois, et c’est mon second point, il y a un aspect de la critique de Mirowski qui fait mouche selon moi : la manière très insatisfaisante dont le processus d’évolution est conceptualisé, au moins chez Binmore. C’est un point que j’avais déjà noté au sujet de son étude sur l’émergence de la morale et de la justice sociale. En fait, lorsque Binmore parle d’évolution, il reprend plus ou moins totalement les thèses de Richard Dawkins (qui se rapprochent du reste de celles de Dennett) notamment concernant l’existence de « mèmes » au niveau culturel. Je ne reviendrai pas sur la faiblesse inhérente au concept de mème. Le fait est qu’en s’appuyant sur ce concept, Binmore rend valide la critique de Mirowski concernant l’incertitude qui entoure l’usage de l’équation de réplication dynamique : qu’est ce qui est répliqué ? de quelle manière ? quelles sont les propriétés de cette réplication culturelle ? Binmore ne précise aucun de ces points. Il se contente d’introduire un concept, certes commodes, mais très discutable. D’ailleurs, dans son article de 1987/8, autant Binmore formalise le processus « éductif » par lequel les agents vont mener un raisonnement complexe dans le cadre de leurs interactions (ceci en assimilant les agents à des machines de Turing), autant sa description du processus évolutionnaire par lequel les méta-programmes sont sélectionnés est floue et purement métaphorique. Ce qui est gênant, c’est que cela conduit Binmore à faire des conjectures qui peuvent potentiellement être fausses. On a vu par exemple que le raisonnement de Binmore est fondé sur l’idée que le processus évolutionnaire va rendre fortement probable le fait pour une machine de rencontrer une copie d’elle-même. Est-ce toujours vrai ? Pas nécessairement : un équilibre évolutionnaire stable peut-être polymorphique (plusieurs types de machines peuvent subsister à l’équilibre) et rien n’indique que le nombre de types de machines subsistant sera réduit. Certes, la sélection réduit la variété mais on ne peut pas dire grand-chose tant que l’on ne prend pas en compte, d’une part, la spécificité de la situation (et notamment les conditions de départ) et, d’autre part, la possibilité de chocs stochastiques. Qui plus est, rien ne nous dit que le système convergera nécessairement vers un équilibre. Il y a beaucoup de phénomènes dans la nature qui sont cycliques et ne sont jamais à l’équilibre (voir les modèles proies-prédateurs décrits par les équations de Lotka-Volterra).

Binmore ne nous dit rien du processus par lequel les méta-programmes se répliquent. Plus exactement, on touche ici à une limite de la conceptualisation : les mécanismes de transmission culturelle, par lesquels les variantes culturelles (correspondant aux mèmes) se répliquent et se transmettent, ne sont pas les mêmes qu’au niveau biologique. Ces spécificités sont susceptibles d’avoir un impact sur l’évolution culturelle, comme cela est largement documenté. L’idée de conceptualiser le comportement comme un programme n’est pas nouvelle ; on l’a trouve par exemple chez des auteurs comme le biologiste Ernst Mayr ou le philosophe Karl Popper (voir cet article de Viktor Vanberg) mais si on l’adopte, il est nécessaire d’avoir une théorie solide des processus de sélection/rétention/variation, ce que l’on ne trouve pas chez Binmore.

Je terminerai donc cette série de billet en donnant clairement ma position : la « dangereuse idée de Dennett » n’est selon moi pas dangereuse mais potentiellement très fructueuse. Elle l’a d’ailleurs déjà démontré. Cette voie (qui, encore une fois, n’est pas la seule disponible), si elle continue à être empruntée par les économistes, va faire encore considérablement évoluer la discipline. Elle nous mène tout droit en effet vers des approches à base de simulations multi-agents (en effet, qu’est ce que son les agents dans ces simulations sinon des « programmes » plus ou moins rudimentaires ?) et d’études de « mondes artificiels ». Bref, on pourrait aussi appeler cela « la voie du Santa Fe Institute », dans la mesure où cette institution développe depuis longtemps un tel programme de recherche. Cependant, si c’est le cas, il faut aller au-delà d’une idée floue de l’évolution. Mes lecteurs auront certainement devinés les quelques pistes que j’ai en tête…      

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2 Commentaires

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2 réponses à “Conceptualiser l’individu comme un méta-programme : Binmore et l’homme-machine (3/3)

  1. Adrien

    Bravo, suite de billets très intéressants.

    Dans un domaine très différent (que j’aimerai approfondir personnellement), Jean Baechler s’est attaché à un modèle de l’homme assez proche dans le fond. Dans sa somme anthropologique (et historique et sociologique et philosophique), il considère l’homme comme « une matrice virtuelle permettant des actualisations culturelles », faisant face à des problèmes à résoudre rationnellement. Sur un style très littéraire, je crois tout à fait qu’il penche du côté du Weltaunshauung de l’optimisation sous contrainte (là dessus, bien avant Dennett, Maupertuis avait son idée). A quand des simulations de mondes artificiels pour la reproduction historique des dynamiques politico-démographiques?

    Plus sérieusement, je suis d’accord avec vous pour considérer ces approches comme très prometteuses, mais il faudra sans doute un formalisme assez propre, exigeant le travail de logiciens.

  2. elvin

    Je continue à réagir à l’excellente série de Cyril, en le félicitant d’introduire Mirowsky dans sa réflexion (il a aussi influencé la mienne).

    D’abord, on ne répétera jamais assez qu’il faut bien distinguer entre des énoncés relatifs à la réalité, ici l’être humain, et la description d’un modèle de cette réalité (une distinction qu’on m’a souvent reproché à tort de ne pas comprendre). Ce sont des catégories différentes, même si la pertinence des conclusions tirées de l’étude d’un modèle dépend de la cohérence entre le modèle et la réalité. Dire « certains aspects du comportement humain peuvent être utilement modélisés par ceux d’une machine » n’est pas la même chose que de dire « l’être humain est une machine ». En plus, qu’appelle-t-on une machine ? J’y reviendrai.

    « Sa propre solution consiste à proposer que l’on appréhende les marchés, et non les individus, comme des automates. »
    Là, pas d’accord avec Mirowsky. Les marchés sont composés d’individus. Comment un automate pourrait-il comporter des pièces qui ne sont pas des automates ? On retrouve ce qui est pour moi le sophisme fondateur de la macroéconomie : poser en principe que le tout est plus simple que les parties. D’ailleurs, même question que ci-dessus : qu’appelle-t-on un « automate ? »

    « ce qui semble gêner vraiment Mirowski, c’est que l’individu disparaît finalement au profit du processus d’évolution »
    Là je suis d’accord avec Mirowsky, mais il pourrait se faire ce reproche à lui-même quand il propose de considérer les marchés comme des automates. Dans la réalité, les processus d’évolution sont internes à chaque individu (voir mon post précédent). Amha il faut rester fidèle à l’individualisme méthodologique et introduire les processus d’évolution dans les modèles de l’agent. Je sais bien que ça ne facilite pas le boulot, mais toute introduction d’un agent fictif du genre du « commissaire-priseur » enlève a priori toute pertinence au modèle.

    « il est nécessaire d’avoir une théorie solide des processus de sélection/rétention/variation »
    Absolument, mais rien n’oblige à ce que ces processus soient identiques à ceux qui opèrent au niveau biologique. Leur étude détaillée peut conclure qu’ils le sont (à mon avis non), mais a priori il faut partir de l’hypothèse qu’ils sont différents et les étudier de façon spécifique.

    « Elle nous mène tout droit en effet vers des approches à base de simulations multi-agents (en effet, qu’est ce que sont les agents dans ces simulations sinon des « programmes » plus ou moins rudimentaires ?) »
    Là je suis absolument d’accord, mais pourquoi ces programmes seraient-ils « rudimentaires » ?
    Je vois trois types de limitations :
    1. notre compréhension des mécanismes réels, dont le progrès est l’affaire des psychologues ;
    2. la capacité expressive des langages de modélisation, qui amha n’est pas vraiment une contrainte, car les modèles actuels sont bien loin de l’exploiter entièrement ;
    3. la capacité des outils de traitement des modèles compte-tenu de la nature des résultats visés.

    Ma thèse est que la pauvreté des modèles est entièrement due à ce que les économistes s’imposent ce troisième type de limitation, en voulant utiliser les outils de l’algèbre pour rechercher et caractériser des conditions d’équilibre, alors que, comme je le disais dans mon post précédent, l’équilibre n’est qu’un cas exceptionnel parmi les phénomènes observables que la science économique vise à expliquer. Si on s’affranchit de cette contrainte, les modèles peuvent être aussi complexes et « réalistes » qu’on le désire. On peut alors modéliser des processus psychologiques complexes et des comportements en partie aléatoires. Il devient alors bien difficile de dire si ces modèles décrivent ou pas des « automates » ou des « machines ». Il me semble aussi que dans cette approche la question de la « computabilité » disparaît.

    C’est la critique fondamentale que je fais à l’orientation de l’économie depuis les années 1940 : se focaliser sur l’équilibre et/ou l’optimisation et pour cela s’imposer l’usage des mathématiques. Ou plus généralement, vouloir importer à force dans l’étude de l’action humaine des concepts et des instruments qui n’y sont pas adaptés, critique à laquelle ni Dennett, ni Mirowsky, ni je crois Binmore ni (il me semble) Cyril n’échappent.

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