Mentir, c’est mal… mais c’est l’évolution qui veut ça !

C.H.

Le blog est supposé être en vacances mais moi ce n’est pas totalement mon cas et des lecteurs m’ont « réactivé » par leurs commentaires intéressants sur un billet précédent. En guise de « lecture de plage », je vous propose ce petit billet sur un défaut que la plupart d’entre nous partage. A part ça, je promets de ne plus écrire d’autre billet avant le 15 août…

Le mensonge est probablement l’un des traits de comportement les plus universels parmi les êtres humains. Le mensonge est souvent condamné moralement et la plupart des sociétés humaines se sont dotées d’institutions informelles ou formelles le sanctionnant. Malgré tout, nous sommes tous amenés au cours de notre vie à mentir. Est-ce la société qui corrompt l’Homme comme l’aurait dit Rousseau, ou bien est-ce que le mensonge n’est pas quelque chose de plus profondément ancré dans notre comportement ? En fait, on peut avoir un début de réponse si l’on s’aperçoit que l’on retrouve l’équivalent du « mensonge » chez les animaux et les insectes. J’ai mis le mot entre guillemet car il semble peu approprié de dire qu’un animal « ment » dans la mesure où cela suppose une certaine réflexivité et une forme d’intentionnalité. On parlera plutôt de « tromperie » (de l’anglais deception), terme par lequel on va désigner le fait pour un individu (n’importe quel forme d’organisme) d’envoyer un signal erroné à ses congénères afin d’en tirer un avantage.

Dans un récent ouvrage (dont l’essentiel du billet est inspiré), Brian Skyrms présente l’exemple d’une espèce de luciole connue sous le nom de Photirus. La femelle Photirus a développé une capacité assez étonnante pour se nourrir : elle imite le signal de la femme Photinus (une autre espèce de luciole) afin d’attirer le mâle Photirus et le manger. Cette stratégie est une forme de tromperie systématique qui a été sélectionné par le processus d’évolution. Cet exemple montre que la tromperie est quelque chose qui a pu évoluer dans la nature en raison des avantages sélectifs qu’elle procure. On peut essayer de généraliser quelque peu cette idée en reprenant une formalisation que j’avais déjà utilisée il y a quelques mois. Imaginez deux individus appartenant à la même espèce et cherchant à communiquer. L’un des individus est dans la position de l’émetteur (il émet un signal donnant une information sur l’état de la nature) ; l’autre est dans la position de récepteur du signal. Le récepteur doit adopter une action appropriée à l’état de la nature mais n’a pas la possibilité d’observer celui-ci ; il ne peut donc se fier qu’au signal qu’il reçoit. Si les « intérêts » des deux individus sont convergents (i.e. il est préférable pour les deux individus que le récepteur opte pour la bonne action), alors en règle générale un système de signalement va émerger (voir mon billet précédent sur le sujet) : seul un système instaurant la coordination entre les deux individus (l’émetteur envoi un signal qui fait choisir la bonne action au récepteur) est évolutionnairement stable.

Partons maintenant du cas opposé où les intérêts des deux individus sont totalement opposés, ce qui nous donne la matrice suivante :

      Récepteur  
    Action 1   Action 2
  Etat 1 0 ; 1   1 ; 0
Emetteur        
  Etat 2 1 ; 0   0 ; 1

 

Ici, l’émetteur a toujours intérêt à envoyer le mauvais signal au récepteur, tandis que ce dernier a intérêt à recevoir le signal lui indiquant la bonne action à entreprendre. Il est bien connu que dans ce type de configuration il n’existe aucun équilibre stable : le seul équilibre correspond aux stratégies mixtes « Emettre avec une probabilité de ½ le signal 1 ; Adopter avec une probabilité de ½ l’action 1 », mais le système ne va jamais se stabiliser, mais plutôt se comporter de manière cyclique autour de cet équilibre. On trouve ici également une forme de tromperie systématique de la part de l’émetteur à laquelle le récepteur tente en permanence de s’adapter, ce qui rend le système cyclique.

Ces deux exemples extrêmes sont toutefois peu intéressants sur un plan empirique dans la mesure où les intérêts des joueurs sont la plupart du temps à mi-chemin entre la convergence totale et la contradiction complète. Imaginons une situation plus complexe où 4 états de la nature sont possibles et 4 actions différentes peuvent être adoptées par le récepteur.

      Récepteur    
    Action 1 Action 2 Action 3 Action 4
  Etat 1 1 ; 4 0 ; 0 5 ; 3 0 ; 0
Emetteur Etat 2 0 ; 0 1 ; 4 5 ; 3 0 ; 0
  Etat 3 1 ; 4 0 ; 0 0 ; 0 5 ; 3
  Etat 4 0 ; 0 1 ; 4 0 ; 0 5 ; 3

 

On voit ici que les intérêts de l’émetteur et du récepteur ne sont pas totalement alignés mais pas totalement opposés non plus (pour un état donné, le récepteur et l’émetteur ne préfèrent pas la même action mais ont tous les deux une aversion pour les deux mêmes actions). On voit facilement que le récepteur voudrait entreprendre l’action 1 pour les états 1 et 3 et l’action 2 pour les états 2 et 4. Les résultats marqués en gras correspondent aux équilibres que l’on atteindrait si l’émetteur émettait toujours le signal correct. Néanmoins, dans les états 1 et 2, l’émetteur préfère que le récepteur adopte l’action 3, et l’action 4 dans les états 3 et 4. L’émetteur a à sa disposition une stratégie pour inciter le récepteur à adopter l’action qui le favorise : envoyer un même signal A pour les états 1 et 2 et envoyer un même signal B pour les états 3 et 4. Les équilibres sont alors ceux marqués en italique dans la matrice. Par exemple, si le récepteur reçoit le signal A, il sait qu’il est en présence soit de l’état 1 soit de l’état 2. Le mieux qu’il puisse faire est de donner une probabilité de ½ à chacun de ces états. Par conséquent, son espérance de gains s’il adopte l’action 1 ou l’action 2 est de 4*(0,5) = 2. Or, il peut s’assurer un gain de 3 s’il adopte l’action 3… celle qui optimise les gains de l’émetteur. Cette stratégie de tromperie est évolutionnairement stable et, dans l’exemple ci-dessus, est en plus « socialement » optimale (5+3 > 1+4).

Il s’agit certes d’une configuration hautement spécifique mais on peut imaginer qu’elle existe dans la nature. On parvient alors à expliquer en partie les stratégies de tromperie qui sont elles-mêmes la base naturaliste du mensonge dans les sociétés humaines. Le jour où vous mentirez, vous pourrez toujours vous redonner partiellement bonne conscience en vous disant que ce n’est pas totalement de votre faute, mais aussi un peu celle de l’évolution !       

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