Trop de recherche tue la recherche

C.H.

Trop de recherche tue-t-elle la recherche ? Oui, si l’on en croit 5 chercheurs issus de diverses disciplines (à noter que Bill McKelvey est un spécialiste de théorie des organisations précurseur dans l’importation des concepts darwiniens pour étudier les organisations) qui ont récemment publié un texte dans lequel ils s’alarment de l’explosion du nombre de publications scientifiques n’apportant pas ou peu de valeur ajoutée :

« As a result, instead of contributing to knowledge in various disciplines, the increasing number of low-cited publications only adds to the bulk of words and numbers to be reviewed. Even if read, many articles that are not cited by anyone would seem to contain little useful information. The avalanche of ignored research has a profoundly damaging effect on the enterprise as a whole. Not only does the uncited work itself require years of field and library or laboratory research. It also requires colleagues to read it and provide feedback, as well as reviewers to evaluate it formally for publication. Then, once it is published, it joins the multitudes of other, related publications that researchers must read and evaluate for relevance to their own work. Reviewer time and energy requirements multiply by the year. The impact strikes at the heart of academe ».

Les auteurs pointent tout simplement du doigt l’un des effets pervers du système d’évaluation de la recherche dans les pays anglo-saxons et qui est en train d’être importé en France : la mise en place d’une véritable course à l’armement où chaque chercheur est incité, quoiqu’il arrive, à publier tout ce qui est susceptible de l’être. Cela est notamment vrai pour les jeunes chercheurs. Les conséquences négatives sont multiples ainsi que les auteurs l’indiquent, notamment un accroissement du temps devant être consacré à l’élaboration des rapports sur les articles dans le cadre du processus de publication dans des revues à comité de lecture. Au-delà, le système encourage surtout à publier des recherches non achevées et/ou portant sur des sujets demandant moins de temps à être traité.

Là où je suis davantage en désaccord avec les auteurs, c’est lorsqu’ils s’alarment du nombre d’articles peu ou pas cités. Si je suis bien d’accord que le nombre de citations est au moins autant, sinon plus important que le nombre de publications, cet indicateur reste imparfait. Par des effets de cascades informationnelles, on peut supposer que certains articles vont être énormément cités sans même être lus, tout simplement parce que le hasard a fait qu’ils ont été cité initialement dans des papiers qui allaient s’avérer influents. A contrario, il arrive que des articles pourtant intrinsèquement tout à fait valable soient ignorés, pour finalement être redécouvert plusieurs décennies plus tard (c’est assez fréquent en sciences sociales en tout cas). Surtout, je ne pense que l’on puisse dire d’un papier qu’il est « inutile » ou sans valeur ajouté parce qu’il n’est pas cité. Je vois deux intérêts à cette littérature enterrée (qui doit quand même représenter 90 ou 95% de ce qui est publié) : d’une part, elle permet aux chercheurs qui publient cette littérature de rester intellectuellement actif sur le plan de la recherche et, par conséquent, de rester au contact avec l’évolution de leur champ disciplinaire, ce qui doit normalement contribuer à améliorer la qualité de leurs enseignements. D’autre part, cette littérature peut constituer une porte d’entrée pour le jeune doctorant qui cherche à investir un champ de recherche. Cette littérature est en effet souvent constituée de synthèses, certes peu innovantes, mais qui ont moins le mérite de permettre de baliser le champ pour ceux qui arrivent.

6 Commentaires

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6 réponses à “Trop de recherche tue la recherche

  1. Jean-Paul TSASA

    « trop de recherche ne tue pas la recherche »; c’est plutôt trop de recherche « non innovante » qui tue la recherche. j’ai ne vois pas quel serait le mal d’avoir un million d’article qui apporte tous quelque chose de nouveau? A mon niveau, je pense que le problème se situe au niveau de la pertinence de la recherche et non au niveau de la recherche tout court!

  2. jef

    Je me suis souvent posé la question aussi de l’utilité de toutes ces publications peu lues ou peu citées. Je verrais aussi un troisième intérêt aux publications non innovante, notamment au niveau des publications empiriques, à savoir renforcer la validité (ou non) de tel ou tel résultat et finalement contribuer à la construction d’un paradigme scientifique.

  3. Mh, je suis un peu d’accord avec eux. J’ai passé un an et demi à faire de la recherche sur un sujet intéressant mais difficile et je ne suis pas parvenu à quoi que ce soit. Mais comme il fallait que je ponde des travaux « publiables » pour espérer valider ma thèse, je me suis lancé dans une étude empirique à laquelle je ne crois pas trop, qui n’innove presque pas du tout (bien que ma coauteur soit persuadée du contraire) et qui ne sera jamais lue.

    Pour le coup, cette étude ne risque pas d’être redécouverte dans des décennies, elle se contente de refaire ce qui a déjà été plus ou moins fait sur d’autres bases de données. Elle rentrerait plutôt dans ce que dit jef : elle confirme des résultats déjà établis.

    Clairement, j’ai orienté mes efforts vers des travaux facilement publiables et à faible risque (faible probabilité que ça n’aboutisse pas). Je ne pense pas comme le dit CH que cela ait permis d’améliorer mon enseignement et de rester intellectuellement actif dans le monde de la recherche ; depuis que je travaille sur cette étude, je n’ai plus le temps de suivre l’actualité académique généraliste et je dois abandonner des enseignements pour dégager plus de temps pour la recherche.

    Je ne suis pas convaincu qu’on puisse trouver de meilleurs indicateurs pour évaluer la productivité d’un chercheur, mais en attendant, pour peu que ma propre expérience soit représentative, les effets pervers sont bien là.

  4. MacroPED

    d’accord avec CH…

    Quid de la recherche innovante??? Si cela ne tenait qu’à ça, la recherche serait relativement morte.

    @ YB: qu’une recherche confirme un résultat établi, où est le mal? C’est d’ailleurs avec une telle approche que l’on peut découvrir, me semble-t-il, des paradoxes.

  5. koval

    Il y a trop de mauvais papiers et de mauvaises revues pour les supporter.

  6. Mmmm… je suis en train de préparer un compte-rendu pour un ouvrage collectif dans le domaine de l’histoire. Je suis frappé par la faible valeur ajoutée de la plupart des chapitres, qui se bornent souvent à des études de cas sans renouveler notre connaissance des situations dans lesquelles ces cas s’inscrivent. Pourtant, la plupart pourraient être qualifiés « d’innovants » dans la mesure où ils étudient des cas peu ou pas commentés dans la littérature antérieur (c’est assez fréquent en histoire – quand les archives pour une époque contiennent à peu près, disons, six cents procès pour un crime particulier, tu as de bonnes chance d’en trouver un qui n’a jamais été commenté en détail).
    Pourtant, le chapitre le plus intéressant pour le moment (il m’en reste deux ou trois à lire), demeure un chapitre qui n’essaie même pas de prétendre innover. Je n’y ai strictement rien appris, mais il est remarquablement bien écrit et je ne pense pas avoir vu décrits les concepts dont il traite aussi clairement auparavant. Pour quelqu’un qui voudrait s’y initier, c’est un texte d’introduction remarquable.
    Tout cela pour dire que parfois, voir plusieurs articles sur le même thème, écrits dans des styles différents, peut avoir un avantage au niveau de la diffusion de la connaissance. L’article le plus cité ne sera peut-être pas celui qui innove, sinon celui qui « parle » au plus grand nombre de lecteurs.

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