Consommer des fruits hors-saison, est-ce absurde ?

C.H.

Steven Landsburg s’en prend aux « locovores », un petit groupe de militants écologistes qui dénonce la consommation de nourriture non produite localement en raison de l’énergie consommée et des dégâts occasionnés par le transport des marchandises. Ces militants réclament que soit mieux pris en compte les dégradations engendrés par ce type de consommation, voire à l’extrême de le restreindre.  A vrai dire, je pense que c’est une opinion tenue par une proportion croissante de la population des pays développés… Combien de fois chacun a-t-il entendu quelqu’un dans son entourage dénoncer le « gaspillage » et « l’absurdité » de manger des fruits ou des légumes de Nouvelle-Zélande ?

Comme souvent, ce point de vue qui semble exprimer le « bon sens » repose sur un raisonnement étriqué. Landsburg fait notamment remarquer que le marché se charge déjà de prendre en compte tous les coûts, notamment environnementaux, pour les synthétiser dans un indice unique, le prix :

« How can we possibly gather enough information to compare the opportunity costs of land, fertlizers, equipment, workers, transportation and energy costs (among many others) and reach a conclusion about which tomato imposes the fewest costs on our neighbors?

Well, it turns out there’s actually a way to do that. You do it by looking at a single number that does an excellent job of reflecting all those costs. That number is known as the price of the tomato. When more New York land is needed for a housing development or a vineyard or a sports complex, the price of New York land goes up and the price of New York tomatos follows. When California workers are needed to build an aquarium or put out a forest fire, the price of California labor goes up, and the price of California tomatos follows ».

Cela dit, il me semble que Landsburg sous-estime l’importance des externalités négatives. Une partie du côut social lié à la consommation de fruits hors-saison par exemple n’est pas intégrée dans le prix. Quel est le montant de ce coût « oublié » ? Difficile à dire en fait, ce qui, comme le souligne Jeff Ely, donne une certaine légitimité aux locovores dans leur tentative d’évaluation de ce coût social. Evidemment, cela se traduit parfois par de la désinformation, mais c’est le lot commun de tous les mouvements militants.

En ce qui me concerne, lorsque quelqu’un m’oppose l’absurdité de la consommation de produits non-locaux, je fais remarquer que, oui, il est tout à fait possible dans l’absolu de l’interdire ou de la taxer. Mais il faudra alors accepter, toute chose égale par ailleurs, de payer plus chère sa nourriture, ce que peuvent se permettre les ménages aisés mais peut-être pas les autres. Et ensuite, je rappelle la notion de coûts d’opportunité : les ressources consacrées à l’achat de nourriture ne le sont pas pour l’achat d’autres produits. Par conséquent, cela induit une redistribution du revenu dans l’économie (les producteurs locaux sont contents) mais aussi et surtout une diminution du revenu réel et donc de la richesse. Bref, taxer les produits non-locaux a un effet de substitution mais aussi un effet revenu.

Si les externalités étaient intégrées dans le prix des marchandises non locales, ces dernières verraient leur prix augmenter, faisant reculer voire disparaitre leur consommation. Mais ce calcul, le marché ne peut pas le faire, ce qui rend légitime la mise en place de dispositifs pour que ces externalités soient d’une manière ou d’une autre prises en compte. Ainsi, les consommateurs de produits non-locaux sont plus riches qu’ils ne « devraient » l’être car ils font peser une partie du coût de leur consommation sur d’autres (tout le monde en fait). Mais alors, se pose une question d’éthique personnelle : si vous êtes prêts à accepter une taxe pour que votre consommation de produits non-locaux vous reviennent plus chère et vous incite à consommer local, pourquoi tout simplement ne pas changer par vous-même vos habitudes de consommation ? Généralement, personne n’a de bonne réponse à proposer…

16 Commentaires

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16 réponses à “Consommer des fruits hors-saison, est-ce absurde ?

  1. Elias

    « si vous êtes prêts à accepter une taxe pour que votre consommation de produits non-locaux vous reviennent plus chère et vous incite à consommer local, pourquoi tout simplement ne pas changer par vous-même vos habitudes de consommation ? Généralement, personne n’a de bonne réponse à proposer… »

    Qu’est-ce que vous considèreriez comme une bonne réponse?
    Elster ne vous convainc pas?

  2. C.H.

    Une « bonne » réponse est une réponse cohérente : si vous êtes pour l’instauration d’une taxe par exemple, alors vous devriez déjà, à titre personnel, avoir changé vos habitudes. Ce n’est pas le cas de la plupart des gens qui sont plus ou moins vaguement d’accord avec le fait que, d’une manière ou d’une autre, il faudrait limiter la consommation de produits non-locaux. Je crois qu’il y a quand même une certaine hypocrisie derrière tout ça : beaucoup de gens trouvent aberrant de consommer des fruits hors-saison mais quand même, ça doit être vachement bien parce qu’ils en consomment malgré tout ! En tant qu’économiste, je vois là des préférences révélées…

    Maintenant, on peut vouloir instaurer une taxe pour le bien-être social et, d’une certaine manière ça peut se justifier. Mais ça me fait un peu penser à l’affaire Al Gore : s’auto-proclamer nouveau grand gourou de la cause écologiste et avoir une résidence principale ultra-énergivore. Vous voyez où je veux en venir…

    • Elias

      Excusez moi, j’avais mal compris le sens du « pourquoi » dans votre phrase.
      Je croyais que vous demandiez une bonne explication des phénomènes d’akrasie (d’où ma référence à Elster) alors que semble-t-il vous demandiez une justification d’un comportement « akratique »

  3. elvin

    Le cas des fruits hors saison me semble particulièrement mal choisi.

    1. On ne trouve que très rarement au même endroit et au même moment un fruit de saison d’origine locale et le même d’origine lointaine, donc hors saison à cet endroit. Quand il y a des fraises à Carpentras, il n’y en a pas au Chili et vice-versa.
    2. De plus, qu’ils soient par exception en vente simultanément ou non, c’est à des prix assez différents pour qu’on puisse penser qu’ils tiennent compte des coûts de transport, et je ne vois pas bien quels coûts ne seraient pas « intégrés dans les prix ». C’est peut-être pour ça que c’est si difficile à évaluer… Et le marché fait très bien ce calcul.
    3. Acheter des fraises chiliennes en novembre ne m’empêchera pas d’acheter des fraises de Carpentras en mai. Bien au contraire, si j’aime les fraises au point d’en payer à prix d’or (des chiliennes) en novembre, il est probable que j’en boufferai des kilos (de Carpentras) en mai. Contrairement aux apparences, les fraises de Carpentras et les fraises du Chili ne sont pas des produits concurrents.

    Tout ça m’inspire une pensée coupable : est-ce que ça ne serait pas un faux problème, comme (presque ?) tout ce qui relève de la mystique écolo ?
    Bon, OK, je sors… mais je n’en pense pas moins.

  4. C.H.

    S’il y a des externalités (négatives en l’occurence), par définition le marché ne les intègre pas dans le prix. Toute la question porte sur l’ampleur de ces externalités, pas sur leur existence (que les avions qui transportent les marchandises dégradent l’environnement me semble difficilement contestable). Maintenant, on peut voir encore un peu plus loin et se dire que l’augmentation de la production locale (nécessaire si on importe moins) peut aussi engendrer des externalités négatives.

    Sur votre 3ème point, en fait le problème n’est pas de dire que vous substituez des fraises non locales à des fraises locales. Effectivement, elles ne sont pas là à la même saison. Mais par contre, vos fraises non locales se substituent à d’autres fruits de saison locaux. Evidemment, interdire les produits non locaux, se serait restreindre les choix. Les écolos vous diront que ce n’est pas grave…

  5. Benoît

    « pourquoi tout simplement ne pas changer par vous-même vos habitudes de consommation ? » j’ai deux réponses :

    1/ une partie est déjà locavore. Elle considère que c’est bien pour elle-même et pour l’ensemble de la société (en limitant l’impact écologique). Mais elle souhaite aussi que ceux qui ne jouent pas le même jeu subissent des conséquences (au portefeuille) de leur impact écologique. Donc sont favorable à une taxe après avoir changé leurs habitudes.

    2/ une autre partie est prête à payer plus (pour réduire leur empreinte) mais ne pas passer pour un pigeon en payant plus que pour des produits importés. Donc ok pour payer plus cher mais autant que ça soit plus cher pour tous (et éventuellement que la compensation des produits lointain inverse la balance et rende à terme les produits locaux moins cher. On peut rever.)

    Pour 3. elvin – 26 août, 2010 « Le cas des fruits hors saison me semble particulièrement mal choisi. »
    Vous avez mal compris l’expression : « hors saison », ça veut dire que ça ne pousse pas dans le champ ou la serre d’à côté (ou du pays) à cette saison. Ce n’est pas une question de coût mais de provenance. La conséquence est qu’on ne mange pas de tout toute l’année. Ça limite le choix.

    Une cerise en juin en France est un fruit « de saison ». Une salade en juin en France est un fruit (un légume) « de saison ».
    Une salade en hiver en France est « hors saison ». Je pense aussi que les mangues et les bananes sont toujours « hors saison » en France.

    Pour la justification des fruits de saison : en plus de l’écologie, il semble que notre organisme se soit adapté à avoir certains aliments pendant certaines saisons. C’est ce que soutient Michel Serrault dans un de ses films.

    • C.H.

      Je suis d’accord avec votre seconde explication (d’ailleurs, ça serait très intéressant à étudier d’un point de vue d’économie comportementale). Sur la première, je suis moins sur. Je crois que les vrais locavores sont très rares, je vois cela comme une pratique de consommation spécifique à quelques milieux sociaux (les « bobos » pour faire court, sans que ce soit péjoratif, étant probablement pas loin d’en être un moi-même)

    • elvin

      @Benoît
      Si, il me semble que j’avais bien compris, et que c’est bien ce que j’ai dit. Mais peu importe.

  6. arcop

    « si vous êtes prêts à accepter une taxe pour que votre consommation de produits non-locaux vous reviennent plus chère et vous incite à consommer local, pourquoi tout simplement ne pas changer par vous-même vos habitudes de consommation ? Généralement, personne n’a de bonne réponse à proposer… »

    Euh…. Autrement dit, je devrais pas voter pour plus d’impôt sur le revenu si ça me concerne, j’ai qu’à envoyer mon chèque direct au Trésor Public…
    Mieux, on devrait pas taxer l’essence selon le même principe… ceux qui veulent limiter leur consommation n’ont qu’à le faire…

    Y’a quand même pas une vague question de bien public, nan ? (disons la réduction des émissions carbone)…

    En fait, une taxe carbone (ou un marché des permis à polluer si vous préférez) résout cette question automatiquement non? (en plus de prendre en compte les autres produits, parce qu’il n’y a pas vraiment de raisons de s’arrêter aux fruits et à l’alimentaire)

  7. Elicop

    Je reste surpris qu’on en vienne à affirmer qu’un marché aussi règlementé et de tant de manières différentes (sanitaires, douanières, phytosanitaires, par aides d’état, quotas, capitalisme étatique) que celui de l’alimentation fonctionne efficacement.

    « si vous êtes prêts à accepter une taxe pour que votre consommation de produits non-locaux vous reviennent plus chère et vous incite à consommer local, pourquoi tout simplement ne pas changer par vous-même vos habitudes de consommation ? »

    Une raison importante, bien connue des ménagères et de tous les professionnels qui gagnent leur vie à les inciter à dépenser toujours plus est que la personne qui achète des produits alimentaires le fait pour d’autres personnes qu’elle : la mère de famille répond des choix d’achat qu’elle fait ou ne fait pas devant tous ceux qu’elle nourrit.

    Pour cette raison, l’adolescent exige de ses parents des sodas de marque mais achète des premiers prix lorsqu’on lui donne de l’argent à lui plutôt que de lui donner directement de la marchandise.

  8. Elicop

    arcop: concernant la réduction des émissions de carbone, il est surprenant de voir que leur réduction est considérée comme un bien public quand la ressource dont l’usage créé le problème reste privée : comptez-vous reprocher aux brésiliens et aux africains de s’enrichir en détruisant leur forêt quand vous autorisez les saoudiens à s’enrichir en bradant leur pétrole ?

  9. Bisounours

    Je me souviens avoir vu une étude disant que le CO2 émis par les transports est nettement plus faible que le CO2 émis lors de la croissance des légumes, et qu’il est donc préférable de délocaliser la production agricole dans les pays les plus ensoleillés en dépit du transport.

    Faut-il donc déporter les agriculteurs en Afrique ?

  10. arcop

    @Elicop:
    Plus exactement le bien public est d’avoir une atmosphère pas trop chargée en gaz à effet de serre… Le fait que la ressource ou le comportement qui crée le problème soit privé ne change rien à la question.
    Sinon:
    – je ne me souviens pas avoir signer une autorisation de braderie de pétrole aux saoudiens, ni a quiconque… mais je dois avouer que je suis pas toujours très rigoureux avec les taches administratives…
    – la dernière fois que j’ai vérifié, le roi Fouad semblait incroyablement désinvolte et se passait de mes autorisations.
    – si par là vous voulez dire que par mon mode de vie je les autorise implicitement à brader leur pétrole, je trouve votre affirmation un brin péremptoire vu que je ne crois pas qu’on se connaisse et que vous connaissiez en détail mon empreinte CO2.

    En conséquence, n’ayant jamais autorisé de près ou de loin les saoudiens à quoi que ce soit, ce que je pense de ce que les brésiliens font de leur forêt n’est pas vraiment pertinent…

  11. Pierre Marot

    En ce qui me concerne (autant dire que ça n’a aucun intérêt macro, ni probablement micro), je pense qu’on peut se satisfaire d’un middle ground…
    Pas de fruit hors saison (les fraises en hiver si chères à un ancien premier ministre), par contre, on accepte les fruits non locaux (bananes, mangues, qui ne sont jamais locaux).
    Ca permet de réduire (marginalement, mais quand même) mon empreinte carbone tout en conservant un peu de choix. Pour pousser la logique jusqu’au bout, il faut accepter de manger des légumes d’hiver auquel on est moins habitué.

  12. après avoir lu les commentaires, il me semble qu’une des principales réponses à
    « Mais alors, se pose une question d’éthique personnelle : si vous êtes prêts à accepter une taxe pour que votre consommation de produits non-locaux vous reviennent plus chère et vous incite à consommer local, pourquoi tout simplement ne pas changer par vous-même vos habitudes de consommation ? »
    est la non-prise en compte du « dernier effort » par les économistes généraux, et d’où tout l’intérêt de l’éco comportementale. En tant que parisienne ET bobo (j’accumule…), je me rends bien compte que manger local est généralement difficile, entre le manque d’information, le manque de disponibilité de ces produits, et le surcoût engendré sans forcément le comprendre… (en gros: pourquoi la plupart du temps ce genre de fruits et légumes locaux sont plus chers). (enfin, je les comprends, je fais aussi de l’économie🙂
    Du coup, cela me semble plutôt normal que sans une redistribution des coûts et la présence d’information, rien ne bouge.

  13. Lucas

    J’arrive très longtemps après la bataille (je découvre ce blog, très intéressant d’ailleurs), mais j’ai un peu du mal à comprendre en quoi c’est incohérent d’être pour une taxe sur les produits non locaux, tout en ne mangeant pas local : le but de la taxe n’est pas de m’inciter (moi et seulement moi) à changer, mais plein de gens. Enfin même plus précisément à intégrer l’externalité négative dans le prix. Parce que sinon c’est juste un freerider/ »dilemme du prisonnier à beaucoup » : chacun individuellement à intérêt à manger non-local (le gain est personnel, la perte est collective) alors qu’il est Pareto-optimal de manger local.

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