Superstitions et (in)efficience des institutions

C.H.

Un récent papier de l’économiste Peter Leeson aborde un sujet qui a une certaine actualité (ou une actualité certaine) en France actuellement : le mode de vie et les normes du peuple gitan. Leeson s’intéresse aux principales superstitions (c’est à dire des croyances objectivement fausses) de ce peuple et sur la manière dont elles ont contribué au maintien de règles et de normes rendant possible la vie en communauté. Il montre comment ces croyances, régissant le monde invisible, ont permi de rendre durable certaines institutions régulant le monde « visible ». Voici l’abstract :

« Gypsies believe the lower half of the human body is invisibly polluted, that super- natural defilement is physically contagious, and that non-Gypsies are spiritually toxic. I argue that Gypsies use these beliefs, which on the surface regulate their invisible world, to regulate their visible one. They use superstition to create and enforce law and order. Gypsies do this in three ways. First, they make worldly crimes supernatural ones, leveraging fear of the latter to prevent the former. Second, they marshal the belief that spiritual pollution is contagious to incentivize collective punishment of antisocial behavior. Third, they recruit the belief that non-Gypsies are supernatural cesspools to augment such punishment. Gypsies use superstition to substitute for traditional institutions of law and order. Their bizarre belief system is an efcient institutional response to the constraints they face on their choice of mechanisms of social control ».

Comme toujours avec Leeson, c’est très bien documenté sur le plan historique et l’utilisation de l’analyse économique est limpide et éclairante (à défaut d’être novatrice, mais ce n’est pas l’objectif de ce type de recherche). En revanche, on retrouve un biais caractéristique de ce type de travaux et que j’avais déjà relevé chez Lesson à l’occasion de son étude sur la piraterie : une tendance à voir toutes les institutions comme « efficientes ». Pour Lesson, les superstitions des gitans ont permi la mise en place d’institutions efficientes comme résolvant le problème du contrôle social. Il s’agit d’une définition minimaliste de l’efficience qui a un intérêt analytique très faible. Comme l’indique Tyler Cowen, si l’on prend pour base les étalons traditionnels (comprendre : occidentaux) pour juger les institutions des gitans (richesse par tête, taux de mortalité, alphabétisation, etc.), alors on doit probablement plutôt parler d’inefficience. Il suffit de lire l’article de Lesson pour s’en convaincre : les superstitions des gitans conduisent ce peuple à réduire autant que possible les interactions avec les non-gitans. Ce sont peut être des institutions localement efficientes, dans le sens où elles permettent effectivement le maintien de comportements assurant la cohésion de la communauté. Mais de manière globale, cette cohésion est obtenue au prix de l’abandon d’opportunités économiques (développement d’échanges avec des « étrangers ») mais aussi sociales (scolarisation, soins par exemple).

C’est la raison pour laquelle l’analyse institutionnelle doit toujours être, dans la mesure du possible, comparative. Autrement, on débouche sur la définition de l’efficience de Leeson : est efficient tout ce qui permet une régulation relativement durable des comportements… ce qui est la définition même d’une institution. Donc effectivement, toute institution est efficiente de ce point de vue. Ce qui est assez amusant, c’est que Leeson cite plusieurs fois les travaux d’Avner Greif sur les marchands maghribis dans son article. Or, Greif, en comparant les institutions de ces marchands avec celles des marchands européens au moyen-âge, montre comment elles ont certes permis le développement d’échanges économiques mais au prix d’une ségrégation économique : parce que les échanges entre marchands nord-africains étaient fondés sur la réputation, il n’était pas possible de faire des échanges avec des étrangers dont, par définition, on ne pouvait rien savoir du passé.

Autrement, un autre aspect de l’article de Leeson qui est intéressant même s’il ne le développe pas, est la question du maintien de superstitions par définition « fausses ». Que les superstitions puissent orienter certains comportements n’a rien de surprenant, mais qu’elles puissent servir durablement à réguler l’ordre social est assez intéressant. Un récent papier de Drew Fudenberg et David Levine s’intéresse précisément au problème de la persistance de superstitutions même en présence de processus d’apprentissage rationnels. Pour résumer très rapidement leur résultat, une supersitition a d’autant plus de chance de se maintenir qu’elle est éloignée du sentier d’équilibre, autrement dit que la probabilité qu’elle soit « testée » est faible. Ce résultat me semble plutôt bien concorder avec les « prédictions » que Leeson tire de son modèle.  

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2 Commentaires

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2 réponses à “Superstitions et (in)efficience des institutions

  1. Gu Si Fang

    L’article de Leeson est passionnant. J’ai eu exactement la même interrogation après l’avoir lu. Pourquoi ces superstitions sont-elles « stables » ? D’autant que Leeson écrit :

    « The price of Gypsy membership is high. The bene…fits of membership, save those associated from protecting oneself from spiritual pollution, which has value only to Romaniya believers, are low. »

    Il semble donc que chaque individu ait des incitations non négligeables à faire défection.

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